‹ Récits normandsChapitre 23 sur 31 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Le soir de ce même jour, le capitaine d'Herbeville arriva au château. Il avait obtenu un congé d*un mois. Sa mère, souffrante depuis quelques semaines, désirait le voir à loisir.

Il avait fait une visite, en passant à Paris, à W^^ de Mont-Fontaine.

a Comment va-t-elle? demanda H'"* d*Herbe ville.

— Fort bien. Elle s'habillait pour aller au concert, et m'a fait attendre. C'est à peine si elle a fait une allusion à la mort de sa belle-fille.

— Et les petites sœurs ?

-— Elles sortiront du couvent cette année. On les demande déjà en mariage. Leur dot est triplée par Thérîtage de M^^^ Claire. Les morts sont vite oubliés, là-bas. Mais où est donc M"«-de Clercy, maman ?

— Au parc, je crois ; elle fait changer de place le banc de pierre, planter des arbres; enfin elle s'occupe et se distrait pour me faire plaisir. Voulez -vous que nous allions la chercher ?

— Certainement. »

Henri offrit son bras à sa mère. Â peine descendus du perron, ils rencontrèrent Ciska qui rentrait, un bouquet de violettes à la main.

a Venez, je vous en prie. Madame, lui dit le capitaine après les premiers compliments. Venez, nous avons, ma mère et moi , quelque chose d'important à vous communiquer. »

Ils entrèrent dans le salon , que le crépuscule du soir assombrissait déjà. M"^'' d'Herbeville fit apporter une

CISKA DE CLERC Y 139

lampe, et, sitôt le domestique sorti, pria Ciska de s'as- ' seoir près d'elle.

Le capitaine se plaça de l'autre côté de sa mère, et dit à Ciska d'une voix émue :

a C'est une voix d'outre-tombe que vous allez entendre. Madame. 11 y a aujourd'hui trois mois que cette lettre et ce petit écrin me furent remis pour vous. L'heure est venue de vous les donner. Veuillez lire. »

Ciska, tremblante, brisa le cachet et reconnut récriture de Claire; mais elle essaya en vain de lire. Les larmes l'aveuglaient.

ce Lisez, Madame, je vous en prie, d dit- elle en tendant la lettre à M">® d'Herbeville.

Et, raffermissant sa voix, M°^® d'Herbeville lut ces mots :

a Chère Ciska ,

« C'est grâce à vous que mes souffrances ont été adoudes et mes derniers jours consolés. Tous ceux qui m'aimaient le savent et ne s'étonneront pas que j'aie voulu vous laisser un gage de ipa reconnaissance. M. Henri et sa mère me l'ont permis. En vous léguant les droits que j'avais sur le cœur le plus noble et le plus affectueux, en vous conGant le bonheur de cçlui qui devait être le compagnon de ma vie, je crois, chère amie, vous rendre ce que vous avez fait pour moi. Vous avez offert et risqué votre vie pour sauver la mienne : ce sacrifice n'a pas été accepté. À moi le repos du ciel , à vous le bonheur terrestre qui m'échappe et que vous méritez si bien. Puissiezvous tous deux ne me venir rejoindre qu'après de longues années ; puissiez-vous voir les enfants de vos enfants, et, parmi eux, qu'une petite Claire vous rappelle un jour votre amie

<K Claire de Mont -Fontaine. »

i4U CISKA DE CLERC Y

L'écrîa contenait la bague de fiancée de Claire. Ciska se jeta dans les bras de M°^® d'Herbeville ; toutes deux pleuraient en silence.

Henri prît la main de Ciska et lui dit :

« Acceptez- vous le legs de votre amie, Madame? Puis -je espérer, dites?

— Chère Ciska, voulez-vous être ma fille? » demanda M™^ d'Herbe ville en Tembrassant.

Elle ne put répondre que par des mots entrecoupés : la surprise, Témotion, la joie de se sentir aimée, la suffoquaient.

(( Laissez-moi seule avec elle, Henri, » ditH°^° d'Herbeville.

Et alors Ciska lui dit :

(( Gardez-moi cette bague, chère Madame, gardez notre secret; c'est trop tôt; mon deuil n'est pas encore fini. Dites à M. Henri, dites-lui que, s'il m'aime comme il me sera si facile de l'aimer, nous serons bien heureux I »

Ils le furent, ils le i^ont encore. Plus d'une fois ils firent ensemble le pèlerinage de Cannes, et conservent religieusement le souvenir de leur angélique amie.

Le soleil allait se lever, et, dans la plaine couverte des brouillards d'automne, pas un laboureur n'était en* core è. l'ouvrage. Les oiseaux s'éveillaient à peine et les

dernières étoiles s*effaçaient sous les lueurs rosées de Taurore, lorsqu^un chasseur, un chasseur de vingt ans, sortit sans bruit du petit château de Douceville, et, précédé par un épagneul blanc tacheté de feu, se mit gaiement en campagne.

Il était grand , agile , bien équipé , de belle humeur, et sifflait un air de chasse. Il arriva bientôt près d'une maison blanche, située au bord de la route de Saint-Lô, et dont tous les habitants paraissaient endormis. Mais ils ne Tétaient pas tous , car le jeune chasseur ayant un peu élevé la voix en fredonnant Tair a Tonton, tontaîne, tonton », un volet s'entr'ouvrit, une tête de bonne femme cSiffée d'une cornette fort blanche se montra et sourit au chasseur, et une autre tête toute jeune, couronnée de boucles blondes et follettes, s* avança, et une voix fraîche s'écria : a Bonjour, cousin Luc, attrapez ceci ! »

Et elle lui jeta une rose.

Lucien saisit la rose au vol, remercia, promit de rapporter le soir bonne provision de gibier, et la maman, que le brouillard enrhumait, referma la fenêtre.

Le jeune chasseur mit la rose à sa boutonnière, et s'éloigna , non sans se retourner plus d'une fois vers la maison blanche, que le brouillard ne tarda pas à lui cacher.

Il marcha longtemps, sans rencontrer de gibier; mais vers deux heures, le vent d'est s'étant élevé, le temps devint clair, Dragon fit lever un lièvre et Lucien l'abattit.

C'était un fort beau lièvre, et Lucien, encouragé par ce début, s'engagea dans une lande que l'on appelait la lande des Fées. C'était un vaste espace de terrains incultes, où ne croissaient que des ajoncs et des bruyères. Le sol en était pierreux, et quelques sources peu abondantes y formaient pendant la mauvaise saison des mares pleines de roseaux. La oouche de terre v^étale y était si

mince que le gazon y restait court et se desséchait en été. Les gens du pays disaient que c*étaient les pieds des sorcières, dansant les rondes du sabbat, qui le brûlaient ainsi, et cette lande avait si mauvais renom que les bergers n'y voulaient pas conduire leurs troupeaux. C'était un bien communal, qui ne rapportait pas un sou, et que la commune, disait-on, vendrait volontiers.

Dragon fit lèVer une compagnie de perdrix : Lucien , d'un seul coup, en abattit deux. Décidément, il était en bonne veine, et se hâta de recharger son fusil. Peut-être le chargea -t-il trop; mais un lièvre s'étant montré, Lucien tira, le fusil éclata, et le malheureux chasseur reçut plus de dix blessures en plein visage et aux deux mains. Il essaya en vain de se panser, le sang qui coulait de son front l'aveuglait. Il appela au secours : rien ne lui répondit dans cette solitude : il marcha quelque temps, mais ses forces s'en allaient avec son sang, et il tomba. Dragon hurlait et s'agitait autour de lui : « Cherche I cherche , Dragon ! dit le blessé en lui montrant un gant : va chercher à la maison. » L'intelligent animal comprit, et partit comme une flèche. Mais il y avait deux lieues de là au château, et, d'ailleurs, comprendrait-on ?

Lucien se souleva péniblement. Il vit le chien déjà fort éloigné, courant très vite : personne dans la plaine; il rassembla ses forces, jeta un cri, et retomba, inerte, sur le gazon. Ses oreilles bourdonnaient, ses yeux, éblouis, ne distinguaient presque rien. Il prit de sa main ensanglantée la petite rose que lui avait donnée Juliette , et , la portant à ses lèvres, il murmura une prière et s'évanouit.

Page 1