‹ Récits normandsChapitre 24 sur 31 · FRERE JEAN · texte numérisé non relu

FRERE JEAN

Mais son cri avait été entendu : un homme encore jeune, grand et vigoureux, qui coupait des ajoncs à quelque distance, accourait vers le blessé. Il Tenleva dans ses bras, le porta vers une source, et, en quelques minutes, lava et banda ses plaies, déchirant sa blouse pour en faire des bandes, et arrêtant le sang avec certaines herbes qui croissaient en abondance près de la source. Le blessé rouvrit les yeux :

a Qui estlà? demanda-t-il.

— C^est le frère Jean, dit Thomme d'une voix très douce. Je vais vous emporter dans ma cellule , n*ayez pas peur. »

Il Tenleva de nouveau dans ses bras, après lui avoir fait boire un peu de vin que contenait la gourde du chasseur, puis il le porta dans ce qu'il appelait sa cellule. C'était une grotte fort étroite et basse, à demi remplie par un lit de fougère, un escabeau et une table grossière. Un crucifix de bois était fixé à la paroi du rocher, et un auvent de branchages recouverts de mousse abritait rentrée que nulle porte ne défendait.

Frère Jean posa doucement Lucien sur Tamas de fougères sèches, visita ses bandages pour voir si aucun d'eux ne s'était dérangé, et lui dit :

« Essayez de dormir un peu : je vais aller prévenir votre famille. D'où étes-vous venu?

— Du château de Douceville, mon frère. Oh! oui, allez chercher mes parents, que je les embrasse avant de mourir.

— Mourif I dit lé bon frère en riant : oh ! il n'est point question de cela. Un gaillard de votre ftge' ne meurt pas pour avoir reçu quelques grains de plomb. Vous avez perdu beaucoup de sang , mais cela se refait. N*ayez pas d'inquiétude; vous serez guéri en quelques jours. Mais Douceville, c'est bien loin. Je ne puis vous laisser seul si longtemps. Je vais aller quérir un messager à Glairval; prenez patience une demi -heure, et surtout ne dérangez pas le pansement. Souffrez- vous?

— On peu, mon frère, je voi* tout tourner... » Il s'évanouit de nouveau, et le pauvre frère, bien en peine, n'osait le quitter, le voyant si faible. 11 le ranima à force d'eau fraîche, et lui fit boire une tasse de lait. Deux heures se passèrent ainsi.

Tout à coup des aboiements lointains se firent entendre, et bientôt Dragon, haletant et couvert de poussière, arriva , se jeta sur son maître , lui lécha le visage, et repartit en courant.

Frère Jean sortit de la grotte, et, mettant sa main audessus de ses yeux, regarda de tous côtés.

« J'aperçois un groupe de cavaliers, dit -il au blessé; on vient à votre secours. Ce brave chien s'est fait comprendre. »

Frère Jean, tout occupé de son blessé, n'avait pas remplacé encore le vêtement qu'il avait déchiré. Il prit un froc jadis noir, mais si usé qu'il en était devenu presque gris-roux, le mit, et Tassa jettit par une ceinture de cuir; puis il passa par- dessus un grand scapulaire de laine brune.

Lucien le regardait avec étonnement. Né en 1788, le jeune chasseur n'avait jamais vu de religieux qu'en

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peinture, ou dans un livre très curieux que possédait sa mère, livre intitulé : les Pérès du désert.

On entendit une voix d*homme qui appelait :

<K Lucien! mon fils! où es-tu? »

Un cavalier accourait au galop, précédé par Dragon.

« Votre fils est ici! lui cria frère Jean : il va bien. x>

H. de Douceville, pÂle et tremblant, mit pied à terre, et courut vers la grotte. En passant, il avait vu le fusil brisé, le sang répandu , et croyait son fils mourant. Ses voisins et ses domestiques arrivaient effrayés comme lui; aussi leur joie fut- elle grande en apercevant Lucien dans les bras de son père, et en entendant frère Jean assurer que ses blessures n'étaient pas mortelles.

a J*ai été soldat, leur dit-il : je m'y connais : tranquillisez-vous, mais prenez garde que le blessé soit ménagé, il est d'une excessive faiblesse. Il faudra remporter sur un brancard. Nous allons en faire un. »

11 y avait là quelques pieux destinés à former une clôture. Le frère possédait un marteau, quelques clous et une grossière couverture de laine. En moins d^une demi-heure, il façonna une sorte de hamac portatif , et y voulut lui-même étendre le blessé.

M. de Douceville ne savait quels remerciements lui faire :

« Je vous dois la vie de mon enfant, lui dit-il.

— Chut ! dit frère Jean : ne disons pas de folies. C'est la bonne mère Providence qui était là et a tout arrangé. Dragon a eu plus d'ouvrage que moi. Emmenés cet enfant tout doucement, sans secousse; il se guérira vite s'il est sage. Louez Dieu, et non frère Jean, qui n'est qu'un vermisseau, un rien. Partez vite rassurer la pauvre mère.

— Je lui ai envoyé un messager, dit M. de Douceville. Demain je viendrai vous voir, mon frère.

— ' Ne prenez pas cette peine, Monsieur, demain je ne serai pas ici, je vais faire un voyage. J'irai peut-être vous voir en passant et demander des nouvelles du blessé. »

M. de Douceville s*écria que la visite du frère Jean serait une grande joie pour lui , et lui offrit Thospitalité, mais frère Jean coupa court à ses compliments et lui dit :

a Partez donc, Monsieur, ce jeune homme devrait être déjà dans son lit. »

Toute ]a compagnie s'éloigna et ne tarda pas à disparaître parmi les taillis.

Alors frère Jean , ôtant son froc, se remit à couper des ajoncs, en fit une meule, et, le soir venu, y mit le feu.

Puis, reprenant son vêtement pour se garantir de la fraîcheur du soir, il psalmodia vêpres et compiles en regardant hrûler lentement ses ajoncs, tandis que les dernières lueurs du couchant s'effaçaient pour faire place aux ombres de la nuit.

LA MESSAGERE

<K Vous voilà bien chargée, mère l'Hirondelle, dit un enfant en saluant au passage la vieille messagère. Où donc allez- vous de ce pas?

— A Douceville, mon petit gars : veux -tu venir avec moi?

— Je ne dis pas non ; c'est une bonne maison , mais

c*est loin encore. Je vais demander à ma mère si elle le veut bien. Âttendez-moi là. »

Il courut vers la petite ferme de sa mère, et THirondelle, s'asseyant sur une pierre au bord de la route, posa son fardeau et s'essuya le front.

<( Hélas! se dit-elle, j'aurais fait ma commission plus vite il y a dix ans, et je ne serais pas si lasse. Triste chose que de vieillir! On m'appelle encore THirondelle, et je ne suis guère moins lente que les oies que voici. »

Une troupe d'oies, portant au cou ces grands carcans de bois dont il est d'usage de les affubler en Normandie afin de les empêcher de traverser les haies, une troupe criarde et dandinante errait sur le chemin. Le petit Lubio ne revenait pas.

(( Que fait-il donc? » se demandait THirondelle.

Lubin parut bientôt, suivi par sa mère, qui apportait un verre de ciJre frais tiré.

L'Hirondelle se leva, et la salua familièV*ement. La bonne grosse fermière, dont les joues vermeilles contrastaient avec le visage maigri et iiâlé de la messagère, lui offrit le verre de cidre, et s'informa du but de son voyage.

« A votre santé , I^larguerite , fit la messagère ; votre cidre est le meilleur du pays; grand merci. Où je vais? Hé! ma fine, je vais à Douceville savoir des nouvelles du blessé, et lui rapporter son carnier, son lièvre, ses perdrix, les morceaux de son fusil, enfin tout ce qu'on a oublié d'emporter avec lui hier. J'en ai ma charge, avec le cent de poires que la Renaude envoie à sa mère , et les sabots neufs de la mère Tourneville. Je dois rapporter un pain de six livres à mon voisin Galuchet. Ah ! faut se donner du mal pour gagner sa pauvre vie !

— Dame oui! Vous repasserez par ici, n'est-ce pas? Je voudrais savoir des nouvelles de M. Lucien.

— Je vous en apporterai. Voulez -vouff que Lubin vienne avec moi ? Cela Tamusera, ce petit.

— Prenez-le. C'est jeudi, il n'y a pas d'école, et il ne sait que faire. Mais je veux qu'il vous aide. Prends ta petite ^rouette, Lubin, tu porteras le lièvre.

— Ça oui, ma mère 1 » fit Lubin, enchanté de brouetter un lièvre.

Puis la messagère et son jeune acolyte prirent, pour se rendre à Douceville , un de ces jolis chemins creux et ombragés , traversés çà et là d'un cours d'eau limpide , et presque partout recouverts d'un gazon fin où fleurissaient encore des campanules , des pâquerettes , et les étoiles roses de la centaurée.

L'Hirondelle était aimée de tous les enfants du pays. Cette pauvre femme avait perdu tous les siens; elle était veuve, toute seule, ne 'possédant qu'une masure et un petit jardin, et gagnait sa vie à faire les commissions de tout le monde. Personne ne savait mieux qu'elle amuser les enfants par d'interminables récits ; elle s'entendait aussi à soigner les malades, mais seulement par des conseils et des recettes, car elle ne pouvait tenir en place plus d'un quart d'heure de suite, à moins que ce ne fût en plein air.

Son surnom d'Hirondelle lui était venu de cela , et il avait si bien prévalu que les anciens du pays, seuls, savaient qu'elle se nommait Marie-Jeanne Duhoux.

L'Hirondelle cheminait donc en compagnie de Lubin, qui la questionnait sur toutes choses, comme font les enfants. Ils passèrent devant la Maison-Blanche, et Marie-Jeanne , selon son habitude, s'arrêta au seuil et cria :

« Voici l'Hirondelle : y a-t-il des commissions pour elle? »,

Une fenêtre s'ouvrit au premier étage, et Juliette parut au balcon. Elle avait les yeux fort rouges.

i«0 LES BRUYÈRES DE FRÈRE JEAN

(( Où allez-vous, THirondelle? 8erait-<^ à Douceville?

— Hé oui, Mademoiselle. J'y vas porter le gibier que M. Lucien avait tué hier. C'est du gibier qui lui coûte cher, pauvre jeune homme! Savez -vous des nouvelles?

— J*en attends, papa et maman y sont allés de'grand matin, et n*ont pas voulu m'emmener. Je suis bien inquiète. Vous reviendrez vite, n'est-ce pas, THirondelle? Attendez, je vais vous donner quelque chose pour mon cousin. »

Elle descendit et remit à l'Hirondelle quelques brins d'héliotrope cueillis à la hftte sur le balcon.

a Ah 1 dit-elle, que ne puis -je allet avec vous, l'Hirondelle? Revenez vite^ au moins, me dire s'il va mieux; et si on vous retient, envoyez-moi Lubin, je vous récompenserai. y>

L'Hirondelle et le petit garçon s'éloignèrent, et Juliette les suivit longtemps des yeux.

Une demi-heure après, Lubin reparut, courant à toutes jambes.

« Ça va pas mal , dit-il ; M. Lucien vous remercie bien , Mam'selle. L'Hirondelle est restée pour lui faire de son fameux onguent. Elle ne veut pas qu'on lui coupe les doigts , et elle a dit que le médecin était un bourreau, ni plus ni moins. Madame pleure , monsieur est comme un fou, il n'y a que le blessé qui ait bien sa tète et qui encourage tout le monde.

— Et maman ?

— Votre maman aussi, votre papa est parti en cabriolet pour aller quérir un autre médecin.

— Que le Ciel les bénisse avec leurs médecins I fit la vieille cuisinière , qui écoutait sur le seuil : l'onguent de l'Hirondelle vaut mieux que toutes les drogues de ces pédants. Elle a guéri plus de vingt blessures à ma connaissance, et cela en quelques jours. Ne pleurez pas.

LES BRUYÈRES DE FHÉRE JEAN Iftl

mademoiselle Juliette , et toi, mon petit, viens que je te trempe une soupe. Tu es tout en nage.

— Ohl oui, ma bonne, prenez soin de lui, fit Juliette; je Toubliais : tiens, petit, voilà pour ta peine. »

Elle lui mit six sous dans la main, et Lubin se promit d'aller le plus qu*il pourrait chercher des nouvelles. En vrai Normand, il se dit : « Si elle me donne six sous aujourd'hui, j*en aurai bien sûr vingt- quatre quand le blessé ira mieux, et qui sait, peut-être un écu quand il sera guéri. A quelque chose, malheur est bon. »

Après avoir bien déjeuné, Lubin s'en fut au-devant de THirondelle, qui lui rapportait sa brouette, et portait dans son panier la couverture de frère Jean. Elle se hftta d'aller rassurer Juliette.

« Vous verrez que mon onguent guérira toutes les blessures de M. Lucien, fit- elle. Il conservera tous ses doigts; ses yeux n'ont pas été touchés, mais dame, il s'en est fallu de peu. Il aura la figure un peu couturée. Si c'était une demoiselle, ça serait malheureux; mais un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur aux petits enfants.

— Croyez- vous qu'il aura de grandes marques rouges en travers du visage, comme le garde de M. Per- Gilly ?

— Oh I non: le garde a été brûlé, c'est bien différent. Avez- vous d'autres commissions, Mademoiselle? Je m'en ▼as reporter la couverture à frère Jean et lui donner des nouvelles. Il part ce soir en voyage. A Douce ville, on voulait lui envoyer des choses, mais j'ai averti qu'il partait. Ah I sans lui M. Lucien serait mort sur la bruyère, ni plus ni moins qu'un pauvre petit oiseau.

— Qui est donc ce frère Jean ? Je n'en avais jamais entendu parler.

— Je vous conterai cela demain, Mademoiselle, i! faut que je reparte. Allons , Lubin , en route !

— Vous prendrez bien un yerre de vin et un biscuit? fit Juliette.

— Ohl non, j'ai bien déjeuné à Douceville, tout en faisant mon onguent. Adieu, mademoiselle Juliette, à demain ! J'aurai affaire par ici. Mais arrive donc, Lubin, lambin! »

Et bientôt la coiffe blanche et noire de THirondelle et la petite blouse bleue de Lubin disparurent au détour de la route.

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