CHEZ LE CURÉ
Longtemps avattt d'arriver aux Bruyères , rHirondeile rencontra frère Jean qui cheminait, un bfiton à la main. Il s'informa du blessé et annonça qu'il ne reviendrait aux Bruyères que dans quelques jours.
<( Que faut-il faire de votre couverture, mon frère?
— Gardez-la- moi chez vous, l'Hirondelle, je vous prie. Au revoir. »
Ji 's'éioigna, marchant à grands pas, et deux heures après il 'alla frapper à la porte du presbytère de Blanchecôte, petit village situé au bord dé la mer;
La vieille servante du curé fit un cri en le voyant, le chien du logis l'accabla de caresses, et les poules et les pigeons accourant et volant vers lui, l'escortèrent jusque dans la cuisine.
« A la bonnç heure l s'écria Donatieûne, vous voilà revenu: ce n'est que temps l M. le curé, le jardin, Téglise, la sacristie, tout est en souffrance. Au village, vieux et jeunes redemandent frère Jean. Asseyez-vous, je m'en vas vous tirer un bon piot et vous cuire un chou et des poires au vin. Vous souperez comme un prince; votre chambre est toute prête.
— Je ne suis donc pas remplacé? dit frère Jean.
— Remplacé I Ah I plus souvent. Qui est-ce qui pourrait vous remplacer ? D'ailleurs , je savais bien que vous reviendriez. Allons, à bas. Pataud, tu ennuies le frère. Ce que c'est pourtant , cette bête était toute triste depuis votre départ, et il vous a senti venir. Depuis un quart d'heure il grattait à la porte , et demandait à sortir.
— Où est M. le curé ?
— Il est allé voir un malade , sur la côte , à PierrevQle. Il ne tardera pas à rentrer.
— Je vais aller me reposer un peu là-haut, » dit frère Jean, qui désirait échapper au caquet de Donatienne.
Il ressortit, traversa la petite cour du presbytère et, montant un escalier extérieur dont les marches étaient disjointes à demi par les plantes parasites, entra dans une petite chambre située au-dessus de Tétable.
Cette chambre, qu'il avait habitée deux ans, était orientée au levant, sur la mer. Les murs, en pierres brutes, étaient ornés de quelques images pieuses; aux solives apparentes du plafond étaient suspendues quelques gerbes de blé , glanées par frère Jean , épi à épi. Un grabat, un escabeau, une vieille table vermoulue et une cruche de grès formaient le mobilier de cette cellule ; mais toute pauvre qu'elle fût, elle était bien close, fraîche Tété, chaude l'hiver, grâce à ses murs épais et au
toit de chaume qui Tabritait ; et c'était un petit château lorsqu'on la comparait à la grotte des Bruyères.
Frère Jean s'y agenouilla et se mit en prière , appuyé contre la petite fenêtre, et les yeux fixés sur les flots.
C'était l'heure de la pleine mer, le vent d'est soufflait assez fort, et les vagues déferlant sur les galets faisaient un tel bruit que frère Jean n'entendit point la voix du curé qui l'appelait dans la cour.
Alors le bon vieux curé monta, et ils s'embrassèrent, heureux de se revoir.
(( Donatîenne dit que vous revenez tout de bon , frère Jean. Serait-ce vrai ? Vous a-t-on refusé les Bruyères ? ^ — Dieu merci non, monsieur le curé ! Le maire m'a dit, au contraire, qu'il vous vendrait volontiers la lande, et qu'en attendant je pouvais m'y installer. C'est fait. J'ai examiné le terrain ; on pourra faire de cette lande une terre promise. J'y suis heureux comme un roi, je suis revenu pour vous le dire et battre mes petites gerbes. On voudrait cent écus de la lande : les avez-vous ?
— J'ai dix-huit sous et demi , rien de plus.
— Bon , où les avez-vous mis ?
— Sous les pieds de mon petit Saint-Joseph.
— Les semailles sont faites , alors , monsieur le curé : laissons croître la moisson. Doutez- vous du succès ?
— Non , mon frère, mais je voudrais que vous passiez l'hiver ici ; on dit qu'il sera rude et neigeux.
— Tant mieux, les neiges abondantes font les riches moissons.
— J'entends Donatienne qui pousse des cris de mouette, dit le curé; venez souper, cher frère. »
Le crépuscule était venu, Donatienne alluma sa lampe à trois becs et servit le frugal repas du soir.
Frère Jean n'était pas causeur, pourtant il raconta
l'accident arrivé la veille à Lucien de Douceville, et le bon curé lui dit :
a C'est un coup de la Providence. Les Douceville sont riches, charitables et bons chrétiens. J'ai idée qu'ils ajouteront quelque chose à mes dix-huit sous. )>
Le souper fini, frère Jean s'en alla quérir une de ses gerbes et se mit à l'égrener patiemment au coin du feu. Le curé voulut l'aider, et quand les grains de froment furent ramassés dans un petit sac de toile bise, et que la paille jetée sur le foyer eut illuminé d'une lueur passagère la cuisine enfumée du vieux presbytère, le curé, son hôte et sa vieille servante firent la prière et se retirèrent. Dopatienne, restée la dernière, couvrît soigneusement le feu, ferma les verrous et éteignit la lampe.
Bientôt apn|s on n'entendit plus d'autre bruit que le balancier de l'horloge et le lointain murmure des vagues de la marée descendante.