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AU CHATEAU

Douceville était alors un petit chftteau entouré de fossés, et qui conservait encore sa tour crénelée, son pont-levis, les mâchicoulis et les fenêtres étroites que de maladroites réparations ont depuis remplacés par un vilain toit en poivrière, un perron moderne, des balcons et des fenêtres à grands carreaux et à persiennes. Une étroite terrasse, orientée au midi et tout enguirlandée

de vigne vierge d*UD rouge éclatant, dominait la porte d'entrée; Ton avait placé sur .cette terrasse un fauteuil pour le jeune blessé et des sièges pour ses parents. Lucien allait mieux et commençait à recevoir les visites de ses amis; mais son bras droit était encore en écharpe, sa tête enveloppée de bandages qui ne laissaient guère voir que ses yeux , et il était encore tràs faible.

a Chère maman, disait-il, êtes-vous sûre que ma cousine Juliette viendra ?

— Mais certainement elle viendra, dit M"*® de Douceville avec un peu d'humeur. Je te Tai dit vingt fois. Mais il n*est pas deux heures, son pè^e est encore à table. Il vaudrait bien mieux, d'ailleurs, qu'elle ne te yît pas avec tous ces linges autour de la tête. Tu aurais dû patienter encore huit jours.

— Père, demanda le blessé, qu'en dites -vous, je suis donc bien laid ?

— Mais non, mais non, dit le bon M. de Douceville; ne te chagrine pas , Juliette est aussi impatiente que toi de te revoir.

— Vous croyez , père ?

— J'en suis sûr ; qui vient là-bas sur la route ?

— Je ne distingue pas : oh ! que mes yeux sont affaiblis I » dît Lucien; M. de Douceville prit une loi^nette et s'écria :

« C'est le bon frère Jean, ah I que je suis heureux de le revoir ! Je cours à sa rencontre. »

Il se hâta de descendre et reparut bientôt après, amenant le bon frère, que M*"* de Douceville reçut de la façon la plus aimable.

« Enfin vous voilà donc de retour, cher frère,, dit le blessé. Nous commencions à nous inquiéter d'upe si longue absence; l'Hirondelle est allée plus de dix fois aux Bruyères voir si vous étiez revenu.

— J'étais allé voir ma soeur, Monsieur, dit frère Jean. Elle était malade, et je n'ai pu la quitter que lorsqu'elle a été guérie. Si je l'avais écoutée, je serais resté auprès d'elle, à Blanchecôte. M. le curé feût bien voulu, mais j'ai affaire aux Bruyères. Il faut que je les défriche.

— A vous tout seul? dit M. de Douceville; mais ce serait l'affaire de dix ans au moins.

— J'en mettrai vingt s'il le faut, dit tranquillement le frère. Le temps ne me coûte rien.

— Les Bruyères sont- elles à vous ?

— Non, Monsieur. C'est M. Je curé de Blanchecôte qui les achètera quand il aura complété les cent écus' que demande la commune de Clairval.

— Maman, dit Lucien, j'entends une voiture là-bas; est-ce ma cousine ?

— Mais non : c'est une charrette, » dit M"» de Douceville.

Elle appela un domestique, et lui dit d'apporter des rafraîchissements sur la terrasse. Elle considérait avec surprise la figure intelligente et noble du frère et son misérable accoutrement.

a L'habit que vous portez, mon frère, n'est- il pas l'habit des bénédictins? dit-elle.

— • Non, Madame, il devrait être blanc, la pauvreté m'oblige à le faire teindre en noir. Plus tard, j'espère reprendre l'habit de mon ordre quand la trappe des Bruyères sera fondée , dans dix ans.

— Vous allez fonder un monastère, mon frère? Mais l'empereur le permettra-t-il?

— Dans dix ans. Madame? Ohl oui, si toutefois il est encore en mesure de permettre ou de défendre quelque chose.

— Et quelles sont vos ressources ?

— Mes deux bras, Madame, et la confiance en Dieu.

— Vous avez des amis qui vous aideront?

— Certes I j*en ai un qui est un saint homme. M. le curé de Blanchecôte va consacrer ses épargnes à l'achat des Bruyères.

— Ses épargnes? Hélas I les épargnes d*un curé de village ne doivent pas être grosses.

— Il a dix-huit sous et demi, Madame. »

M"*® de Douceville s'écria : « Plaît-il? vous dites?

— Dix-huit sous et demi. Madame. »

La châtelaine regarda son mari d'un air qui voulfl^it dire : a Ce pauvre homme est complètement fou I »

Puis, se levant, elle lui offrit à boire , lui présenta des biscuits , et fut tout étonnée de le voir tout refuser fort poliment, mais d'une manière absolue.

<K Ma règle ne me le permet pas. Madame. Je vais prendre congé de vous, heureux de voir le cher blessé en voie de guérison. S*il vient me voir aux Bruyères dans un mois , il y verra un petit champ ensemencé et une porte à ma cellule.

— Frère Jean, dit M. de Douceville, je vous en prie, dites -moi ce que je pourrais faire p'our vous. Jamais trésor ni remerciements ne seront dignes du service que vous m'avez rendu. Vos soins si prompts, si intelligents, ont sauvé la vie de mon fils. Je compte m'entendre avec M. le curé pour l'achat des Bruyères ; mais pour vous personnellement, que puis-je faire? »

Frère Jean hésita un instant, puis il dit :

a Ce que j'ai fait ne vaut même pas un grand merci ; mais si vous voulez me faire une charité qui me rende bien content, donnez -moi une petite cloche. Je suis las de n'entendre que les cloches des fées.

— Les cloches des fées I qu'est-ce que cela? demanda la châtelaine.

— On appelle ainsi, en Pologne, les fleurs des bruyères, Madame. N'avez-vous jamais remarqué le bruit que font les bruyères sous le vent? Je les entends jour et nuit sur la lande, et je voudrais avoir une autre cloche. Celle de votre porte, celle que Ton a sonnée tout à Theure, a juste le son d*une cloche qui m'éveillait autrefois, dans le monastère de Notre-Dame-des-Valleuses.

— Où est-il, ce monastère? demanda Lucien.

— 11 n'est plus, dit frère Jean. 11 n*est plus; la charrue a passé sur ses ruines ensanglantées, et s'il existe un autre que moi des religieux qui Thabitaient, je n'en sais rien. Que Dieu pardonne à nos bourreaux I »

Il se cacha le visage et pleura amèrement.

« Vous aurez notre cloche, mon frère; je vous la porterai avec mon fils, dit M"*® de Douceville. Consolez-vous; quoi qu'il arrive, nous serons des amis pour vous. »

Une calèche arrivait au grand trot sur la route.

Lucien fit un cri de joie, puis, se reprenant : « Hélas I dît-il, Juliette aura peur de moi. Qui sait si elle voudra d'un fiancé au visage balafré? y>

Il se mit à trembler et à pleurer, tant il était faible encore. Sa mère fit une exclamation d'impatience, et le bon frère s'approcbant de Lucien, lui dit tout bas :

(( Si elle perdait sa beauté, l'aimeriez-vous encore ?

— Oh! oui, mon frère!

— Eh bien ! ne la jugez pas moins bonne que vous ; ce serait pécbé. Soyez content, et remerciez Dieu. )>

Ils s'embrassèrent, et le bon frère s'éloigna, tandis que Juliette et ses parents arrivaient joyeux auprès de Lucien.

i60 LES BRUYÈRES DE FRÈRE JEAN

Li. GLOGHS

Le mois d'octobre fut pluvieux et froid, et il neigea uo peu le jour de la Toussaint; mais, dès le 3 noventfore. Tété de ta Saint-Martin s'annonça par une série de jours de soleil. M. de Douceville , qui jusque-là avait résisté aux instances de Lucien , lui permit enfin de remonter à cheval ; et le père et le fils partirent un beau matin pour les Bruyères. Les blessures de Lucien s'étaient cicatrisées, et, bien que n'ayant pas encore retrouvé toute sa vigueur, il guidait aisément son cheval. Dragon aboyait joyeusement, et la châtelaine, du haut de sa terrasse, les domestiques aux fenêtres ou sur les portes, regardèrent partir les deux cavaliers.

Ils ne s'arrêtèrent qu'un quart d'heure à la Maison- Blanche, promirent d'y revenir dîner, et gagnèrent pays en causant gaiement.

Frère Jean les aperçut, et vint à leur rencontre. Ils furent surpris du ctiangement de son visage. Il était pAle, amaigri, et s'appuyait sur son bâton comme un vieillard.

Il fit compliment à Lucien de sa bonne mine; et le jeune homme lui demanda ce qu'il avait eu pour être si affaibli.

« J'ai eu les fièvres, dit frère Jean. Quand on défriche, cela ne peut manquer; mais je suis guéri. M. le curé

m'a apporté du quinquina, et, ce qui vaut mieux encore, l'acte d'achat des Bruyères. Nous sommes chez nous ici , Messieurs, et je sais que c'est grâce à vous. Aussi vos noms seront inscrits dans notre église, et des messes y seront dites à perpétuité pour vous le premier samedi de chaque mois. Regardez, mon blé commence à pousser. Ce petit champ, en forme de croix, indique la place où sera bâtie notre église. Mes semailles, je les ai glanées çà et là depuis dix ans. Il y a parmi les grains de froment qui germent dans notre champ des épis ramassés en Allemagne et en Italie ; quelques-uns furent glanés sur des champs de bataille.

(c Vous avez été soldat, mon frère?

— Oui, par force. C'est un dur métier quand on n'est pas au service d'une bonne cause. Mais n'en parlons plus. Voulez-vous descendre de cheval? Vous verrez nos cellules.

— Certainement, mon frère, » dit Lucien en mettant pied à terre. Il attacha son cheval et celui de son père à un arbre ébranché, et prit un porte manteau fixé à la selle.

a Je n'ai pas oublié la cloche, dit -il, elle est là dedans, mon frère. »

Frère Jean rougit de plaisir : « Que vous êtes bon I dit-il. Voyez, le campanile est prêt. s>

En effet, au-dessus de la grotte, une petite charpente, surmontée d'un toit de roseaux, attendait la cloche. Lucien la tira du foin qui l'enveloppait, et aida frère Jean à la suspendre. A son premier tintement, le frère pleura de joie.

a Que Dieu vous récompense! dit -il en prenant les mains du père et du fils. Avez- vous entendu l'écho? La solitude a une voix maintenant , une voix qui appelle à la prière. Chaque fois que nous l'entendrons, nous songerons à vous. Venez voir nos cellules. »

Il avait creusé une seconde grotte près de la sienne, et un petit foyer dont la fumée sortait par une cheminée de briques; mais cette seconde grotte n^avait aucun meuble.

« Où <x)uche votre compagnon, mon frère? demanda M. de Douceville.

— Mon compagnon ne connaît ni le sommeil ni la mort, dit le frère en souriant. Il veille et chante éternellement comme vos compagnons à vous. Ahl si nous étions assez saints pour les voir, ces amis célestes, si beaux , si attentifs à guider nos pas ! Si , du moins , nous les écoutions! Mais on oublie leur présence invisible, et c*est machinalement et sans savoir pourquoi que , par un dernier souvenir des usages chrétiens, nos paysans disent en saluant quelqu'un : « Salut à la compagnie I d

— C'est vrai 1 dit Lucien , je n'y avais jamais songé : et vous, mon père? »

M. de Douceville parut embarrassé. Il était, comme beaucoup de gentilshommes de son temps, quelque peu philosophe; il avait vécu longtemps en pays protestant. Aussi les paroles de frère Jean et ses projets lui paraissaient-ils au moins étranges, tout en lui inspirant un sentiment de respectueux intérêt.

« Vous êtes ici bien loin de toute habitation , mon frère, dit-il. Comment pouvez- vous y vivre tout seul?

— Ma sœur m'aide, Monsieur. Elle n*est pas riche, tant s'en faut, mais elle est si bonne I Elle a hérité d'un petit bien, à peine suffisant pour la faire vivre, et pourtant elle me donne du pain, des légumes; elle m'a forcé d'accepter ces deux belles chèvres que vous voyez là-bas, attachées à des pieux. Enfin , elle est une envoyée de la Providence, comme M. le curé, comme vous; elle est la première bienfaitrice du monastère de Notre -Dame-des- Bruyères. Pauvre sœurl elle aurait pourtant bien voulu

me faire rester à Blanchecôté, près d'elle, près de la mer..., mais ma place est ici. »

Le frère s'animait en parlant, et s*en aperçut luimême.

«. Vous devez me trouver bien causeur potir un trappiste, dit-il; ne vous scandalisez pas. C'est la fièvre; j'en ai encore un peu.

— Voyons votre pouls, mon frère, dit M. de Douceville en lui prenant le bras.

— Vous avez au moins cent dix pulsations, dit -il. Il faut que vous soyez soigné. Je viendrai tantôt vous chercher en voiture.

— Ne venez pas, Monsieur, Je veux rester ici. Voyez, j'ai de bonnes couvertures et une tunique de laine de rechange. Je vais me coucher, prendre cette potion, et ce soir l'accès sera fini. Ce sera peut-être le dernier. Demain, j'irai à Blanchecôté chercher mon pain de la semaine. Ne vous inquiétez pas de moi , j'ai bonne compagnie ; les cloches des fées berceront mon sommeil , et , à Taurore, je sonnerai la cloche du monastère.

— Nous viendrons vous voir demain, dit M. de Douceville, et je vous apporterai un peu de vin vieux pour achever de vous guérir. »

Ils se quittèrent, et, même à la Maison - Blanche , ne surent parler que du solitaire des Bruyères.

Juliette, émerveillée de tout ce que son cousin lui en raconta, fit promettre à sa mère de l'y conduire bientôt; et le père de Juliette, M. de Valclose, bon agriculteur qu'une question de défrichement intéressait beaucoup, dit qu'il irait dès le lendemain faire visite au frère Jean.

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