CLAIR DE LUNE
« Est'il vrai, Lucien, que tu sortiras ce soir à cbevai? demanda M°^^ de Douceville à son fils.
— Oui, maman. J'irai faire collation à la Maison- Blanche; puis, de là, entendre la messe de minuit à Blanchecôte, où je trouverai un lit au presbytère. H. le curé m'attend.
— f Quelle folie I par un froid pareil I Tu ferais bien mieux de rester ici. Tu ^s encore faible, tu prendras mal ; c'est imprudent.
— Non, ma chère mère. D'abord le froid n*est pas grand ; c'est à peine s'il gèle. L'exercice m'est très bon , le docteur l'a dit. Je veux aller à la messe de minuit; ce sera la première fois de ma vie. Vous m'avez toujours tant soigné I toujours tenu dans du coton !
— Plût à Dieu que je l'eusse fait ! tu ne te serais pas blessé! Vas- y, mais promets -moi de remettre ce petit billet à Juliette. C'est un secret, je te défends de l'interroger.
— Je vous le promets, maman. Venez donc un peu avec moi, sur la terrasse, voir comme il fait beau, comme le clair de lune est joli sur la neige et les arbres couverts de givre.
— Oh I non I je frissonne rien que d'y penser, »
Et M^^ de Douceville, femme frêle et nerveuse, qui, 'depuis la naissance de son fîls, n'avait pas eu un seul
jour de santé, s'enveloppa étroitement de sa robe de chambre fourrée de chinchilla , et sonna pour que Ton remît du bois au feu.
Lucien Tem brassa, lui souhaita le bonsoir, et alla faire seller son cheval. Quaat à M. de Douce ville, il était parti le matin même pour Saint- Lô avec sou cousin de Valclose. Ces deux messieurs , presque à toutes les grandes fêtes, avaient affaire au dehors, et les bonnes langues du pays prétendaient que c'était afin de se* dispenser d'aller à la grand'messe et aux vêpres du village.
lis laissaient à leurs femmes le soin de donner le bon exemple sur ce point, et comme, du reste, c'étaient des gentilshommes d'une conduite irréprochable, fort généreux et compatissants au pauvre monde, ils ne laissaient pas que d'être fort aimés dans le pays.
Le cheval de Lucien s'arrêta de lui-même devant la Maison-Blanche, et derrière les vitres éclairées du premier étage une ombre svelte apparut.
Quelques minutes après, Lucien prenait place entre ses deux cousines , et la mère et la fille lui offrirent une jolie collation. Un bouquet de roses de Noël ornait la table, un feu de souches flambait gaiement dans la grande cheminée, et Juliette, plus fraîche et plus gaie que jamais, venait d'ouvrir le billet de tt^ de Douceville. Elle n'y eut pas plus têt jeté les yeux qu'elle éclata de rire.
a Oh! dit-elle, comment ferai-je pour contenter ma cousine? Elle me promet un beiau collier de perles si j'empêche Lucien d'aller à la messe de minuit, et, tout justement, j'ai décidé maman à m'y conduire, et l'on attelle pour cela. Le collier me fait bien envie pourtant!
« Vous allez à votre paroisse, cousine?
— Non , il n'y a pas de messe de minuit cette année, M. le curé est malade. Nous allons à Blanchecête.
— J'y suis attendu, dit Lucien. Vous n'aurez pas de collier, ma petite cousine.
— Qui sait? Si maman veut bien m*aider, nous allons vous enfermer dans Toffice à double tour, et nous ne vous délivrerons qu^en revenant de Téglise.
— C*est bien imaginé , dit en riant M^^ de Valclose. J*ai plus d^une fois mis Lucien en pénitence quand il était petit. Essayons. »
Elles le prirent chacune par un bras , et tout en faisant semblant de résister, il se laissa enfermer; mais à peine Juliette eut- elle tourné la clef dans la serrure, qu'on entendit la fenêtre de l'office s'ouvrir, et le prisonnier, sautant lestement dans le jardin , rentra au salon en riant, tandis que M'^^' de Valclose regardait dans l'office et se demandait si vraiment il avait osé sauter par la fenêtre.
a Je renonce au collier, dit Juliette; allons, prenons nos manteaux et partons. Il est dix heures et demie, les servantes sont déjà parties. Quel beau clair de lunel que je suis contente ! d
Elles montèrent en voiture, et Lucien, chevauchant à la portière, conseilla au cocher de prendre le chemin qui longeait les Bruyères, de préférence à Tautre route, (( J'y ai passé hier, dit-il. 11 "est sec et en bon état, tandis que le chemin d'en bas a été défoncé par les pluies d'octobre.
— C'est vrai. Monsieur, dit le cocher; mais les Bruyères ont mauvais renom, c'est le pay« des fées et des sorciers. '
— Frère Jean les en a chassés , mon ami. N'ayez pas peur, voyez, j'ai mes pistolets. Prenez le chemin d'en haut, en route! »
Bastien se décida , et la voiture roula sur le chemin saîilonneux qui suivait la crête des collines , et d'où l'on
découvrait à droite et à gauche un vaste paysage. La lune éclairait brillante dans un ciel sans nuage ; et dans toutes les habitations dispersées au fond des vallons ou groupées autour des lointains clochers, des lumières annonçaient que la veillée se prolongeait en l'honneur de la fête de Noël.
Un profond silence régnait dans la campagne. De temps à autre Juliette abaissait la glace pour questionner son cousin. En approchant des Bruyères, ils entendirent une cloche.
(( Frère Jean -n'est pas encore parti, dit Lucien. Nous allons lui offrir une place dans la voiture, si vous le permettez, ma tante. Qu'avez-vous donc. Bastion? d
Le cocher arrêtait ses chevaux et, muet d'effroi, indiqua du bout de son fouet un fantôme blanc debout sur une éminence au bord du chemin.
Le fantôme se mit à chanter un noêl , et Lucien, courant à lui, le pria d'accepter une place dans la voiture; mais frère Jean lui dit :
« Je vais prendre la coursière du bois de sapins làbas, et je serai avant vous à Blanchecôte. Vraiment, il serait beau qu*un trappiste allât en carrosse à la crèche ! Voyez, j'ai repris la robejblanche; c'est ma sœur qui me Ta filée et tissée pour nies étrennes. Allons à Bethléem. Vemte^ adoremus. »
Et il s'éloigna en chantant d'une voix forte et mélodieuse YAdeste, fidèles.
L'église était petite et pauvre , mais étincelante de lumières et tellement remplie , que les dames de Valclose durent se placer dans le chœur. Le trappiste servit la messe, et, au premier rang des femmes, Juliette remarqua une paysanne qui ressemblait à frère Jean d'une
façon frappante. Elle était grande, pâle, et, sous sa coiffe de deuil et ses vêtements sombres , elle avait Fair d'une sainte femme, d^une Marie Salomé.
Au retour, Juliette ne riait plus. Pensive et sérieuse, elle regardait les groupes de fidèles s'en retournant ehez eux à travers champs. Tout à coup elle se souvint qu'elle avait oublié son livre, et pria Lucien d'aller le chercher. 11 rebroussa chemin au galop, et rentra dans l'église au moment où le sonneur allait la fermer. A la lueur d'une lampe restée seule allumée dans le sanctuaire, Lucien aperçut le trappiste prosterné devant l'stutel , et sa sœur qui priait les mains jointes, immobile et pâle comme un marbre. Ni l'un ni l'autre ne parurent entendre le jeune homme; il prit le livre, s'agenouilla un instant et ressortit.
Le sonneur ferma la porte.
a Vous savez qu'il y a quelqu'un dans l'église, dit Lucien ?
— Oh I oui, Monsieur, c'est frère Jean et sa sœur; ils resteront devant le bon Dieu jusqu'à la messe de l'aurore, c'est leur habitude. »
Lucien remonta à cheval et rejoignit la calèche, qui s'en allait lentement. Il dit aux dames de Valclose ce qu'il avait vu.
c Ces chrétiens-là me font rougir de ma tiédeur, dit Juliette; et vous, mon cousin ?
— Oh ! moi aussi, mais jamais plus je ne manquerai la messe de minuit.
— Ferme donc la glace, ma fille, dit M^® de Valclose: il fait un froid terrible; allez donc plus vite, Bastien I »
Les chevaux, qui sentaient l'écurie, ne se firent pas prier; on arriva, et un succulent réveillon ne tarda pas à réchaufier les voyageurs.