‹ Récits normandsChapitre 28 sur 31 · PRINTEMPS · texte numérisé non relu

PRINTEMPS

Sur ]a route ombragée de pommiers eu fleur et toute bordée de ces belles haies normandes, couronnant des talus épais de leurs taillis impénétrables pleins d*épines et de fleurs, cheminait gaiement une petite cavalcade. Juliette, en longue jupe de tachemire bleu et spencer de velours noir, une légère casquette posée sur sa blonde chevelure , guidait avec grâce sa petite jument bai-brun. Son père et son fiancé Tescortaient, bien montés, et modérant les allures de leurs grands chevaux percherons.

<k Enfin, disait-elle , je vais donc aller voir Termite des Bruyères; ce n'est pas trop tôt; savez-vous bien, papa, que vous me promettez cette promenade depuis plus de six mois, et vous êtes allé aux Bruyères au moins trois fois cet hiver.

— C'est vrai , ma fille , mais c'était par des journées trop froides; j'aimais mieux te montrer les travaux de frère Jean dans la belle saison. Cette solitude des Bruyères est affreuse l'hiver.

— Et il y est resté tout seul, pourtant. Oh ! qu'il a dû souffrir du froid I

— S'il a manqué de feu, c'est sa faute, ma fille, il avait assez de taillis et de souches à débiter pour chauffer tout un couvent.

— Regardez cette place , Juliette , le frère Jean y a

planté un petit chêne ; c*est là quMl me trouva sanglant et à demi mort. Sans lui , je Faurais été bientôt tout à fait. Il me porta jusqu'à la source qui est là -bas, au pied de ce rocher.

— Cher frère , dit Juliette , que je Faime , que je voudrais lui faire plaisir !

— Votre visite va le rendre bien heureux, cousine. S'il fuit le monde , ce n^est pas qu'il haïsse ses frères et sœurs en Jésus -Christ, et depuis le jour où je lui ai dit que j*étais votre fiancé , il dit tous les matins un Ave Maria pour vous.

« Je l'aperçois là - bas , ajouta Lucien en se dressant sur ses étriers, mais il n'est pas seul.

— Oh I quel ennui 1 dit Juliette , cela va nous gêner. Qui peut être avec lui ?

— En vérité, je vois une robe blanche comme la sienne ; il lui est donc venu un compagnon ?

— Cela m'étonnerait bien, fît M. de Valclose, je le croyais un original sans copie. Descendons -nous de cheval ?

— Oh I oui ; voici une barrière fort commode pour attacher nos montures. »

Ils mirent pied à .terre et entrèrent dans un petit pré , enclos de murs en pierres sèches, et où quatre jolis chevreaux cabriolaient autour de leurs mères. Une autre barrière le séparait du champ de blé déjà touffu et qui commençait à épier. Puis une petite avenue de pommiers plantés à la Sainte-Catherine, et dont quelques-uns avaient de petites feuilles et quelques fleurs larges comme des roses, les conduisit à la grotte. De là, on ne voyait pas l'endroit où travaillait le trappiste; mais Lucien s'étant mis à sonner la cloche , il ne tarda pas à apparaître, et salua joyeusement ses visiteurs.

« Quel jour de bonheur pour notre monastère I dit-il;

que le bon Dieu est bon I Je reçois votre visite , Mademoiselle et Messieurs, et depuis ce matin j'ai un nouveau compagnon, ou plutôt deux, car lé bon frère André m'a été amené par son ange.

— Et d'où vient ce compagnon, mon frère? dit Lucien.

— De Paris , et c'est grâce à votre père , monsieur Lucien.

— Grâce à mon père , comment cela ?

— Il a écrit à un de ses amis le récit de votre accident, il lui a parlé de ce fou de frère Jean, qui, à lui tout seul, entreprenait de défricher une lande et de fonder un monastère. Cette lettre a été lue dans un salon où Ton a ri de ce maniaque, et un jeune officier qui se trouvait là, et qui n'avait jamais entendu parler des trappistes, a voulu savoir ce que c'était. Il était alors blessé, malade, comme le fut saint Ignace, et comme lui il se fit apporter la Vie des Saints, Puis il fit vœu, s'il recouvrait la santé, de me rejoindre ici. Contre tout espoir, il guérit, et il est là, arrachant les ajoncs d'aussi bon courage qu'il donnait naguère des coups d'épée à la bataille de Friedland. Voulez-vous le noir?

— Certainement, dit M. de Valclose; mais comment a-t-il pu se résoudre à quitter l'état militaire, puisqu'il est encore valide ?

— Il avait son bâton de maréchal , Monsieur, la croix d'honneur et les épaulettes de capitaine. D'ailleurs, c'était un vœu ; il servira son pays encore mieux en défrichant la terre de France qu'en tuant des Russes et des Allemands pour satisfaire la soif de gloire d'un Bonaparte.

— C'est vrai, dît M. de Valclose, qui détestait cordialement l'empereur ; mais où logez-vous votre compagnon?

17/â LES BRUYERES DE FRERE JEAN

— J'ai creusé sa grotte près de la mienne cet hiver, Monsieur. Les oiseaux du ciel ont leurs nids , les renards leurs tanières , et, mieux partagés que notre divin Maître ne le fut, nous avons un abri pour reposer notre tête. »

Il ouvrit une. porte ajustée dans une grossière charpente, et montra Tintérieur d'une petite grotte aussi pauvrement meublée que la sienne Tavait été.

« Frère Jean , dit Lucien , voyons votre cellule maintenant. Je soupçonne quelque chose. »

Frère Jean ne voulait pas ouvrir sa porte, mais Lucien, Técartant doucement, souleva le loquet et, jetant un coup d'oeil dans Tintérieur, s'écria :

« J'en étais sûr ! Vous avez tout donné à frère André, tout: le lit, Tescabeau, la table, et jusqu'à la grosse pierre qui vous servait d'oreiller. Nous mettrons ordre à cela , n'est-ce pas , ma cousine ?

— Ah I oui, dit Juliette les larmes aux yeux. Ce soir même , nous vous enverrons tout ce qu'il vous faudra.

— Le bon Dieu vous le rendra. Mademoiselle, dit simplement frère Jean , mais ne vous pressez pas. Dans cette saison, l'on dort fort bien à plate -terre, je n'ai plus la fièvre, je suis heureux. Voyez notre petit potager. Jamais Dioclétien n'eut de si belles laitues que les nôtres, vous me ferez la grâce d'en accepter.

— Oh I bien volontiers , cher frère , dit la jeune fille ; mais c'est à la condition que vous me permettrez de vous envoyer ma poule blanche et ses douze poussins.

— Je leur bâtirai une petite maison; voyez, j'ai encore quelques briques , et la terre glaise ne me manque pas; Je serai bien content d'avoir un poulailler. Voulezvous que je vous présente frère André ?

— Certainement, dit M. de Valclose, nous serons heureux de le connaître.

tète.

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jjj^ — AIloDft vers lui, mais je vous préviens qu*il ne gQ2^ vous dira pas un mot. Il veut dès aujourd'hui observer jl^lj, la règle du silence. Je suis le frère hôtelier, obligé de parler ; lui représente ici le trappiste tel que Ta voulu notre saint fondateur. Il se tait sur la terre, sa conversation est dans le ciel. y>

Tout en parlant, le frère marchait, suivi par ses visiteurs. Us aperçurent bientôt frère André, occupé à déraciner un arbre mort. Son capuchon rejeté en arrière laissait voir sa tête rasée; frère Jean Tappela : il se retourna, posa doucement la pioche qu'il tenait et, croisant les mains sur sa poitrine , s'inclina sans prononcer une parole. Il était grand , beau , et d'une pâleur de spectre. i^ a Frère André, lui dit Jean, voici nos bienfaiteurs. »

0^^ M. de Valclose s'avança vers André et lui tendit la

^' main.

a Capitaine, dit-il, soyez le bienvenu dans notre pays. Vous me paraissez souffrant, je crains que votre santé ne soit pas encore assez rétablie pour que vous supportiez la rude existence d'un défricheur et d'un ermite. Faitesmoi le plaisir d'accepter l'hospitalité à la Maison -Blanche. Dès que vous serez rétabli , vous ferez ce qu'il vous r plaira, mais vous me paraissez trop faible encore pour vivre de pain et d'eau comme frère Jean. »

Frère André sourit, et s'avançant vers un quartier de rocher qui était près de là, il l'enleva de terre et le lança au loin aussi aisément qu'il eût fait d'une pomme. Puis il salua profondément M. de Valclose , lui serra la main et, lui montrant la lande et le ciel, lui fit signe qu'il avait choisi le lieu de sa demeure et le but de sa vie. Puis il se remit à l'ouvrage , sans même avoir regardé Lucien et Juliette.

Frère Jean alla prendre dans sa cellule une corbeille de jonc et y plaça trois belles laitues panachées de rose,

puis il cueillit pour Juliette un bouquet de marguerites blanches , et dit à Lucien :

<c Vous allez bientôt tous marier, Monsieur, vous allez

fonder une famille chrétienne ; le bon Dieu la bénira. Je

retiens votre troisième fils pour le monastère de Notre-

Dame-des-Bruyères ; souvenez-vous de cela. »

Ils prirent congé. En s*en allant, M. de Valclose dit :

c( Ces hommes-là sont bien un peu fous , je pense.

— Ils le sont tout à fait, mon père, selon le monde j dit Juliette; mais, devant Dieu, je les crois bien plus sages que nous. N*est-ce pas, Lucien?

— Prends garde, Juliette, tu vas lui donner envie de se faire trappiste.

— Ohl il n'y a pas de danger; qu'en dites-rvous, cousin ?

— Certes non , Juliette , tant que vous vivrez ; mais, si vous m'étiez reprise , je me ferais religieux pour sûr.

— Et ta mère? fit M. de Valclose.

— Soyez sans inquiétude, cher oncle, dit Juliette, je suis décidée à vivre cent ans. Nous voici en plaine, faisons un temps de galop. )>

Et ils disparurent sous les vertes feuillées où loriots et fauvettes, pinsons et rouges-gorges, chantaient le triomphe du joli mois de mai * .

1 11 iCj a pas de rossignols en Cotentin.

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