LA CORBEILLE
Tandis qu'à la Maison Blanche le trousseau de Juliette se préparait, et que M°^® de Valclose se faisait envoyer de Paris, par une de ses amies, femme d'un chambellan de l'impératrice, force gravures de mode, échantillons et conseil» pour les toilettes de noce, à Douceville, un jeune architecte, appelé de Paris, transformait en appartements à la mode trois grandes salles du vieux manoir. Il les coupait par des cloisons, cachait les poutres par des plafonds de plâtre, enlevait les cheminées à hotte, et mettait partout des grecques, des festons, des palmettes et des pilastres ornés des chapiteaux ioniques. C'était affreux , mais c'était à la mode, et tout le monde s'extasiait. Puis les meubles arrivèrent : des sièges à l'antique, en acajou, des trépieds, des guéridons ornés de sphinx ridicules, et des pendules représentant Mars, Cupidon et les Grâces, furent déballés.
L'Hirondelle se trouvait là, par hasard ; elle avait son franc parler, et , à la vue de ces personnages mythologiques et peu vêtus, elle s'écria :
. « Quoil monsieur Lucien, c'est- il Dieu possible que vous mettiez dans vos chambres ces horloges de sansculottes ?
— Certes non I fit Lucien ; je vais les faire réemballer dès que ma mère les aura vues.
— La bonne chère dame dira tout comme moi, fit THirondelle, j*en suis sûre. Où a-t-on pris des idées pareilles? d
M°^* de Douceville, en effet, condamna les pendules à retourner d'où elles venaient, et son mari lui dit :
« Vous devriez bien aussi renvoyer ces chaises curules et ces candélabres de bronze ornés de mufies de lions. Nos bons vieux fauteuils et nos appliques fleurdelisées étaient cent fois plus commodes et plus jolis.
— Vou&avez tort. Monsieur, ce sont des vieilleries, et les jeunes mariés n'aiment que les choses neuves.
— Consultons Juliette, dit Lucien, je ne la crois pas si passionnée de nouveauté que cela.
— Eh bien ! consultez-la, et montrez-lui aussi les dessins de parures que M^^ d*Aigrefeuille me propose ; elle choisira. Ces parures sont du joaillier de la reine Hortense; elles coûtent le même prix : dix mille francs; Tune est en diamants , Tautre en camées. Je ne puis me décider ; Juliette choisira. Tu lui demanderas aussi de quelle couleur elle veut son cachemire.
— Bien , maman , je vais partir; est-ce tout?
— Oui, je crois. Ah I il faudrait encore lui demander si elle aime les éventails de nacre ; moi, je ne puis les souffrir à cause du bruit qu'ils font. Parle-lui aussi des tapis ; je voudrais qu^elle vînt les voir; ils arriveront demain. »
Lucien fit seller un cheval, et, une demi-heure après , il arrivait à la Maison-Blanche et apercevait de loin M. de Valclose surveillant les maçons occupés à récrépir la façade de son joli manoir.
« Où sont ces dames? » lui demanda- 1- il après les premiers compliments et tout étonné de ne pas voir Juliette ouvrir une fenêtre au bruit des fers de son cheval.
a Elles sont au fond du jardin , sous la tonneUe , avec rarchitecte parisien , et en grande conférence.
— Je vais aller les retrouver, » dît Lucien, et il traversa rapidement le jardin.
A travers les feuillages il apercevait de loin la robe rose de Juliette. Elle était assise devant une table de pierre, entre sa mère et le jeune- architecte, et paraissait fort occupée à regarder un grand album.
]^nie ^Q Valclose, la première, aperçut Lucien.
(( Vous arrivez bien à propos, lui dit- elle, M. Revol nous montre des dessins bien curieux qu'il a rapportés d'Italie.
— Regardez, mon cousin, cette vue d'une petite chartreuse et ce plan de cloître. Voilà ce qu'il faudrait au frère Jean.
— C*est très beau, dit Lucien ; mais, n'en déplaise à M. Revol, il faut que nous tenions conseil sur une chose pressée. Voici deux dessins de parures sur lesquels il nous donnera son avis ; regardez , ma tante. »
Et il tira de sa poche un élégant cahier de maroquin vert, contenant les modèles gravés de deux colliers et de deux paires de boucles d'oreilles et de bracelets en style pseudo-grec.
L'architecte et M"** de Valclose les déclarèrent charmants, mais Juliette n'en parut pas charmée, a Nous y réfléchirons, dit-elle. Maman, je voudrais causer un peu de ces bijoux avec Lucien ; nous permettez- vous de nous promener un peu ensemble ?
— Allez, mes enfants; je vais continuer à regarder les beaux dessins de M. Revol, et je lui expliquerai comment j'aimerais à faire reconstruire notre perron. »
Juliette et Lucien causèrent longtemps et d'un air fort sérieux.
a M"* Juliette paraît s'intéresser beaucoup à l'architecture monastique, dit M. Revol. Je n'ai jamais vu une si jeune personne témoigner d'un tel goût pour les cloîtres
et les cellules ; elle n'a pas même regardé les palais et les vues de Venise, et ne s'est plu qu'à considérer les couvents.
— C'était absolument nouveau pour elle, Monsieur. Juliette est née en 1789, et n'aurait pu voir que des couvents en ruines, n'étant pas sortie de France et môme de nos environs.
— Vraiment ! eh bien , Madame , à voir son élégance , ses manières charmantes et les talents qu'elle possède, je l'aurais crue élevée dans la moderne Athènes, au centre des arts , etc. y>
jime de Valclose sourit et dit : « Non point, c'est une fleur des champs, toute simple et naïve. Sa tante de Douceville aurait voulu que je la misse en pension à Paris ; mais je n'ai pu m'y résoudre, et son fiancé ne l'eût pas voulu. Ils ont grandi ensemble, se voyant tous les jours, et jamais affection ne fut plus pure et plus vive que celle qui les unit.
— Maman, dit Juliette en revenant vers sa mère, j'ai décidé la question des parures ; mon choix est fait. Demain, si vous le voulez bien, nous irons à Douceville pour la grande affaire des tapis.
— C'est convenu, ma fille; mais est-ce que Lucien part déjà ?
— Oui, maman, parce qu'il doit emmener M. Revol et faire une petite excursion avec lui. »
L'architecte prit congé, monta sur un pacifique cheval qu'on lui avait prêté à Douceville, et partit en compagnie du fiancé de Juliette.