‹ Récits normandsChapitre 4 sur 31 · YOLANDE ET BABET · texte numérisé non relu

YOLANDE ET BABET

Trois jours après, grâce à son activité et à l'aide de Pierre, Justine avait nettoyé toute la maison et racheté çà et là, dans les fermes du voisinage, quelques meubles, quelques ustensiles ayant appartenu au curé. Les paysans

les lui cédaient à bas prix; quelques-uns même refusaient de recevoir ses assignats. Ils étaient honteux de posséder ces choses mal acquises. Plus d'un , "prenant Justine à part, lui demanda tout bas des nouvelles du curé.

« Je filais qu'il a passé en Angleterre, voilà tout, dîtelle. Quelqu'un m'a dit qu'il était encore allé plus loin « en Amérique. Triste chose pour un homme de son âge I triste temps que celui-ci I »

Mais tout cela se disait à voix basse, car dans toute la Fcance la Terreur régnait déjà.

Pierre repartît un beau malin, pour revenir le jour suivant. Justine l'attendit impatiemment. Longtemps avant l'heure probable de son retour, elle le guetta de sa fenêtre, d'où l'on apercevait au loin le tournant du chemin qui va de la Délivrande à Lucenay.

Enfin le petit chariot, traîné par le bourriquet de Pierre, parut sur la route. Pierre marchait près de l'âne ; une toile blanche, tendue sur des cerceaux, protégeait le contenu de la voiture, où s'entassaient pêle-mêle un petit lit d'enfant, quelques matelas, une vieille malle, une cage à poulets contenant quatre poules et un coq, et, assises sur la malle, Babet, enfant de douze ans, sœur de Pierre, et la petite Yolande, frêle et mignonne, vêtue de toile bleue, chaussée de sabots , d'une beauté si délicate et si aristocratique, que personne ne se méprenait sur son origine. Elle avait cinq ans, tout au plus.; elle était orpheline, et sa mère, au moment où on était venue l'arrêter au presbytère, où Justine la tenait cachée, sa mère avait jeté à Justine ce seul mot : « Prenez - la 1 »

La pauvre mère était morte en prison ; le père de la petite à l'armée de Condé. Yolande n'avait plus d'autre protection que celle de la bonne Justine, et rien ne lui restait des biens de ses parents.

Justine courut au-devant du chariot, et la petite Yolande lui tendit les bras de loin, toute joyeuse.

« Yoyo n'a fait que pleurer après vous, ma tante, dit Babet ; elle n'a pas été sage du tout.

— Tais-toi, Babet, dit Justine ; je te défends de l'appeler Yoyo. Confesse tes péchés et non pas ceux des autres. Avec moi, Yolande est toujours sage. N'est-ce pas. Mademoiselle?

— Ne parlez donc pas comme ça, ma tante, dit Pierre, vous serez dénoncée comma aristocrate. Soy^z donc prudente.

— Nous sommes seuls, Pierre. C'est bien le moins qu'en famille on puisse parler français. »

Ils arrivaient, et la petite fille s'écria : « Oh I je me reconnais ici ! C'est la maison de M. le curé. Allons-nous le voir?

— 11 est en voyage, ma petite chérie, n'y pensez pas encore; venez dîner; vous devez avoir bien faim, »

La bonne Justine avait mis le couvert sur une vieille table vermoulue; mais une serviette bien blanche était étendue ^ous l'assiette et le gobelet d'étain destinés à Yolande, et le seul couvert d'argent que possédât Justine y était posé. Elle fit asseoir Yolande t cette place d'hon* neur, la servit la première, et prit plaisir à lui voir manger une soupe à Toseille et une petite portion d'omelette aux pommes. Mais la fillette refusa de goûter aux grillades de lard. Pierre et Babet, tout en dînant comme quatre, remarquaient en souriant les attentions de leur tante pour la petite demoiselle, et haussaient les épaules quand elle ne les voyait pas.

d Pourquoi donc m'avez-vous fait manger à la cuisine, ma bonne? » demanda Yolande après le dîner.

d Hélas I Mademoiselle, c'est que la salle à manger est sans meubles, froide et humide. Nous la ferons arranger quand M. le curé reviendra.

— Et dans quelle chambre coueherai-je? Me mettrezvous dans la chambre noire où se cachait maman?

— Oh ! non ; vous serez dans la mienne, dans la jolie chambre du nid d'hirondelle; vous en souvenez -vous?

— Oui, ma bonne, fort bien. Je n'ai pas oublié la petite hirondelle qui avait une ruban rouge à la patte. Y est-elle encore?

— Les hirondelles ne sont pas encore de retour; j'espère qu'elles reviendront le mois prochain. Voulez -vous monter voir votre chambre? •

— Je veux bien , ma bonne. »

Elles montèrent. Pierre et Babet venaient d'installer le petit lit d'Yolande près de celui de Justine; un escabeau, recouvert d'un napperon blanc à liteaux rouges, devait lui servir de toilette ; une petite chaise était auprès, et un lambeau de tapisserie, déclouée d'un vieux fauteuil et soigneusement bordé de lisière, servait de tapis de lit.

Yolande dit gracieusement : « Je serai très bien là , ma bonne, je vous remercie. )>

Puis elle se dirigea vers le fond de la chambre^ ouvrit l'alcôve, sombre et vide, et la referma en soupirant, sans rien dire.

Les larmes vinrent aux yeux de Justine.

« Pauvre petite! se dit-elle, comme elle se souvient! Venez voir le nid d'hirondelle; il n'a pas été touché. Dieu merci ! Bientôt elles viendront y mettre leurs petits oisillons , et vous les entendrez crier, vous les verrez apprendre à voler.

— Et maman, reviendra-t-elle, ma bonne?

— Votre maman est au ciel ; on y est trop bien pour souhaiter d'en revenir. Ne pleurez pas, ma chère petite ilemoiselie; venez au jardin, il y a beaucoup de violettes, vous verrez! »

Et elle remmena doncement, tandis que Babet disait à Pierre : « Vraiment, ma tante est folie de traiter ainsi en princesse cette pauvre petite fille ; puisqu'elle n'a pas le sou , elle ferait bien mieux d'en faire une bergère.

— Abl certes oui; et ce qui m'ennuie le plus, c'est qu'elle est capable de nous désbériter pour donner son bien à la petite. On le dit par chez nous.

— Je n'en crois rien, mon frère. Ma tante aime sa famille, et je lui ai entendu dire à maman que, quand la révolution serait tinie, on rendrait le château à la petite, les terres et tout.

— Ëh bien ! alors, pourquoi dis- tu qu'il faut en faire une bergère? tu n'es qu'une linotte. TAche de te bien conduire avec ma tante, c'est une personne d'esprit, elle en sait plus que toi et moi, et ne plante pas ses épingles par la tète, i»

Cette conclusion, bien digne d'un gars normand, parut convaincre Babet , et elle se montra fort docile et attentive aux ordres de sa tante, pendant les jours qui suivirent son installation au presbytère de Lucenay.

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