LE RETOUR DES HIRONDELLES
Bien que Pierre Hubin eût tout à fait fini de labourer et d'ensemencer l'ancien verger, il venait de temps à autre rôder autour du presbytère, et prenait plaisir à causer par-dessus la brèche du mur avec Babet. Quelquefois Justine l'invitait à entrer et lui donnait des com-* missions à faire dans le village. Elle ne permettait pas à
Babet d*y aller, et n'attirait personne chez elle. Bonne et ser viable, du reste, comme avant, elle allait voir les malades, et déjà son petit jardin, débarrassé des mauvaises herbes , était ensemencé de fleurs , de légumes et de plantes médicinales. Pierre Hubin avait tout à fait gagné Famitié de Justine par ses complaisances pour la petite Yolande. Il lui apportait tantôt un petit panier de jonc tressé par lui à la veillée, tantôt une plante pour son petit jardin , ou quelque beau coquillage. Il ne la tutoyait pas , et en parlant d^elle à Justine disait : notre demoiselle.
Justine vivait fort étroitement, son revenu était très borné, et l'avenir ne laissait pas. que de Tinquiéter beaucoup.
Que deviendrait Yolande si je venais à mourir? se disait-elle : elle n*a que des parents fort éloignés, tous émigrés et privés de leurs biens. Ma sœur et mon beaufrère, assurément, ne la laisseraient pas manquer de pain, mais ils sont chargés de famille, peu généreux, et la pauvre petite ne serait pas heureuse chez eux. Quel malheur que sa mère ne m*ait pas coniié ses diamants I Elle les portait cachés dans ses vêtements. On les lui aura soustraits en prison. C'était toute une fortune pour sa fille.
Et pourtant, continuait la bonne Justine en se parlant à elle-même, pourtant, si elle les avait eus sur elle au moment de son arrestation, elle ne m'eût pas dit : « Cherchez! » J'ai entendu ce mot, j'en suis sûre; elle m'a dit en me désignant sa fille au moment où on l'entraînait : a Prenez-la I » puis d'un geste montrant la maison, elle m'a crié de loin : cr Cherchez I ts>
Je l'ai fait pendant les huit jours que j'ai passés encore ici avant que le maire m'en chassât. Dieu sait si j'ai fouillé la maison, le jardin, et je n'ai rien trouvé
L'HIRONDELLE i9
qu'un écrin vide, à moitié brûlé, sous les cendres de la cheminée que voici.
Et tout en réfléchissant ainsi, la bonne fille avait laissé tomber les mailles de sion tricot, et les relevait à grand'peine.
Yolande entra :
a Ma bonne, dit- elle, Pierre Hubin n'a rien à faire aujourd'hui, parce que c'est décadi. Il va pécher à la ligne sous le pont Rouge. Voulez -vous permettre que nous y allions aussi , Babet et moi ? »
. Le pont Rouge était à trois minutes de la maison.
a Allez, dit Justine, j'irai vous y rejoindre dans une demi-heure. Mettez votre chapeau de paille. Mademoiselle, le soleil est bMïlant.»
Yolande et Babet s^éloignèrent en se donnant la main, et Justine monta pour ouvrir la fenêtre de sa chambre au soleil.
A peine l'eut-elle ouverte, qu'elle entendit le cri des hirondelles et en vit passer une troupe qui allèrent s'abattre sur le toit de l'église.
Enfin, le» voilà! se dit-elle; pourvu que les miennes soient revenues ?
Elle s'assit au fond de la chambre et guetta. Bientôt, d'un rapide essor, deux hirondelles passèrent devant la fenêtre, revinrent, gazouillèrent et, se suspendant au bord du toit, semblèrent prendre plaisir à regarder leur ancien nid. L'une de ces noires passagères avait à la patte un petit ruban décoloré , mais que Justine reconnut bien. Elles tourbillonnèrent plusieurs fois devant le nid, puis s'envolèrent.
« C'est de bon augure, ce retour des hirondelles ici, dit Justine. Elles vont chasser une heure ou deux, puis revenir. Je m'en vais annoncer leur arrivée à Yolande. »
Elle prit sa mante d'indienne violette , ferma la porte
de la maison , donna un conp d'oeil à ses poules , et s'achemina vers le pont Rouge.
Le pont Rouge était constru)^ en briques, presque neuf; et sous son arche unique , beaucoup plus large que le lit d'été de la rivière , Pierre Hubin et ses deux petites compagnes s'étaient commodément assis à l'ombre. Chacun d'eux tenait une ligne, et Pierre avait déjà pris quelques petits poissons qu'il avait mis dans le panier d'Yolande. La petite aurait bien voulu en pécher un ellemême, et, l'œil fixé sur le liège oscillant, ne bougeait pas plus qu'une statue.
Justine s'approcha doucement, se baissa et lui dit : « Les hirondelles sont arrivées , Mademoiselle.
— Vrai 1 ah! tant mieux! mais regardez donc, ma bonne, je crois qu'il y a un petit poisson de pris. »
C'était vrai. Toute joyeuse , Yolande ne voulut pas retourner encore à la maison. Justine s'assit près d'elle et se mit à tricoter. Elles restèrent sous le pont jusque vers quatre heures. A ce moment une bande de petits garçons vint s'ébattre tout près de là et barbota si bien dans la rivière, que la pêche devint impossible. Ils avaient à leur tôte le fils du maire, le petit MuUois, méchant garnement s'il en fut, et la terreur du pays. Pierre Hubin se serait volontiers querellé avec lui , mais Justine se h&ta de lui dire : « Viens chez nous , Pierre. J'ai besoin de toi, partons vite; » et ils rentrèrent au presbytère.
Justine fit goûter les trois jeunes pécheurs , puis elle donna de l'ouvrage à Babet et à Pierre, et emmenant Yolande, lui dit : <c Venez voir les hirondelles, je crois qu'elles travaillent déjà à leur nid ? r>
Mais les hirondelles ne faisaient que voleter autour de la fenêtre en jetant de petits cris inquiets, et ne cessèrent ce manège qu'à la nuit tombante. Yolande s'était bien vite lassée de les regarder.
« Il y en avait aussi beaucoup au château, ma bonne, disait^elle. Quand donc y retournerons-nous ? Je vou* drais bien revoir ma petite chambre rose, et mon lit, et ma toilette, et maman.
— Votre maman est en paradis, vous le savez bien.
— Mais elle n*a pas emporté le château, ma bonne, j'y voudrais aller. »
Hélas I le ch&teau, pillé, incendié, n'était plus qu'une ruine informe , et les demandes de Tenfant perçaient le cœur de la bonne vieille Justine.