‹ Récits normandsChapitre 6 sur 31 · LE NID · texte numérisé non relu

LE NID

Le lendemain, dès la pointe du jour, les hirondelles réVeillèrent Justine par leurs cris.

Sitôt habillée elle s'approcha de la fenêtre, et, levant les yeux, les vit toutes deux cramponnées au nid, mettant leurs petites tôtes à son ouverture, se rejetant brusquement en arrière, et piaulant à qui mieux mieux.

Yolande dormait profondément sous ses rideaux de grosse toile bleue. Justine descendit au jardin , Pierre y était déjà et réparait la brèche du mur avec des cailloux et de la terre glaise.

« Que fais-tu là ? lui demanda Justiue. Ton maître se fâchera.

— Il m*a mis à la porte de chez lui, lit Pierre; me voici sans place, et je crois bien que je m'en vais aller à Barfleur, chez mon oncle le marin. Je me ferai pécheur; ma mère est déjà chez lui , elle tient son ménage depuis

qu'il est yeuf, et je serai bien reçu. Mais avant de partir je voulais.... je pensais.... enfin, j*ai cru bien faire de raccommoder votre mur, puisque votre neveu ne vient pas.

— Tu as eu là une très bonne pensée, mon garçon. Je regrette ton départ. Enfin, si c'est pour ton bien, tant mieux. Fais ta besogne solidement, sans te presser; tu dîneras et souperas avec nous, et il y a de quoi te coucher ici. Tu ne pensais pas partir aujourd'hui, n'estce pas?

— Dame, je ne suis pas autrement pressé; ça me coûte bien un peu de quitter Lucenay, et vous, et Babet , et la petite demoiselle.

— Barfleur n'est pas loin, Pierre, nous nous rêverrons. Tiens , regarde donc les hirondelles : quel ménage font-elles donc là-haut ? »

Pierre s'approcha de la maison , regarda un instant et dit :

«c Pour sûr, il y a une bête dans le nid ; si c'était un oiseau, il montrerait son bec à l'entrée; c'est quelque escargot, une souris peut-être. Ces pauvres hirondelles sont bien en peine; voulez-vous que j'aille y voir?

— Viens, mais ne fais pas de bruit, Yolande dort encore. )>

Pierre ôta ses sabots et monta pieds nus Tescalier du presbytère. Arrivés dans la chambre où dormait l'enfant, Justine ouvrit très doucement la fenêtre et fit signe à Pierre d'approcher. Il monta sur l'appui de la fenêtre ; les hirondelles efirayées s'envolèrent, et le jeune garçon, introduisant deux doigts dans l'ouverture du nid, dit tout bas :

a Je sens quelque chose de dur enveloppé dans une étoffe mince.

-— Prends-le avec précaution, Pierre, ne brise pas le nid. »

Pierre tira une petite bourse de soie assez Jongue et remplie de petits objets de formes diverses, et, descendant de la fenêtre, la posa dans la main de Justine.

La bonne fille était pâle et comme suffoquée; elle mit un doigt sur ses lèvres^ fit signe à Pierre de la suivre et sortit de la chambre.

Puis, après avoir soigneusement refermé la porte, elle dit à Pierre :

<K Ce que tu viens de trouver là, Pierre, appartient à Yolande et. . .

— Montrez -le -moi, dit Pierre; ne craignez pas de vous confier à moi. Je devine bien ce que c*est, allez ! On a assez parlé dans le pays des diamants de M^^ la comtesse, on les a assez cherchés I Ce n'est pas moi qui vous trahirai, Justine. Si j'avais voulu être riche et dénoncer les cachettes, j'aurais eu la partie belle. Je sais où M. le curé a caché les reliquaires, je connais la pierre blanche dans la grotte de Rocheville, et je sais aussi où il a caché l'ostensoir. Soyez sans inquiétude : foi de chrétien, je garderai votre secret comme ceux de M. le curé. »

Justine alors ouvrit la bourse, et le collier de diamants qu'elle contenait rayonna aux lueurs de Taurore.

a Quel bonheur 1 dit Justine, voici M"* Yolande dotée du coup. Mais il faudrait quitter la France , Temmener en Angleterre. Là seulement, je pourrai la faire élever selon sa naissance. Mais comment nous enfuir ?

— Laissez > moi faire, dit le jeune garçon. Une fois à Barfleur, je trouverai bien moyen de vous emmener. Cachez bien ce trésor, n'en dites rien à la petite demoiselle ni à Babet, et comptez sur moi. D'ici à peu de temps vous aurez de mes nouvelles.

— Pierre, fit Justine, songe qu'un mot peut nous

perdre! si on savait que j'ai retrouvé ces diamants, la République les confisquerait comme bien d'émigrés, et je serais condamnée à mort.

— Je le sais bien, fit Pierre simplement, mais ce n'est pas moi qui causerai. Je vas finir de resteuper le mur, et demain matin je m'en irai à Barfleur. Ça n'étonnera personne, je l'avais dit à mon maître. »

Et le brave garçon, reprenant ses sabots, s'en alla gftcher la terre glaise , tandis que Justine rendait grâce à Dieu , et , si émue qu'elle avait peine à enfiler son aiguille , se b&tait de coudre les diamants dans un sachet de toile qu'elle suspendit à son cou.

La journée s'acheva paisiblement en apparence, mais que de projets, que d'inquiétudes agitaient la bonne Justine !

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