‹ Récits normandsChapitre 7 sur 31 · REGARD SUR LE PASSÉ · texte numérisé non relu

REGARD SUR LE PASSÉ

Le soir, lorsqu'elle eut fait sa tournée , bien fermé les portes et r^ardé Babet et Yolande endormies, elle se coucha , nîais le sommeil fut long à venir. Elle songeait à la fugitive, que cette chambre avait abritée; elle revoyait reffroyable scène de l'arrestation de M™« de Lucenay", et se demandait à quel moment la jeune veuve avait pu cacher les diamants dans le nid d'hirondelle.

Enfin elle s'endormit, et un rêve lui représenta ce qui s'était passé. Elle vit en songe la comtesse de Lucenay, vêtue de deuil , pftie et triste comme elle Tétait le jour où elle était venue, tenant par la main sa petite Yo-

lande, demander un asile au curé de Lucenay. Hélas ! le curé venait de partir, et Justine, en larmes, s'apprêtait à fermer la maison e^à se réfugier chez sa sœur. Mais, en Yoyant M°^® de Lucenay dans une telle détresse, la brave fille changea de résolution.

«c Personne ne vous a vue, Madame, dit-eile. Eh bien , restez ici cachée , je trouverai bien moyen de vous faire conduire à BarÛeur la nuit, de même que M. le curé ; mais il faut que le brave homme qui Ta emmené revienne , ce sera Taffaire de deux ou trois jours. » .

Puis elle s'était hâtée de faire souper la mère et la petite fille, et de leur dresser des lits. J!lle était restée sur pied toute la nuit, croyant toujours entendre du bruit autour de la maison. La comtesse lui avait dit : « On doit envahir le château cette nuit. »

11 le fut en effet, et vers minuit, de lointaines clameurs et la lueur de Tincendie terrifièrent Justine. Elle avait si bien fermé les volets et Talcôve, que la comtesse n'entendit rien.

Le lendemain, M°^® de Lucenay parla à Justine de ses diamants, et elles hésitèrent si M"^® de Lucenay les garderait sur elle ou les cacherait.

a On peut venir m'arrêter d'un moment à l'autre, » disait-elle.

La journée s'avançait; le temps était gris et déjà froid , et les hirondelles , prêtes à partir, s'étaient rassemblées sur le toit de l'église.

M^^ de Lucenay les regardait tristement, et se disait : Comme elles, je partirai, mais ce ne sera pas pour le pays du soleil et des roses, ce sera pour l'exil, et le nid que j'ai quitté, le nid froid et dévasté par la mort, qui sait si je le reverrai jamais ?

Deux hirondelles vinrent se suspendre au bord du nid placé en haut de la fenêtre du presbytère. Elles sem-

blaient lui dire adieu, et, rejoignant les autres, partirent à tire d'aile avec toute la troupe.

La nuit vint et se passa tranquillement ; mais vers le milieu de la matinée suivante, au moment où la petite Yolande, ennuyée d*être toujours enfermée, venait d'obtenir la permission d'aller jouer au jardin, Justine, montant précipitamment Tescalier, vint dire à M'"^ de Lucenay :

« On vient du district, Madame; j'ai vu des bonnets rouges sur la route : cachez- vous dans Falcôve, je les occuperai en bas , j*ai caché Yolande dans le fenil. »

Plus morte que vive, la comtesse se dirigea vers Palcôve, mais une pensée lui vint :

« Si je suis prise, dit-elle, on me fouillera. »

Elle vida son écrin, le jeta au feu, puis, serrant les diamants dans sa bourse, chercha une cachette. La chambre était presque sans meuble, et sans double issue. Elle songea au nid d'hirondelles, ouvrit la fenêtre, monta sur une table et réussit à y atteindre, puis elle courut se blottir sous le lit de Talcôve...; mais on l'y découvrit une heure après , et elle fut emmenée à Valognes.

Elle n'eut le temps que de jeter un cri d'adieu à Justine, et, traînée en prison, ne tarda pas à y mourir de langueur et d'épuisement.

Toutes ces choses se peignirent en sombres et mouvants tableaux dans les rêves de Justine. Vers le matin, seulement, elle dormit d'un sommeil moins agité; mais les hirondelles ne lui permirent pas de le prolonger. Contentes de retrouver leur nid débarrassé, elles s'y installèrent, le réparèrent, firent cent tours, et leur babil aérien réveilla Justine. Un autre bruit s'y mêla bientôt : Pierre sifflait un air près de la maison^

Justine descendit : il avait un bâton sur Tépaule, son paquet au bout, et venait prendre congé.

(c Attends, mon gars, dit Justine ; je vais te donner le coup de rétrier. »

Elle alla quérir un piot de cidre, et remit au jeune garçon deux pièces de douze sous.

ff Miracle ! dit Pierre; de Targentl de l'argent du roi! Il y a bien deux ans que je n*en ai vu. Était-il avec les diamants? Si oui, il est à la petite demoiselle, et je n*y toucherai pas.

— Non , il m'appartient ; je porte ces pièces cousues dans mon corset depuis bien longtemps. Prends-les, mon Pierre, et Dieu veuille qu'elles te portent bonheur. Vois, ces pièces sont à l'effigie du roi , notre pauvre roi qu'ils ont tué !

— Adieu, mam'selle Justine, tenez-vous prête; d'ici à peu de temps vous me rejoindrez à Barfleur. Tenez, donnez ça à Babet de ma part , et ça à la petite demoiselle, et qu'elles ne m'oublient pas. »

Ça, c'était deux paniers de jonc remplis de noisettes récoltées l'automne précédent dans les bois de Lùcenay. Celui de Babet était le plus grand , celui d'Yolande le plus joli , et les avelines en étaient mêlées de quelques fleurs des champs.

« Embrasse- moi, mon gars, fit Justine attendrie. Au revoir, à bientôt. »

Il s'éloigna dans la brume matinale et disparut au détour du chemin.

Justine rentra tout attristée , et se dit : 11 faudra que je fasse^revenir mon neveu et que je l'installe ici, afin d'être en mesure de m'éloigner sans pour cela laisser la maison seule.

La maison, après Yolande, c'était son grand souci. Elle l'avait achetée, elle l'aimait, non seulement parce que

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c'était son bien, sa chose, mais aussi parce qu'elle y avait passé de longues et heureuses années, et qu'elle espérait y voir revenir le bon curé et soigner sa vieillesse. C'était donc avec douleur que la bonne fille se disait : Je m'en irai d'ici; mais elle n'en était pas moins résolue à emmener Yolande hors de France, afin de la confier à quelque perspnne de sa famille. Elle savait que les sœurs de M^^ de Lucenay, l'une chanoinesse, l'autre veuve et sans enfants , avaient émigré des premières en Angleterre, et elle se disait : Je les retrouverai , je leur remettrai la petite et son trésor, et puis je reviendrai au presbytère comme les hirondelles y sont revenues.

SCEUR JULIE

Or, en ce temps-là , vivait à Barfleur une humble fille nommée Julie Postel, qui tenait une petite école fréquentée par les enfants des marins. Elle habitait une vieille maison située tout près de la mer, et dont le jardin, les jours de grande marée, était souvent envahi par les flots. Aussi ne contenait -il que deux ou trois arbres, rabougris et tordus par le vent de mer, et quelques buissons de tamaris, au grôle feuillage, aux légers panaches de fleurs rosées. La maison, entièrement caparaçonnée d'ardoises du côté de la mer, assez basse et ventrue, était surmontée d'une sorte de belvédère informe, que terminaient un épi de fer et une grande girouette. De là on dominait le port de Barfleur, autrefois si animé , mais que les sables et les galets avaient rétréci, et où, dans ce

temps de misère, nul vaisseau ne Tenait plus s'abriter. Quelques barques de pécheurs en partaient ou y rentraient à chaque marée, et celle de Toncle de Pierre Hubin, la Belle - Mouche , passait pour Tune des meilleures voilières de Barfleur. La défunte femme de Bernard Hubin était un peu parente de Julie Postel , qui Tavait soignée avec le plus grand dévouement pendant sa dernière maladie , en sorte que personne ne s*étonnait, à Barfleur, de voir le vieux marin montrer en toute occasion un grand respect et une amitié toute cordiale à la maîtresse d*école. Jamais il ne revenait de la pêche sans lui porter luimême quelque poisson, et si un mauvais sujet s'avisait, devant lui , de se moquer de Julie Postel et de la traiter de ci -devant béguine, Bernard Hubin lui imposait silence, et, retroussant ses manches, le regardait d'un air qui voulait dire : « Si tu continues, je tapé. » Personne ne bougeait alors, car les coups de poings de l'oncle Bernard étaient de ceux qui assomment un bœuf.

La mère de Pierre Hubin, bonne créature sans malice, mais passablement bavarde , s'ennuyait à Barfleur et regrettait la compagnie de ses commères de Lucenay. Son beau- frère, taciturne par nature et fort triste d'avoir perdu sa femme , n'aimait pas qu'elle attirât les voisines chez lui. D'ailleurs, les habitudes maritimes déplaisaient à Jacqueline Hubin. <c Chez nous, disait-elle, c'est le cours du soleil qui règle les occupations et les repas ; ici, c'est la marée, qui change tous les jours : en sorte que l'on dîne tantôt à minuit, tantôt à six heures du matin, tantôt on dort le jour et on travaille la nuit. Puis , quand le temps est mauvais, on a des frayeurs épouvantables : reviendront- ils? ne reviendront -ils pas? Quelle vie! Ce n'est pas moi qui conseillerai à Pierre de quitter la terre pour la mer. Mieux vaut labourer que naviguer. r>

Mais le mousse de Bernard devint si mauvais game-

ment qu'il dut quitter le pays. Pierre fut renvoyé par son maître au moment même où, son apprentissage finissant, il devait gagner quelque argent, et Berùard, qui aimait son neveu, lui fit proposer de changer d'état.

Pierre vint donc rejoindre sa mère, et celle-ci, contente de revoir sou gars et de le faire jaser des nouvelles de Lucenay, prit aisément son parti de le voir marin.

Un jour, Bernard, ayant fait bonne pêche, et pressé de se rendre au marché dont la cloche sonnait déjà, dit à Jacqueline : « Ma sœur, ayez Tobh'geance de porter ces quatre rougets à W^^ Postel, de ma part; vous lui direz que je ferai ce que j'ai promis.

— Eh ! quoi donc, mon frère?

— Elle comprendra; faites vite. Allons, Pierre, dépéchons-nous. »

Ils partirent, et Jacqueline, prenant sa mante de tiretaine rayée, mit les quatre rougets dans un panier plat et s'achemina vers la rue des Galets.

II était six heures et la classe allait finir. A l'intérieur de la maison on entendait des voix nombreuses murmurer la prière. L'église était fermée depuis plusieurs mois, mais chez Julie Postel on priait encore, et lorsqu'un maire républicain avait voulu le lui défendre, elle avait simplement répondu : « Si on ne me laisse pas faire apprendre et réciter à mes petites filles les leçons que je veux, je m'en irai d'ici. »

Toutes les femmes de Barfleur se seraient insurgées si la maîtresse d'école avait cessé de faire la classe, et le maire fut obligé de la laisser tranquille.

Jacqueline attendit un instant, puis le murmure cessa, la porte s'ouvrit , et une cinquantaine de petites tilles , le panier au bras, sortirent de la maison comme une volée de mouettes babillardes.

L'HIRONDELLE Zi

Debout sur le seuil, Julie Postel présidait au départ de ses élèves, et pas une d^elles ne s*en allait sans lui souhaiter le bonsoir et recevoir d'elle un mot ou un regard affectueux.

Elle était grande, pâle, et ses mouvements doux et mesurés, la gravité de sa démarche, la fermeté pensive de son regard et TintelligeDce qui rayonnait sur son front, faisaient dès lors pressentir en elle quelque chose de supérieur aux ordinaires destinées. Vêtue comme les femmes des pécheurs, la tête couverte d*une coiffe de toile d*un blanc de neige, la future fondatrice des Filles de la Miséricorde portait ses humbles vêtements de telle façon qu'elle semblait être une princesse ou une religieuse habillée en paysanne. Elle avait alors près de trente- huit ans, mais la virginale beauté de sa jeunesse brillait encore sur son doux visage. Elle se tenait droite comme un lis, sous les morsures de son corset dé fer hérissé de pointes sanglantes ^ tranquille et souriante au milieu des périls qu'elle affrontait sans cei^se. Gardienne intrépide, elle conservait dans sa maison TEucharistie proscrite, assistait les prêtres fugitifs, et, jour et nuit attentive, veillait , agissait et priait.

Peu de personnes, à Barfleur, se doutaient de la mission que remplissait T humble maîtresse d'école. Jacqueline était à mille lieues de s'en douter. Aussi, tout en se disant : Vraiment, cette bonne fille a Tair de bien aimer toutes ces petites, elle aborda familièrement M"® Postel et lui offrît les rougets en la priant de lui rendre le panier.

Julie Postel la remercia, et dit : « Bernard Hubin est bien bon pour moi; mais ne vous a-t-il rien dit?

— Âh I si fait, il fera ce que vous désirez.

— Fort bien ; et c'est quatre poissons qu'il me donne? quatre, n'est-ce pas?

— Mais oui ; croyez -vous donc que j*en ai vendu en route?

— Ohl non; mais quatre c^est beaucoup. Enfin, remerciez-le et donnez-lui ceci, jo vous prie. »

Elle remit à Jacqueline , en même temps que son panier, une petite carte d^Europe grossièrement tracée.

Jacqueline, qui ne savait point lire et n*avait jamais vu de cartes de géographie, parut très étonnée; mais M"® Fostel lui dit : a C'est une carte très utile aux marins ; vous verrez qu'elle fera plaisir à maître Bernard , et voici pour vous. »

Elle lui donna une paire de mitaines rouges , tricotées par ses élèves, et la bonne Jacqueline, tout heureuse de ce présent, se confondit en remerciements et prit congé d'elle.

« Vraiment, dit- elle à son beau -frère quand il rentra souper, la maîtresse d'école de Barfleur çst autrement aimable que les femmes des marins et des marchands de la ville ; elle a d'aussi bonnes manières que notre défunte comtesse de Lucenay, et près d'elle toutes les autres Barfleuraises ne sont que des pingouins ou des merluches. »

Pierre, tout en mangeant son souper, écoutait sa mère.

J'irai voir cette maîtresse d'école, se dit-il, et elle me donnera peut-être un bon conseil pour M"® Justine.

(( Pierre, lui dit son oncle, va te coucher le plus tôt possible ; à trois heures et demie je t'éveillerai ; il faut que nous soyons parés à quatre heures.

— Sitôt I fit Jacqueline ; et quand reviendrez -vous ?

— Dans trois jours, au plus tôt. J'ai afiaire assez loin; mais ne dites à personne que je m'absenterai; faites semblant de m'attendre à chaque marée.

— Bon, encore des mystères, murmura Jacqueline; quelle existence, bon Dieu 1 Ah çà I n'allez pas me noyer mon gars, au moins?

— Pas plus que je ne me noierai moi-même; ne vous inquiétez pas. Le temps est au beau pour quinze jours ; nous ferons bonne pêcbe. Préparez-nous du pain, du lard et le tonnelet de cidre. »

Puis il s'approcha du feu et chaufla doucement la petite carte de géographie que lai avait apportée Jacqueline. Quelques caractères tracés avec du jus de citron y apparurent. Il les lut avec attention, puis, chiffonnant le papier, le jeta au feu.

Pierre alla se coucher par obéissance et ne tarda pas à s'endormir. Vers deux heures du matin un mauvais rêve réveilla, et il entendit parler au rez-de-chaussée, dans la pièce unique où la famille prenait ses repas et où couchait Bernard , dans un grand lit fermé comme une armoire. Jacqueline et son fils occupaient une soupente située au-dessus.

Pierre aperçut de la lumière à travers les fentes du plancher. Il descendît doucement de son lit, et, collant son œil à Tune de ces fentes, vit que Bernard n'était point seul. Une femme voilée et un homme à cheveux blancs causaient avec lui, tout en remplissant une petite valise de différents objets.

(( Prenez encore ce tricot, monsieur Tabbé, disait la femme voilée ; il fait froid sur la mer, et vous aurez bien d^autres choses à acheter dans Tîle de Wight.

— Vous me comblez. Mademoiselle, disait Tabbé; mais j'ai honte d'accepter tant de choses; je sais que vous n'êtes pas riche.

— Je suis pauvre, en effet, mais j'use de la recette de saint Vincent de Paul : le moyen d'avoir toujours à donner, c'est de donner toujours. Â mesure qu'il se vide, mon petit magasin de charité se remplit. Il y a tant de braves gens de par le monde ! Tenez, vous remettrez ceci au bon curé de Lucenay : ce sont des nouvelles de sa

fidèle servante Justine. J*en ai eu par le neveu de M. Bernard, qui tient son oncle au courant de ce qui se passe à Lucenay ; mais Justine ne sait pas encore où est son maître. Je le lui ferai savoir si M. le curé le permet, pas avant. 11 faut tant de précautions! Ma lettre ne nomme personne , mais il la comprendra aisément.

— Je ferai votre commission, ma sœur, dit le vieillard. Âhl pardon, j'oublie toujours que vous n'êtes pas encore religieuse.

— Je le serai bientôt, s'il plaît à Dieu, monsieur le curé. Je vais m'en retourner à la maison ; donnez - moi votre bénédiction , je vous prie. »

Elle se mit à genoux , et Bernard se découvrit et s'inclina tandis que le prêtre, d'une voix émue, prononçait les paroles de la bénédiction en étendant ses mains sur le front de la sainte fille , qui l'avait caché durant trois mois au péril de sa vie.

Julie Postel s'en alla, et Bernard dit au prêtre : <c Venez avec moi, je vais vous installera bord, puis je reviendrai chercher Pierre. J'aime mieux qu'il ne vous voie qu'en mer; c'est un bon garçon, mais il est bien jeune; il pourrait s'effrayer. »

Ils sortirent sans bruit, et une demi-heure après Bernard revint pour éveiller Pierre. Celui-ci, en vrai Normand , faisait semblant de dormir. Il fut prêt e(î un clin d'oeil et suivit son oncle sans que Jacqueline,- dont le sommeil était fort lourd , s'aperçût de leur départ.

Une belle aurore de mai commençait à jeter sur les flots ses reflets roses ; quelques barques s'apprêtaient à quitter le port de Barfleur ; la marée montait, activée par la brise de l'est, et la Belle -Mouche, solidement amarrée à la jetée, dansait déjà sur les vagues. Pour s'embarquer, Bernard et Pierre durent relever leurs chausses et entrer dans l'eau jusqu'au-dessus des genoux. Ils dérapèrent

les premiers, rainèrent quelques instants, puis, déployant leur voile, filèrent rapidement vers le nord.

Bernard, attentif au gouvernail, ne prononçait pas une parole. Pierre regardait tantôt le rivage, qui semblait fuir, tantôt un amas de paniers et de toiles à voile dont Bernard ne se chargeait pas les autres jours, et qui, ce matin- là,' encombraient le pont.

Bientôt la côte ne parut plus qu'une ligne confuse à rhorizon, et la barque était seule entre le ciel et Teau. Alors Bernard, de sa rude voix de marin, entonna Y Ave maris siella.

C'était un signal. Les corbeilles et les toiles remuèrent, s^écartèrent, et le vieux prêtre se leva et regarda vers la France en pleurant. *

Pierre se mit à genoux et joignit sa voix à celle de Bernard ; mais le prêtre exilé ne retrouva la sienne que lorsque le rivage de la patrie eut disparu à ses yeux.

l'émigration

Dans un des plus riches villages de Tîle de Wight demeurait alors une dame nommée lad y Suzanne Norton. Son mari et ses deux fils, officiers dans Tarmée anglaise, étaient aux Indes, et elle se distrayait de leur absence en dirigeant elle-même l'éducation de ses quatre filles. Edith, Anna, Mary et Henriette étaient bien les plus douces, les plus charmantes jeunes filles que l'on pût voir. Bien qu'élevées dans le protestantisme, elles tenaient de leur mère, qui descendait d'une famille jacobite et avait habité

Saint-Germain jusqu'à son mariage, une secrète sympathie pour la religion catholique et la France. Aussi, lorsque l'automne précédent leur mère avait donné l'hospitalité à un Français proscrit, au vénérable curé de Lu— cenay, les jeunes ladies l'avaient-elles reçu avec tous les égards et la gracieuseté possibles. Il savait l'anglais, et se plut à enseigner la grammaire française aux quatre sœurs, qui avaient appris le français sans méthode , en causant avec leur mère. Edith, l'aînée, qui était fort studieuse, voulut étudier le latin, et elle passait de longues heures penchée sur les livres, dans la bibliothèque du vieux manoir de Hope- Cottage.

Les questions de cette jeune fille embarrassaient souvent le curé de Lucenay. 11 dit un jour à lady Suzanne : « Miss Edith veut toujours parler religion, Milady; lorsqu'elle m'interroge sur le culte des saints, par exemple, je ne puis lui répondre qu'en réfutant les assertions des ministres anglicans. Me permettez -vous de le faire, ou désirez-vous que je garde le silence? »

Lady Suzanne rougit, hésita un instant, puis dit à voix basse : a Parlez selon votre conscience. Monsieur; la mienne, depuis longtemps, me rappelle que ma mère était catholique, et, en mourant, me prédit que je reviendrais un jour à la religion de mes aïeux. Je veux laisser à Edith toute liberté sur ce point ; mais elle n'aura de décision à prendre qu'à l'âge de vingt et un ans. Elle en a seize. J'assisterai dorénavant à toutes vos leçons, non par méfiance, mais parce que je veux m'instruire comme elle et avec elle. »

Et c'est ainsi que commença , dans la famille Norton , une de ces œuvres d'apostolat domestique dont le siècle suivant devait voir s'épanouir les admirables résultats.

Un soir, l'abbé, vêtu en laïque et tout en noir, se promenait sur la terrasse d'où l'on découvrait la mer, et

tout en récitant son bréviaire, r^rdait instinctivement du côté de la France. Peu d*heures auparavant avait passé l'escadre anglaise qui croisait dans la Manche. Pour le moment, pas une voile ne paraissait sur les flots. C'était pourtant l'heure de la pleine mer. Une barque parut , sa petite voile brune était gonflée par le vent du midi qui s'élevait depuis quelques minutes, et elle cinglait droit vers le petit embarcadère situé au pied de la falaise de Hope- Cottage. Le curé de Lucenay avait une bonne lunette marine que lui avait donnée lady Suzanne. Il la braqua sur l'esquif, et 6t une exclamation de surprise en reconnaissant la Belk-Mouche , portant pavillon anglais attaché à son mAt.

Il se hftta de descendre le chemin en lacet , entremêlé de marches taillées dans le roc, qui conduisait à l'embarcadère où était amarré le canot de promenade de lady Suzanne; et à peine y fut-il arrivé, qu'il vit débarquer Bernard Pierre et leur passager, enveloppé d'un caban de marin.

« Réjouissez -vous, monsieur le curé, cria de loin Bernard; je vous amène un ami, un échappé de prison.

— mon Dieu! s'écria le curé, serait-ce mon frère ? »

C'était lui. Ils s'embrassèrent et, tombant à genoux sur l'étroit rivage, rendirent grâces à Dieu.

« Regarde-les, dit Bernard à son neveu, ça paye bien le passage de voir la joie de ces braves curés. A présent nous allons repartir, Pierrot.

— Quoi, 6t Pierre, sans monter voir là. haut cette belle maison blanche ?

— Non, la mer se retire, le bateau s'ensablerait; dérapons ; adieu , Messieurs I »

Les deux prêtres les engagèrent inutilement à rester. « Je risquerais d'être fait prisonnier, dit Bernard.

Récits normande. 2

Notre maudite république est en guerre avec les Anglais comme avec le reste du monde. Adieu. A l'occasion , j'espère vous ramener encore bonne compagnie. »

£t, sans vouloir écouter les remerciements des proscrits, il vira de bord, et la Belle^Mouche s'éloigna rapidement.

Les deux prêtres la suivirent longtemps des yeux, en comblant de bénédictions le brave marin et son jeune acolyte ; puis , lorsqu'elle se fut effacée dans la brume du soir, ils remontèrent au cottage, et la petite miss Henriette, les apercevant de loin à travers les buissons de roses du Bengale, courut à la maison en criant : « Marna, mama, M. l'abbé, qui revient deux I »

Lad y Suzanne accueillit le frère de son hôte avec beaucoup de grâce et de politesse, et ne voulut pas qu'il cherchât un autre asile que sa maison.

« Maintenant, dit-elle, monsieur l'abbé aura quelqu'un pour lui servir la messe , et ne sera plus obligé d'aller le dimanche à Ryde ou à Newport à la recherche des autres prêtres proscrits. Son petit salon lui servira de chapelle. »

C'était l'heure du thé ; on le retarda afin de laisser à l'abbé le temps de changer de vêtements. Il reparut au salon habillé comme son frère, et si la fatigue du voyage et les traces d'une longue détention n'eussent altéré son visage, il eût été difficile de ne pas le confondre avec son frère , le curé de Lucenay.

Au moment où ils entrèrent dans le salon brillamment éclairé, lady Suzanne présenta ses filles au nouvel hôte du cottage; et à la vue de ces gracieuses et pures enfants, vêtues de robes blanches, et leurs cheveux blonds flottant sur leurs épaules , le vieil abbé s'écria : <k Voici les anges d'Albion qui viennent au-devant de^ proscrits! »

Ce fut une heureuse soirée; pendant quelques heures, les deux exilés semblèrent oublier les malheurs de la France. .L*abbé raconta son évasion des prisons de Nantes; son voyage d*un mois qu*il avait dû faire de nuit et à pied pour gagner Barfleur, caché le jour tantôt dans les bois, tantôt chez de pauvres gens des campagnes; puis son séjour d^une semaine chez Julie Postel, où il disait la messe dans une cave , et avait baptisé en secret quelques petits enfants. Le détail des ruses et des précautions dont il fallait user à cette époque de terreur universelle intéressait beaucoup les jeunes ladies. Elles écoutaient attentivement le récit de l'abbé de Martinvaast, et lorsque certains mots français leur paraissaient inintelligibles, le curé les leur traduisait.

« M^^® Postel , dit Tabbé , avait imaginé un moyen de correspondre avec Bernard, qui déroutait tous les espioanages. La nature et le nombre des poissons qu'il lui envoyait avaient leur signification. Ainsi, la veille de ma fuite, Beroard, ayant tout préparé, lui fit remettre quatre rougets; cela voulait dire qu'il m'embarquerait à quatre heures du matin. Il évitait ainsi d'aller chez elle, et elle trouvait toujours moyen de lui faire tenir ses réponses. La nuit de mon départ, elle m'accompagna chez lui. On était accoutumé à la voir sortir à toute heure ; dès qu'il y avait un malade à Barfleur, on envoyait chercher celle que les républicains appelaient la citoyenne philanthrope, celle que les bonnes gens nommaient tout bas la bonne sœur.

— Que je voudrais connaître cette miss Julie I s'écria Edith.

— Voulez-vous lire une lettre d'elle?» lui dit le curé en lui tendant un petit carré de papier fort lisiblement écrit.

Edith lut des yeux, et avoua qu'elle n'y comprenait rieu.

(( Presque tous les mots sont eo-fibrégé , dit-elle.

— ie vais vous traduire cette lettre, Miss. Elle me rend bien heureux, car elle me donne des nouvelles de ma vieille servante et d'une autre personne que vous aimeriez bien , si vous la connaissiez. Ecoutez :

« Monsieur le curé , disait Julie Postel , je n'ai pu « encore informer W^^ Justine du lieu de votre demeure, « que je ne connaissais pas il y a quinze jours ; mais je (( sais que la brave fille a racheté le presbytère et y d&- (( meure avec la petite Yolande, maintenant tout à fait « orpheline. La petite est belle et bien portante, et (( Justine en a grand soin. Je sais qu'elle doit l'amener « bientôt à Barfleur pour que je lui apprenne à lire. Le (( jeune garçon qui accompagnera monsieur l'abbé avec (( Bernard, l'a dit à ce brave homme qui me l'a répété. Je (( vous enverrai de leurs nouvelles , et j'espère ces jours- (( ci leur donner des vôtres de vive voix. »

(c Qui est cette Yolande ? )> demanda lady Suzanne.

Le curé le lui dit, et toutes les jeunes filles s'écrièrent :

<c Oh ! mama 1 faites-la venir à l'île de Wight, de grftce !

— Hélas! mes enfants, je le voudrais bien; mais quelle apparence qu'une petite demoiselle de cinq ans fasse une traversée si périlleuse! Bernard risque sa vie quand il nous amène des émigrés, et la petite aurait bien à souffrir dans cette barque non pontée, la nuit...

a Enfin, nous y penserons; mais il est tard, monsieur l'abbé doit être bien fatigué. Nous allons lui souhaiter une bonne nuit. »

Et bientôt après, toutes les lumières s'éteignirent au cottage, de lady Suzanne Norton è

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