APRES LÀ MOISSON
Justine avait en vain prié son heau-frère de laisser Pierre Lefiio venir habiter près d'elle avec Babet; il désira le garder jusqu'après la moisson. Les services du jeune garçon lui étaient nécessaires, et il ne lui permit de Be rendre à Lucenay que le 3 août; Pierre, du reste, fut d'autant mieux reçu par sa tante qu'il lui apportait une bonne nouvelle. Le 9 thermidor venait de voir finir le règne de Robespierre, et, les prisons s'ouvrant, on commençait à respirer. L'ère des massacres paraissait finie , çà et là quelques assassins prenaient la place des victimes, et le peuple, prompt à se rassurer comme il l'est à s'épouvanter, croyait jouir enfin du repos.
Justine était ignorante , et n'aurait pu lire une ligne du journal, mais son bon sens ne la laissa pas s'illusionner.
Tant qu'il n'y aura pas un maître, se dit -elle, rien ne marchera droit ; mais je vais profiter de cette accalmie pour mener la petite à la maîtresse d'école de Barfleur. Tout ce que Pierre Hubin m'a dit de sa part sur M. le curé me persuade que je ne saurais me confier à personne mieux qu'à elle.
Elle fit en silence ses préparatifs de départ, et, le jour même où elle fut prête , dit à Pierre et à Babet : « Mes enfants, je vais aller à Barfleur avec Yolande, et j'y coucherai. Tu vas me conduire en chariot jusqu'en vue de Barfleur, Pierre ; puis tu reviendras tenir compagnie
à ta sœur, et vous m*atteDdrez sagement , sans rien dire à personne de mon Toyage. Je vous rapporterai de beaux cadeaux quand je reviendrai.
— Et comment reviendrez-vous, ma tante? Vous ne pouvez faire la route à pied avec la petite. C'est trop loin.
— Je trouverai une charrette, ne t'inquiète pas. Allons, attelle Martin. »
Bientôt après le petit Ane tramait Justine et les fillettes sur le chemin de Barfleur, au travers des champs moissonnés où erraient les dernières glaneuses.
Ce chemin passait près du chftteau incendié , mais un épais rideau de chênes et de hêtres centenaires en dérobait la vue. Justine ne songea donc pas à faire un dé— tour : elle s*en repentit bientôt. Tous les arbres avaient été abattus depuis peu, et Yolande aperçut les ruines et jeta un grand cri :
(( ma bonne I regardez : le château de maman n'a plus de toit ni de portes, plus rien 1 )> et la petite orpheline se mit à sangloter. Pierre essaya de la tromper.
a Ce n'est pas le ch&teau, ça, dit-il. C'est une ferme qui a brûlé.
— Tu mens, Pierre. Je reconnais bien la tourelle et la fenêtre de ma chambre, et les fossés où étaient les cygnes, et le joli pont, et le balcon de maman.
— Ne pleurez pas, Yolande, lui dit Justine en pleurant elle-même. Quand vous serez grande, nous reviendrons et nous ferons rebâtir votre château. N'y pensez plus , nous allons voir la mer et les bateaux. »
Le petit chariot continuait sa route, et bientôt on perdit de vue les ruines de Lucenay.
Les pleurs d'Yolande étaient séchés depuis longtemps, lorsque vers midi, et arrivés en vue de Barfleur, au sommet d'une petite colline boisée, Justine donna le
signal de la halte. Elle choisit une place ombragée, déballa son panier de provisions et fit dîner ses compagnons de voyage. MaKin eut son picotin et permission de boire dans un fossé où miroitait une petite source; et les enfants firent* honneur aux tartines de beurre et aux tranches de lard , arrosées d'une cruche de cidre , que leur distribua Justine; pour elle , elle n*avait pas faim. Elle regardait le port, la mer, et songeait à l'exil.
C'était la seconde fois de sa vie qu'elle venait à Barfleur, et les quatre lieues qu'elle venait de faire lui semblaient un long voyage.
Enfin, le repas terminé et le bourriquet bien reposé, elle réitéra toutes ses recommandations à son neveu et à sa nièce, les embrassa et les congédia.
Elle suivit longtemps des yeux le rustique équipage, et lorsqu'elle cessa de l'apercevoir sur la route ombreuse , elle dit à Yolande :
a A présent, Mademoiselle, nous allons descendre à Barfleur.
— Mon ami Pierre y est-il ? demanda l'enfant.
— Oui bien , et s'il n'est pas en mer, il viendra peutêtre à notre reùcontre. Il sait que nous arrivons aujourd'hui. »
Elle prit son lourd panier d'une main , la main d'Yolande de l'autre, et marcha vers la petite ville. Barfleur semblait endormi. La marée était basse, et sur les galets on ne voyait personne, si ce n'est deux ou trois bonnes femmes occupées à étendre leur linge au soleil.
Le chemin ne tarda pas à se creuser entre deux pentes sablonneuses couvertes d'ajoncs et de bugrane en fleur, et l'on cessa d'apercevoir la ville et les flots.
Le chant monotone des cri -cris interrompait seul le silence de la campagne. Tout à coup Yolande s'arrêta et
dît : a J'entends chanter là-bas. C'est la voix de mon ami Pierre, et je reconnais la chanson qu'il m'apprenait. 3>
La voix chantait cette complainte, que les matelots normands chantent encore , et dont l'air si mélancolique et si doux imite le mouvement des flots; elle (Usait le couplet :
Je vois la tour de mon grand'pêre , Les charpentiers y travailler.
Je vois la tour de Babylone, Les anges y sont à la garder.
Ah I quMl m'ennuie d'aller voir mon amie , Je regrette le temps passé.
Le chanteur parut bientôt, habillé en marin. Ces deux mois l'avaient grandi , hâlé ; il jeta son bonnet en. l'air en apercevant les voyageuses , et courut gaiement à elles.
a Oh I que ma mère sera contente ! dit-il. Et la bonne sœur I II y a déjà une chambre prête pour vous deux dans la maison d'école. Tenez , mademoiselle Yolande , voici des coquillages que j'ai ramassés pour vous. Vous verrez comme Barfleur est plus amusant que Lucenay ! Et vous, mam'selle Justine, réjouissez- vous. Vous apprendez à Barfleur de bonnes nouvelles de M. le curé. »
A BABFLEUR
Jacqueline , toute joyeuse de revoir Justine , la reçut à bras ouverts, et après l'avoir accablée de questions sur les habitants de Lucenay, et lui avoir offert , ainsi qu'à
L'HIHONOELLE 45
Yolande, tous les rafraîchîssemeDts dont elle disposait, consentit enfin à la conduire à la Uiaison d'école. Bernard était absent , et Jacqueline ne connaissait aucun de ses secrets; Justine était impatiente d'aller questionner Julie Postel. Elle dit tout bas à Pierre : a Tu emmèneras ta mère, mon garçon, afin que je cause avec la maîtresse d*école tout à mon aise.
— C'est entendu , d dit Pierre d'un air fin.
Mais ce n'était pas chose aisée, d'abord de parler à M"^ Postel, qui faisait la classe, et ne devait être débarrassée de son bataillon de petites filles qu'à six heures du soir, ensuite d'éloigner la curieuse Jac^ queline.
Pierre en trouva le moyen , pourtant. Il alla frapper à la porte ^e l'école, et dit quelques mots à la vieille servante, qui vint lui ouvrir. 11 lui avait plusieurs fois porté des messages de Bernard , aussi avait-elle le jeune garçon en grande estime.
a Soyez tranquille, lui dit-elle, je ferai pour le mieux. Entrez, mes bonnes dames, venez au parloir. Je vais prévenir mademoiselle. i>
Le parloir, petite pièce peu éclairée, n'avait d'autres meubles qu'une table et quatre chaises de paille noire et blanche. JuHq Postel avait été obligée d'en ôter le crucifix et la statue delà Vierge; mais une couronne d'épines, suspendue au mur, et une rose fraîche, renouvelée cha-r que jour, placée dans un petit vase de faïence bleue, posé sur une console de bois sculpté , rappelaient les saintes images disparues. Sur la table, un tapis composé de plus de cinq cents petits morceaux d'étoffe assemblés avec art témoignait de la patience et de l'adresse des ouvrières de l'école; et dans un cadre de bois de sapin le tableau d'honneur, chef-d'œuvre de calligraphie , contenait les noms des élèves les plus sages.
Justine expliqua toutes ces choses à la petite Yolande , qui, un peu inquiète à Tidée d'aller en classe, se tenait blottie contre elle , et ne l&chait pas les plis de la robe de sa bonne. Pierre disait à sa mère : « Allons-nous-en, ma mère. » Elle lui répondait : a Va-fen, mon garçon. » Et en fin de compte, ils restaient tous les deux.
On entendit un pas léger, la porte s'ouvrit doucement et Julie Postel entra.
Dès les premiers mots échangés, elle tendit la main à Yolande, et Tenfant, Fayant bien regardée, s'élança dans ses bras.
(( Vous êtes la gouvernante du curé de Lucenay, dit Julie Postel à Justine, n'est-ce pas? et cette petite demoiselle se nomme Yolande de Lucenay? Venez avec moi un instant. Yolande restera ici sous la garde de la bonne" Jacqueline, et regardera les images du livre que voici. Pierre nous suivra. »
Yolande, émerveillée du livre d'images, consentit à rester seule avec Jacqueline, et Justine se hâta de suivre au jardin la bonne sœur.
Elles s'assirent sur un banc fait de vieilles planches de barques , et Justine pleura de joie en apprenant combien le curé de Lucenay était bien reçu chez lady Norton, et quelle joie il avait eue d'y voir arriver son frère, conduit par Bernard et Pierre.
« Quoi! mon petit Pierre, s'écria Justine, tu as fait le voyage d'Angleterre, tu as aidé à la sortie de France d'un prêtre proscrit, et tu ne me le disais pas !
— - J'avais promis le secret, mam'selle Justine; mais ce que je puis vous dire, c'est que mon oncle et moi nous vous conduirons dans l'île de Wight quand vous voudrez, avec la petite demoiselle. Cette grande dame chez qui est M. le curé, la recevra; mon onde n'en doute pas.
— Pierre a raison, dit sœur Julie, et voilà ce que je vous conseille, ma bonne Justine. Installez-vous ici, chez moi , avec la petite, et à la première occasion, partez pour l'île de Wight. Vous confierez Tenfant à monsieur le curé, qui saura bien retrouver les parents qu'elle a encore. Quant à vous, si vous ne désirez pas rester à rétranger, Bernard trouvera moyen de vous ramener. Gr&ce à lady Suzanne , il a un sauf-conduit de Tamiral R..., et n'a rien à craindre des Anglais; mais en France, s'il était découvert, il serait arrêté et condamné à mort.
— Et vous aussi , ma sœur, n'est-ce pas ?
— J'y compte bien, dit -elle en souriant, mais je ne néglige rien pour en épargner la peine à nos tyrans. Allons, c'est convenu. Aujourd'hui même installez-vous ici sous prétexte d'habituer votre pupille à la vie d'écolière, et tenez- vous prête à partir bientôt. Quant à vos petites dépenses , ne vous inquiétez de rien , votre séjour et votre voyage ne vous coûteront pas un sou.
. — Dieu merci! dit Justine, j'ai de quoi y pourvoir, ma sœur, et Yolande de Lucenay ne sera pas à l'aumône. La Providence y a pourvu. r>
Et elle raconta en peu de mots l'histoire du nid d'hirondelle.
Sœur Julie l'écouta les mains jointes, et dit : «c Que la Providence est ingénieuse et que ses voies sont admirables ! Ayez confiance. Après de telles marques de la protection de Dieu, vous ne devez plus vous inquiéter pour Yolande, et la barque qui l'emportera n'aura que fies vents favorables. Au revoir : il faut que je retourne finir la classe ; revenez souper avec moi , à sept heures tout sera prêt. »
Elle rentra dans le maison , et Pierre, emmenant Justine au bout du jardin, lui montra de loin la Belle- Uonche, amarrée au bout de la jetée, et lui dit :
a Voyez-vous cette barque, Main*8elle? c'est elle qui vous fera passer la mer.
— Quelle coquille de noix ! s'écria Justine ; mais c^est effrayant !
— Elle est fine voilière; mon oncle est le meilleur patron de Barfleur, et sachez-le bien , elle a fait plus de vingt fois le voyage à la barbe des croiseurs de la république, et ne craint ni vent ni brouillard; n'ayez nulle crainte, ce sera l'affaire de vingt- quatre heures tout au plus, et M. le curé sera si heureux de vous revoir 1 Tenez, je vois mon oncle sur la jetée, allons le trouver; il nous fera faire une promenade en mer pour accoutumer la petite demoiselle au mouvement des flots. »
Et Justine suivit le bon conseil que lui donnait le jeune garçon.
Non seulement Yolande n'eut pas la moindre frayeur, mais elle ne ressentit aucun malaise en naviguant, et s'amusa beaucoup du balancement de la barque. Justine, au contraire, en était malade et avait grand'peur. Une fois revenue à terre, elle n'en maintint pas moins sa résolution, et dit à Bernard, qui s'étonnait de la bravoure d'Yolande :
a Notre petite demoiselle chasse de race : bon sang ne peut mentir, et celui qui coule dans ses veines est le même que celui de l'amiral de Lucenay, son grand- père paternel, et du commandant de Fortville, trisaïeul de M^^^* de Lucenay, qui fut tué à la bataille de la Hogue.
— Hé bien , fit Bernard , tenez- vous prête ; d'ici à trois jours nous partirons. i>
Et ils partirent, en effet, dans la nuit du mercredi suivant.