L ADVERSAIRE
trop volontiers. Mais j'oubliai cela aussi à mesure que nous avançâmes dans les vastes landes grises qui séparent Bethléem de Mâr-Saba et surtout devant ce couvent de songe, basse et petite construction féodale à deux tours, suspendue sur l'abîme où le Cédron coule, dans le plus farouche et le plus torride horizon. Un pont-levis en défend l'entrée, crénelée comme au moyen âge. A travers les grilles des chapelles, on aperçoit des cryptes entières où blanchissent des amoncellements de têtes de morts, reliques des milliers de moines massacrés ici par Khosroès. D'autres moines, vivants, ceux-ci, avec des cheveux nattés et des barbes de patriarches, que l'on croirait échappés à la légende dorée, vous conduisent dans des grottes qui furent les cellules de quelque saint, il y a seize cents ans. L'autel, le lit, la table sont là, creusés à même la roche. Du haut des terrasses, on aperçoit la nappe de la mer Morte, bleue d'un bleu de métal, d'un bleu de chimère, sous le ciel, presque blanc d'ardeurs brûlantes. Par delà encore se dessine la ligne violette des montagnes de Moab, — et le désert !
Nous mîmes trois jours à gagner de la sorte Jéricho, ou, plutôt, le bouquet d'arbres entouré de quatre masures en terre qui porte ce nom.
Nous y arrivâmes par un soir, étouffant comme un midi. A partir du moment où nous fûmes
descendus dans cette plaine du lac Asphaltite, creusée à plus de trois cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée, nous commençâmes de ressentir cette oppression physique où les poumons cherchent uh air qui semble leur manquer toujours. L'énervement du kamsin, de ce vent qui roule dans sa chaude haleine une mortelle sécheresse prise aux sables brûlants d'Arabie, augmentait notre malaise. Nous étions donc assez énervés déjà, Alfred Vincent et moi, lorsque, vers les six heures, notre drogman nous montra du doigt, au loin, notre camp déjà dressé, et il nous dit :
— « Il y a six tentes au lieu de trois. Quelque autre voyageur se sera installé à côté de nous. »
Cette découverte de notre brave Joseph n'était pas faite pour égayer notre humeur. Les fréquentations forcées que de tels voisinages représentent, ne sont jamais très souhaitables au soirde ces longues étapes où Ton a besoin d'une absolue détente et de silence. Mais cette perspective d'un désagrément ne justifiait pas la véritable anxiété où me jetèrent ces mots prononcés par Alfred. Ils correspondaient à une vague idée qui venait de traverser mon propre esprit :
— « Que diriez-vous, cependant, si ces tentes étaient celles de ce M. Robert Marshall?... »
— « Quelle folie! » répondis-je en haussant les épaules.
l'adversaire 141
— a Mais enfin, si c'étaient ses tentes? » insista mon compagnon, ce Que diriez-vous?... »
— « Je dirais que cet Anglais est un chasseur enragé, ce que je sais déjà, et qu'il a voulu tuer le francolin, la grive sauteuse, la perdrix du désert ou le cinnyris osea. »
Cette innocente taquinerie — • car c'était lui qui m'avait énuméré les noms de ces oiseaux rares — ne le fit pas sourire. Il me répondit en secouant la tête :
— ce Hé bien! moi, je crois que je remonterais à cheval pour rentrer à Jérusalem cette nuit même... »
Je n'entrepris pas de discuter. Ces anxiétés imaginatives sont si contagieuses que celle-là me gagnait malgré moi. On n'entendit plus, pendant un quart d'heure encore, que le bruit des sabots de nos chevaux, en train de broyer les mottes herbeuses donteette plaine est mamelonnée. Nous ne cessions de regarder les tentes dont la masse blanche se précisait à notre approche. A un moment, nous pûmes voir qu'un cavalier se détachait du camp et qu'il s'avançait vers nous aux grandes allures de son cheval. Malgré les étoffes flottantes de son vêtement, ce n'était pas un Arabe. Nous le reconnûmes tout de suite à son galop réglé, qui ne ressemblait guère à la furieuse fantasia des Bédouins. Je pris ma lorgnette pour distinguer les traits de l'homme sans y réussir. Je
la passai à mon compagnon qui avait de meilleurs yeux que moi. Après quelques minutes, je constatai que sa main tremblait un peu. Son visage s'assombrit jusqu'à s'en altérer, et il me tendit la lorgnette à son tour en me disant ces simples mots qui me firent battre le cœur, quoique l'hypothèse d'une excursion de chasse rendît en fait cette rencontre assez naturelle :
— ce C'est lui. »
— oc Ce n'est pas possible, » répliquai-je en regardant à mon tour. Je savais cependant, à n'en pas douter, que mon compagnon ne se trompait point. Cette fois, je reconnus distinctement la carrure hardie de l'Anglais, mon voisin de table de l'autre soir. Plus de doute. C'était bien sa face, bronzée et sanguine à la fois, son poil roux et ses yeux clairs. Mais l'aspect de ce hardi cavalier, à cette faible distance et dans le rapide élan de sa course, dégageait quelque chose de si sain, de si virilement martial et robuste que j'eus honte d'avoir partagé, fût-ce une seconde, les névropathies de mon compagnon. Je le lui dis avec cette demisévérité de ton, sûr réconfort et pour celui qui l'emploie et pour celui envers lequel on l'emploie :
— « Vous n'allez pas attacher une importance tragique à ce hasard, n'est-ce pas, ni essayer de rentrer à Jérusalem, comme vous l'avez annoncé tout à l'heure? Vous avez besoin de repos, et