L ADVERSAIRE
vous tomberiez malade pour une autre nuit passée à cheval, voilà tout... »
— « Vous avez raison, » fit Alfred Vincent après une seconde de silence, « c'est de l'enfantillage et je resterai. »
Je voyais qu'il éprouvait, lui aussi, quelque honte de s'être montré si faible. Mais déjà M. Robert Marshall était auprès de nous, il nous saluait, et de sa voix, toujours douce, presque chantante, il nous disait :
— « Soyez les bienvenus à Jéricho, messieurs. J'ai su votre nom par vos moukres et j'ai tenu à vous demander tout de suite si vous me ferez l'honneur de dîner avec moi. Voici deux jours que je chasse et j'ai tué deux perdrix heyis. Vous ne pouvez pas quitter la plaine de la mer Morte sans avoir goûté à ce gibier. Il ne se trouve plus qu'ici. »
Que répondre à une invitation formulée de la sorte ? Et devant la réalité de ce cordial et simple accueil, comment ne pas secouer la fantasmagorie des noires idées ? Aussi ne fus-je pas étonné d'entendre mon compagnon, vers qui je me retournais afin de lui laisser la parole, répliquer par une acceptation. Visiblement il continuait de lutter contre ses nerfs, car au lieu de garder le silence, comme au premier soir de l'arrivée de M. Robert Marshall dans l'hôtel, il se mêla vivement à la causerie. L'Anglais nous interrogeait
sur Mâr-Saba, où il comptait coucher le lendemain. Nous l'interrogions sur le Jourdain, où il s'était baigné le jour même. Il nous amusa beaucoup en nous racontant un mot de son guide.
Cet homme, un Maronite comme notre Joseph et comme notre Georges, avait plongé dans le fleuve du Baptiste, en compagnie du voyageur, et en était sorti en lui disant :
— <c Toi et moi, frères maintenant, — beau bagschisch... »
Nous rîmes gaiement de cette variété inattendue dans le vaste genre des invites au pourboire, si bien que nous avions la mine, en arrivant au camp, de trois amis et non plus de trois camarades réunis par le hasard, qui ne se connaissaient pas huit jours auparavant, qui, dans huit jours, ne se connaîtront jamais plus.
— oc Voyons, » demandai- je à Alfred Vincent quand nous fûmes seuls et chacun sur le pas de notre tente, ce vous ne repartez plus pour Jérusalem? »
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— ce Vous n'êtes guère généreux, » me répondit-il, ce et vous oubliez ia perdrix heyis... »
Son accent avait été si naturel, que ce me fut une stupeur lorsque je le vis, vingt minutes plus tard, et comme j'achevais ma toilette, soulever la portière de ma tente, le visage de nouveau soucieux jusqu'à l'anxiété, et il me dit, sans autre préparation :
— ce Eh bien! non! Vous penserez de moi ce que vous voudrez. Je n'irai pas dîner avec ce Marshall. Je ne veux pas. Je ne peux pas y al-
er... »
— ce Que s'est-il produit de nouveau?» lui demandai-je, ce vous étiez si calme tout à l'heure... »
— «Je me voulais calme, » répliqua-t-il, « je ne l'étais pas. Je l'aurais été d'ailleurs, que je ne le suis plus. Et cela suffit. Il y a quelque chose en moi, à cette seconde, qui me défend de me lier davantage avec cet homme. Mettons que ce soit une association d'idées, un souvenir de Lucien et des deux autres. Mais c'est ainsi, et je n'ai pas de raison pour passer outre, n'est-il pas vrai?... jo
— ce Vous avez pourtant accepté son invitation. Que lui dirai-je ? »
- — ce Que je suis malade de fatigue. Je mangerai quelques conserves sous ma tente, et j'aurai dîné. D'être dans son voisinage m'a ôté l'appé-
rit. f ai de nouveau l'avertissement. Non, non. Je n'irai pas. Je vous donne ma parole d'honneur que je n'irai pas... »
Il sortit, en répétant ces mots, dominé par une si évidente exaltation que je n'essayai même pas de lutter contre ce qui me semblait maintenant la plus caractérisée et la plus bjzarre des manies. D'ailleurs, un incident inattendu se produisit aussitôt qui m'eût interdit toute tentative de ce genre. Alfred Vincent ne m'avait pas quitté depuis cinq minutes que la portière livrait passage à Joseph le drpgman et à son domestique Georges. Rien qu'à leur mine, je soupçonnai un malheur et je le leur dis.
— ce Là ! là !» fit le drogman en claquant de la langue et hochant avec solennité sa tête coiffée du traditionnel tarbousch, et le chasseur costumé en Persan répéta : ce Là ! là ! » comme s'il eût compris ma question. Ensuite, avec cette impassibilité dans l'inquiétude qui est un des traits de ces pays, le drogman reprit :
— ce Georges vient d'entendre nos Bédouins causer avec d'autres Bédouins. Il paraît que le voyageur Anglais a refusé le bagschiscL »
— ce Quel bagschisch? » interrogeai-je.
— ce Celui que nous avons payé à nos deux hommes pour être protégés contre le scheikh d'ici... Le scheikh n'estpas content. Il a donné au
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voyageur Anglais quarante-huit heures pour réfléchir. C'est la quarante-septième... »
— a Et alors ? »
— a Et alors, il serait plus sage à lui de payer, » dit philosophiquement Joseph, qui ajouta : oc Nous autres, nous n'avons rien à craindre. Le scheikh n'a jamais manqué à sa parole, mais si Votre Excellence parlait à l'Excellence Anglaise, ce serait mieux... »
— ce Vous ne pensez pas qu'ils oseraient l'attaquer cette nuit, » fis-je vivement, oc et je ne suppose point que vous ayez l'intention de rester inactifs, non plus que moi, si M. Marshall courait quelque danger?... »
— a Là! là! » répondit Joseph, ce Le scheikh est puissant et Votre Excellence ne sera plus ici demain. Il vaudrait mieux que l'Excellence Anglaise payât... »
Je compris que les deux hommes en savaient plus long qu'ils n'en racontaient. Mais, depuis ces quelques semaines, j'avais fréquenté trop d'Orientaux pour entreprendre de faire dire à ceux-ci ce qu'ils ne voulaient pas dire. Dès l'instant que notre sûreté à nous-mêmes paraissait garantie, grâce au versement de notre propre bagschisch, je pensai que le danger couru par notre voisin n'était pas immédiat. La mystérieuse^ confidence de Joseph signifiait sans doute que les Bédouins diffé-
reraient leur attaque contre le touriste réfractaire, jusqu'au moment où nous l'aurions quitté. Mais un homme prévenu en vaut deux, et je me rendis aussitôt auprès de M. Robert Marshall. Il m'attendait sous la tente-salon, où la table était déjà dressée, comme on fait dans ces haltes heureuses du soir, avec une profusion de fleurs qui sauvait la pauvreté de la vaisselle en terre de fer. Les bouteilles de Champagne brut érigeaient leurs goulots hors d'un seau rempli, à défaut de glace, d'eau puisée à la citerne voisine. Trois escabeaux pliants étaient posés devant trois couverts. Je commençai, naturellement, par excuser mon compatriote.
— ce A-t-il la fièvre? » me demanda l'Anglais, oc je suis un peu médecin et si je peux le soulager?... »
— ce II n'a besoin que de sommeil, » répondisje, ce et moi j'ai à vous entretenir de quelque chose d'assez grave... »
Je n'eus pas plutôt rapporté les propos tenus par Joseph, et les menaces du scheikh des Bédouins, que le robuste garçon éclata d'un rire
gai:
— ce Moi, » s'écria-t-il, ce moi, Robert Marshall,
un gentleman Anglais, payer à ces canailles cet impôt sur la peur! Jamais de la vie. Jamais... Qu'ils s'avisent de m'attaquer, je suis là. » Il fit le geste d'empoigner un des fusils suspendus