‹ RecommencementsChapitre 9 sur 25 · L ADVERSAIRE I · texte numérisé non relu

L ADVERSAIRE I

sosie de l'Anglais de ce soir. Je ne vous dirai que son petit nom, Lucien. L'autre nom me serait, même aujourd'hui, pénible à prononcer.

Oui, c'était bien le même être, exactement, complètement, avec cette même robustesse et cette câlinerie, cette coupe du visage massive et froide, ce teint sanguin avec ce regard alangui, et la grâce en plus de l'adolescence. Je me souviens que dès son entrée dans l'étude, — il était à deux places de moi, — - j'éprouvai à son égard une impression mêlée de sympathie et d'antipathie, d'attrait spontané et d'aversion. Je n'avais, jusque-là, ressenti rien d'analogue. Depuis, je me suis rendu compte de ce malaise, en le subissant à nouveau comme ce soir, et dans des conditions exactement pareilles. L'attrait l'emporta sur l'aversion, comme il l'emporterait, j'en suis sûr, malgré ce que je vous ai dit, malgré ce que je vous dis, si je revoyais trois fois votre voisin de table de tout à l'heure. Bref, je me liai avec Lucien d'une amitié plus étroite qu'avec aucun de mes autres camarades. Il exerçait sur moi une influence d'autant plus extraordinaire, que nous n'avions ni une idée ni un goût commun. Nous étions vraiment deux animaux de deux races différentes. Il était inégal et désordonné, travailleur tour à tour et paresseux, assidu et musard. J'étais, moi, la régularité même. J'adorais ma famille et il était fort mal avec la sienne. Il faut dire, à sa décharge, que sa mère

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s'était remariée et que son beau-père le traitait durement. J'étais l'écolier soumis et qui n'a jamais d'affaires. Il était l'écolier toujours puni qui, après huit jours, entre fatalement en guerre ouverte avec le professeur et le maître d'étude. Mais j'arrive au fait... Il y avait dans notre collège un garçon de quatorze ans qui se trouvait être le fils d'une actrice de petit théâtre, très connue dans la galanterie. Le proviseur ignorait-il ce détail ou bien était-il décidé à l'ignorer tant que personne n'en parlerait? Toujours est-il que des plaintes furent formulées par des parents, avertis, je ne sais rrop comme. Le proviseur manda la mère dans son cabinet, et il la pria de retirer l'enfant. Cette fille répondit oui d'abord, puis, mal conseillée, résista. L'enfant fut congédié d'office. La mère se plaignit dans son monde, et sa plainte parvint jusqu'aux oreilles d'un célèbre chroniqueur à court d'articles. Une campagne de presse se déchaîna, pour trois jours. Vous devinez avec quel enthousiasme nous l'accueillîmes? Lucien fut des premiers à vouloir s'y associer. Il rédigea une lettre de protestation destinée aux journaux, et il me demanda de la recopier, à cause de ma belle écriture. Cette lettre courait par l'étude et se couvrait de signatures, quand un surveillant la saisit. On reconnut ma main, et on me renvoya chez mes parents... »

— ce Et votre ami ne se déclara pas comme l'auteur de ce manifeste? » demandai-je.

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— « Non, » répondit Alfred Vincent, a Mais rappelez-vous seulement le regard et la voix de l'Anglais de ce soir. Il arrive toujours un moment où ces dogues félins n'agissent pas droit... Et puis, Lucien avait une excuse. A la suite d'une escapade de ce genre, son beau-père eût été capable de tout contre lui, au lieu que moi, je n'avais à craindre : un changement de collège, et voilà tout... Enfin, il ne se dénonça pas. J'acceptai l'injustice, et le châtiment fut plus sévère que je ne pensais* Mon père, volontiers indulgent, s'emporta cette fois j usqu'à un véritable accès de colère, et je dus achever mon année dans un lycée de province, où je passai quatre longs mois sans sortir... Avais-je eu assez tort de ne pas céder à mon premier instinct d'aversion?... »

— a II est indiscutable, » lui dis-jè, « que vous aviez reçu là un avertissement assez singulier. Mais êtes-vous sûr de ne vous l'être pas imaginé après coup?...»

— a Très sûr que non, » répondit-il, a et d'ailleurs écoutez le reste. Le temps avait marché depuis cette histoire. J'étais bachelier. J'avais fait mon volontariat. J'allais passer mon second examen de droit. J'avais complètement oublié Lucien et mes misères de collège, lorsque je rencontrai chez mon répétiteur un étudiant de mon âge, qui me saisit à première vue par cette ressemblance secrète à laquelle vous croyez, comme moi... Je ne

dirai pas que c'était Lucien de quatre ans plus vieux, car il y avait entre eux quelques différences très sensibles, la caille par exemple. Le second était un peu plus petit à vingt-deux ans que le premier à dix-sept. Mais c'était un Lucien tout de même, et si profondément, si intimement pareil à l'autre, de physiologie, d'expression, de regard, de voix, que dès cette première rencontre, je lui demandai s'il n'était pas apparenté à mon ancien camarade. Il n'en avait jamais entendu parler. Ce qu'il y eut de plus curieux que cette ressemblance, que cette identité en|re ces deux êtres, ce fut l'identité de mes premières impressions, devant eux. Ce même mélange de sympa* thie et d'antipathie, d'attrait et d'aversion dont je vous ai parlé, se produisit en moi. Enfin, j'enrendis l'avertissement, et, comme la première fois, je ne l'écoutai pas. Ce camarade était spirituel et séduisant. Je me liai avec lui, comme je m'étais lié avec l'autre. Il habitait dans sa famille, et moi, j'étais seul à Paris, mes parents passaient avec ma sœur malade tous les hivers dans le Midi. Un beau jour, mon nouvel ami vint me prier d'un service délicat. Mais, entre jeunes gens, vous savez qu'on a de ces complaisances. Il avait besoin de recevoir des lettres qui ne lui fussent pas adressées chez son père, et, pour des motifs sur lesquels il me supplia de ne pas l'interroger, il désirait que la suscription de ces lettres portât mon nom.

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Un cachet particulier me permettrait de les reconnaître. Je consentis... Je vous saute les péri* péties de la plus banale aventure. Il s'agissait d'une femme, comme vous pensez, et mariée à un ami d'un frère de mon ami. Le mari surprit une de ces lettres. Sans doute elle ne contenait aucun nom propre qui précisât la vérité. Il accourut chez moi, hors de lui. Il m'outragea d'une manière cruelle, et regardez... Voici le résultat... » Et, défaisant un peu sa cravate et le plastron de sa chemise, il me montra une cicatrice à la hauteur du sein gauche, a Un mauvais coup reçu en pleine poitrine dans le plus inique des duels! »

— ce Et vous n'avez pas demandé d'explication à cet autre faux ami? »

— a Je ne l'ai jamais revu, » répondit-iL 0: Pendant que je me battais avec le mari, il se cachait en Italie, où la femme alla le rejoindre... C'était dans l'ordre. Son type voulait qu'il me trahît à un moment donné. Mais voici la chose étrange, incroyable. Cette seconde expérience n'acheva pas de me prémunir à jamais contre les hommes de cette espèce. Car j'en ai rencontré un troisième, il y a deux ans. J'ai été averti de nouveau. Je n'ai pas écouté le pressentiment. Ce fut pire. Vous m'épargnerez de vous dire le détail... Nous fréquentions tous deux dans une maison où j'aimais une jeune fille. Je l'avais présenté. Il est son mari aujourd'hui. C'était son droit. Il a su se

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faire aimer, n'en parlons plus. Cette troisième épreuve est un peu la cause que je vous ai connu, car c'est depuis lors que j'ai pris le goût du voyage... Seulement, je me suis bien persuadé qu'il y a, de par le monde, une race d'hommes avec qui je ne dois jamais, jamais être en rapport, sous peine d'en être aussitôt puni et du châtiment le plus cruel. Même après ce que vous m'avez dit sur les pressentiments et les ressemblances, vous ne me trouverez pas raisonnable, mais cette conviction est si arrêtée, chez moi, je l'estime si justifiée, que je préférerais voyager seul là-bas, aux montagnes de Moab et parmi les bandits qui les habitent, plutôt que d'aller, avec ce voyageur Anglais, de l'hôtel au Saint-Sépulcre. Et voilà d'où vient cette brusque résolution de départ, » conclut-il en me tendant la main, <c Je vous remercie de ne pas me la faire regretter, en me continuant votre compagnie... »

Je suis bien sûr d'avoir transcrit cette conversation presque à la lettre, car je la notai pour sa singularité, le soir même, sur mon journal de

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route. Et je me rends trop compte, à distancé, qu'elle semble en effet avoir été tenue par un homme peu raisonnable, et écoutée de même.

Mais cette impression est rétrospective. Sur le moment, l'intensité de certitude empreinte dans ce discours l'emporta en moi sur toute ironie. Et pourquoi ne pas avouer? L'anomalie psychologique dont mon jeune compatriote m'avait fait la confidence, évidemment sincère, surexcitait en moi l'observateur, au point que je donnai sans aucun regret à mon drogman Joseph les ordres de départ pour le lendemain matin. A cinq heures, la première aube du jour nous vit défiler à cheval du côté de Bethléem, le drogman en tête avec son domestique Georges, puis Alfred Vincent et moimême, et, pour clore la marche, deux Bédouins qui nous servaient d'escorte. C'est un marché fait avec les tribus nomades qui infestent ce bord du désert. On paie cent piastres — ou vingt francs par jour — la fréquentation forcée, botte à botte, d'un ou deux de leurs représentants. Cette modique somme représente une prime d'assurance contre le brigandage, à laquelle les scheikhs les plus perfides font toujours honneur.

— a II ne nous reste plus, » me dit Alfred Vincent avec un rire gai, oc qu'à nous garer des coups de fusil des Européens. Car s'ils ne nous prennent pas pour des bandits, ils y mettront de l'indulgence!... »

Le fait est que nous avions, tous les six, d'abominables mines de rôdeurs de grand chemin :

nos deux Bédouins coiffés d'étoffe sombre, le front ceint d'un aghal en poil de chameau, le torse drapé dans leur manteau rayé, trottaient sur des selles garnies de métal et d'effiloques ; le harnachement de leurs chevaux étincelait de verroteries et le sérieux du désert ennoblissait leurs faces basanées où brillaient leurs dents blanches, où brûlaient leurs yeux noirs. — Le drogman, Alfred Vincent et moi, nous avions la tête enveloppée d'immenses couffiés de soie écrue; nos vêtements Européens se dissimulaient sous des abbas flottants de laine blanche. — Georges, le domestique, avait endossé pour nous faire honneur un costume rapporté de Perse : veste bleue brodée d'argent, culotte bouffante de même nuance. Des bottines à élastiques sordidement éculées l'empêchaient seules de ressembler à un jeune prince des zMille et une V^uiis. C'était un petit homme, tout muscles et tout nerfs, chasseur passionné. A peine arrivé dans la campagne, il sauta à bas de son cheval dont il donna la bride à un Bédouin. Et le fusil en main,

— une vieille carabine à capsules et à baguette,

— il commença d'aller, de courir plutôt le long des bouquets d'arbres et des rochers tour à tour qui bordaient la route, ici faisant lever des alouettes, là des tourterelles, ailleurs des cailles.

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Le petit homme épaulait le vieux fusil d'un geste rapide. Le coup partait, la bête tombait. Où que ce fût, dans les avoines, au creux d'un ravin, sous les épaisseurs d'un fourré, le chasseur volait la ramasser, avec la certitude d'un chien sauvage que son odorat conduit. Il revenait fort honnêtement rapporter l'oiseau au drogman, qui enfouissait dans sa courge ce gibier, menu de nos futurs repas.

— « Ça, très joli... »

Telle était l'exclamation dont ce pittoresque Georges accompagnait cette remise du produit de sa chasse à notre factotum. Ce mot joli faisait d'ailleurs le fond de son français, et il revêtait dans sa bouche les significations les plus disparates. Je le revois, à un tournant de sentier, secouant de petites crottes noires dans le creux de sa main, puis les respirant avec un véritable flair d'animal, et je l'entends dire :

— ce Ça, très joli. Gaial... »

Il avait distingué la fine odeur musquée de la gazelle ! One autre fois, comme nous avions croisé une bande racolée par la Compagnie Cook et qu'il me voyait regarder le défilé de ces touristes, il s'écria, pour me détourner de ce spectacle, très médiocre, à son gré :

— ce Ça... pas joli... ça... cavaliers!... là... là...» et il élevait la tête de ce geste qui indique chez les Orientaux la dénégation, ce Ça cavalier! Non... Chameaux... »

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Et ce même joli prit sur sa bouche de chrétien primitif une éloquence singulière lorsque dans la grotte de la Nativité, à Bethléem, il s'agenouilla devant l'autel avec une ferveur d'enfant, et il me dit en me montrant une image de la Vierge :

— ce Ça très joli... ma mère... »

Ce fut si touchant, ce cri de foi naïve, prononcé sous l'œil indifférent des soldats turcs qui gardent cet endroit vénérable, que j'en oubliai cette tristesse navrante : ces conflits de rites déchaînés sous cette voûte où pria saint Jérôme, et que les Franciscains, les Arméniens, les Cophtes, les Pappas remplissent aujourd'hui de leurs misérables rivalités. Ce sont ces contrastes qui rendent ces voyages à cheval en Syrie et en Palestine si absorbants, si féconds en impressions toujours nouvelles, et Ton finit par y vivre dans le jour, dans l'heure, dans la minute. Vous ne pensez plus à ce qui vous préoccupait jusqu'à l'angoisse il y a un mois, il y a une semaine, il y a vingt-quatre heures. Aussi le nom de M. Robert Marshall, de cet inconnu .à cause duquel mon compagnon avait quitté et m'avait fait quitter Jérusalem avec cette hâte névropathique, ne fut-il prononcé entre nous que durant la première matinée. Rendu à luimême, Alfred Vincent avait peu à peu et tout naturellement repris ce doux scepticisme que je n'aime guère, sans doute parce que je le pratique

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