‹ RecommencementsChapitre 12 sur 25 · L ADVERSAIRE I · texte numérisé non relu

L ADVERSAIRE I

dans l'intérieur de la tente. « Et j'ai mon Bridger avec moi. » Il me montrait son valet de chambre, un bouledogue à face glabre qui arrivait, portant une soupière couverte entre ses mains. Il ajouta dans sa langue : oc II paraît que les Bédouins veulent nous attaquer parce que nous leur avons refusé le bagschisch. Nous leur répondrons à coups de fusil. Qu'en dites-vous, Bridger? »

- — « oAll righr, sir... » répondit flegmatiquement le valet qui demanda, toujours en anglais : ce Dois-je aller prévenir le troisième gentleman ?. . . »

— « Non, » répliquai-je, ce mais laissez son couvert. Il viendra peut-être tout à l'heure. »

Nous nous assîmes à table, M. Marschall et moi, et nous commencions de dîner, lui, avec la joviale insouciance d'un homme qui a chassé le tigre aux Indes, le lion en Afrique, l'ours blanc au pôle, risqué sa vie sous toutes les latitudes, et pour qui la perspective de tirer quelques balles sur quelques Arabes n'a rien que de divertissant, moi, avec la ferme résolution d'un convive qui prétend bien préserver son hôte d'un dangereux enfantillage. C'en était un que de se refuser davantage à un impôt, après tout préservateur. Le brigandage, ainsi réglementé, n'est-il pas une des formes de la police? Sachant quelle importance les Anglo- Saxons attachent au motif civique, je comptais sur

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cet argument de la solidarité pour convaincre l'entêté personnage, et j'insistai sur le péril qu'un refus comme le sien risquait d'attirer sur d'autres touristes, au cas où les Bédouins souhaiteraient de faire un exemple :

— ce Mais c'est tout le contraire, » réponditil. oc Je compte bien raconter tout haut à Jérusalem que j'ai visité Jéricho sans escorte, et comme il ne me sera rien arrivé, un autre Anglais fera comme moi, puis un autre, et quand les brigands sauront que l'on se moque de leurs menaces, ils les cesseront. C'est une honte que des civilisés payent un tribut à des sauvages... »

A la manière dont il avait prononcé à plusieurs reprises ces mots : ce un Anglais x>, j'avais senti frémir cet orgueil Britannique qui a toujours eu le don de nous agacer, nous autres Français, et j'allais répliquer assez vivement, lorsqu'une détonation, suivie d'un hennissement terrible, jeté parun cheval et tout près de notre tente, nous fit sursauter :

— ce On vient de blesser une bête, » dit M. Robert Marshall, ce Ces lâches coquins sont comme les Irlandais. Ils se vengent sur les animaux. Ils n'oseraient même pas tirer sur un homme. »

A la minute même où il parlait ainsi, une seconde détonation résonna. Quelque chose passa par-dessus notre table en sifflant, si vite que nous vîmes seulement la flamme d'une des bougies se

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courber, puis ce fuc comme une chiquenaude sur la toile tendue de la tente où un trou noir se dessina. Ce nouveau coup de fusil avait été dirigé sur mon hôte.

— « Ils m'ont manqué, » s'écria-t-il, et en même temps il soufflait toutes les bougies. « Vite, Bridger, à votre fusil, et tirez, sur le bouquet d'arbres, à droite. C'est de là qu'est parti le coup. Et voici pour garder la tente, » me dit-il, en décrochant un revolver de campagne.

L'a// right sec du valet de chambre répondit, toujours flegmatique. Puis plusieurs détonations de fusil éclatèrent coup sur coup, qui, cette fois, avaient la sonorité d'un Purdy de première marque. Le maître et le serviteur tiraient au jugé, plus pour attester leur intention de se défendre qu'avec l'espérance de toucher un des bandits cachés dans les arbres. Ces derniers, d'ailleurs, ne ripostaient plus. Je faisais, moi, le revolver à la main, le tour de la tente, épiant si quelque brigand ne rampait pas de notre côté. Je fus interpellé par trois personnes qui s'approchaient, la lanterne au poing. C'étaient Alfred Vincent, le drogman Joseph et Georges.

— ce Vous n'êtes pas blessé? » interrogea vivement mon compatriote.

— ce Je n'ai pas même eu le temps d'avoir peur, » lui dis-je. Et c'était vrai que cette scène avait été trop rapide pour me produire une autre

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impression que celle d'un rêve. Ce frisson de la peur, que l'immédiat danger n'avait pas éveillé en moi, j'allais l'éprouver avec une intensité si forte que je le ressens encore, après tant de jours, à me ressouvenir de cette scène.

— « Et M. Marshall? » me demandait Alfred Vincent.

< — « Rien non plus. C'est lui qui tire ces coups de fusil, »

— ce II perd sa poudre, » dit Joseph, ce Les Bédouins sont déjà loin. Je connais ces gens-là. C'est fini pour ce soir. Mais demain, s'il n'a pas payé, gare à lui. »

Tandis que nous échangions ces quelques paroles, nous étions rentrés dans la tente. Georges* le chasseur, avait élevé sa lanterne, et il la promenait sur la paroi pour découvrir la trace qu'avait dû laisser le projectile. Il poussa une exclamation et il nous appela. Nous aperçûmes en effet le minuscule orifice que la balle avait, dans la toile tendue, découpé comme à l'emporte-pièce. Alfred Vincent, alors, sans me dire un mot, s'assit sur le pliant préparé pour lui, devant son couvert resté intact, et d'un geste que je verrai toute ma vie, il me montra que ce petit trou noir était juste derrière ses épaules. Assis là vingt minutes plus tôt, la balle le frappait en pleine poitrine.

— « Votre ange gardien vous a préservé, »

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dit le drogman, et il ajouta, témoignant ainsi du fatalisme musulman qui se mélangeait en lui au christianisme, comme chez la plupart de ses coreligionnaires du Liban : ce Quand notre heure n'est pas sonnée, nous sommes toujours sûrs d'échapper. » Alfred Vincent, lui, était livide, et je ne doute pas que je n'eusse pâli moi-même, affreusement. Le simple passage de cette balle, à la place précise où il aurait dû être, — et à cause de cet étranger qu'il avait reconnu, pour prendre un de ses mots, — était plus effrayant, après ses confidences et ses hésitations, que ne l'eût été une blessure, même une mort. Pour ma part, je sentis que maintenant je ne pourrais plus accepter que ce M. Robert Marshall parlât seulement à mon jeune compatriote. J'appelai Joseph et lui dis :

— ce Sais-tu combien le scheikh a demandé au voyageur Anglais?... »

— oc Trois cents piastres, » me répondit-il.

— ce Cela fait trois napoléons... Les voici.

Peux-tu te charger de les lui faire parvenir de sa part? »

— ce II suffit de les donner à un de nos Bédouins. »

— ce Et s'il les garde pour lui? »

— ce Là, là, » me répondit-il, comme un homme indigné que je pusse soupçonner un Arabe de trahison envers sa tribu.

— ce Et s'il ne trouve pas le scheikh? »

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— « Il le trouvera. »

Je comptai les pièces d'or au Maronite, et je lui intimai Tordre de faire seller nos chevaux pour quatre heures du matin, le lendemain. J'invitai Alfred Vincent à se reposer, et je me mis à la recherche de l'Anglais. Je le découvris qui rentrait d'assez méchante humeur, et à la froideur de son adieu, quand je lui annonçai notre intention de nous en aller dès l'aube, je ne doute pas qu'il n'ait pensé que nous voulions éviter de faire le coup de feu avec les Arabes. Mais comme j'avais la conscience tranquille sur ce point, ayant garanti sa sécurité à son insu, j'avoue que son opinion d'alors, et même d'aujourd'hui, me laisse très indifférent, tandis qu'aujourd'hui comme alors, l'idée d'une nouvelle rencontre entre ces deux hommes me fait frissonner de la tête

aux pieds.

Cette rencontre ne s'est jamais produite. M. Robert Marshall est, à l'heure présente, fort tranquille dans sa maison de Kensington, et Alfred Vincent dans son appartement du boulevard Haussmann. J'admets d'ailleurs qu'il n'y a rien de surnaturel dans le détail des faits que j'ai racontés. Une suite de hasards suffit à tout en expliquer. Pourtant, depuis cette époque, je ne suis plus jamais tenté de sourire lorsqu'on parle devant moi de pressentiments. Mais, voici bien

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des années que le plus grand des contemplateurs de la vie humaine l'a proclamé, « il y a plus de choses sous le ciel et sur la terre que n'en rêve notre philosophie ».

Milan. Mai i&<}$.

Saïd

'ai une raison trop particulière pour jamais oublier cette anecdote recueillie lors de mon voyage en Orient, et que je vais essayer de transcrire telle qu'un autre me l'a rapportée, devant l'un des plus magnifiques décors de nature qui soient au monde. C'était dans la rade de cette adorable ville de l'adorable Syrie qui a nom Beyrouth, et sur le pont d'un bateau des Messageries qui commençait de s'ébranler. Nous avions sous les yeux, l'ami qui me pariait et moi-même, la ligne fauve du Liban couronné, crénelé de neige, les maisons de Beyrouth au pied, blanches parmi les verdures, la grève là-

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bas, toute jaune, dont les sables dévalent jusqu'à Tyr, et, dans le repli du golfe, frémissait l'énorme nappe d'eau, si bleue sous un ciel sans nuages, et comme pâlissant de chaleur! Le paquebot glissait, entouré d'un vol de mouettes, dans un bruissenent monotone de cette eau déchirée. Il longeait a ligne d'une flotte à l'embossage : vingt magniiques vaisseaux de guerre, immobiles et pavoises, tvec l'éclat battant neuf de leurs canons d'acier, ivec leurs tourelles, dressées sur les flots comme les forteresses, et l'un des vaisseaux de cette brmidable escadre Anglaise n'était autre que la Victoria qui devait, quarante-huit heures plus ard, s'abîmer d'un si tragique effondrement par me mer aussi paisible, sous un ciel aussi paiement ;t chaudement pur, en vue d'une côte aussi rapjrochéel... Nous ne prévoyions guère cette caastrophe, Élie Laurens et moi, par cette belle iprès-midi du printemps Syrien, tandis que nous bavardions en échangeant des confidences et nos égards amusés au pittoresque de cet horizon. Je entrais de Jérusalem où j'étais allé en pèleriîage, — un pèlerinage, je dois l'avouer, plus inellecruel que pieux. — Il revenait, lui, du Caire, )ù l'avait conduit je ne sais quelle mission diplomatique. Ayant touché barre à Beyrouth dont il »éra le consulat, voici quelques années, il s'était irrêré pour me prendre au passage, sans descendre i terre, afin de s'épargner la corvée des visites

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hâtives et multipliées. Nous nous réjouissions tous deux de vivre à nouveau quelques jours ensemble dans l'intimité de ce bateau, après une si longue séparation. J'avais quitté Laurens en i88f et je le retrouvais en 1 893 ! J'avais conservé de lui le souvenir d'un des camarades les plus délicats que j'aie connus, mais je ne l'aurais pas aimé si réellement que j'eusse eu encore un intérêt très vif à le rencontrer de nouveau après des jours et des jours. Car cet homme d'une nature si fine, avec ses gestes un peu maniérés, sa physionomie mobile, ses beaux yeux bleus spirituels tour à tour et tendres, m'a toujours paru un des personnages les plus faits pour inspirer, sinon pour ressentir, des émotions compliquées et romanesques. J'ai raconté ailleurs (voir "Deuxième sAmour) à la suite de quel chagrin il a repris du service dans sa carrière abandonnée une première fois. Je ne doutais pas qu'il n'eût cherché depuis lors et obtenu bien des consolations. Pensant de la sorte, comment n'aurais-je pas interprété dans un sens de mystère un simple incident qui se produisit une heure avant notre départ? Nous étions assis à la table du déjeuner et en train de manger avec délices quelques abricots de Damas, lorsque le domestique du bord remit à Êlie la carte d'un visiteur, et mon camarade se leva sans dissimuler une demi-contrariété en me disant :

— « Vous êtes témoin que je n'ai pas fait une

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visite à Beyrouth, ni écrit un mot à qui que ce soit ? Vous ne m'avez pas dénoncé, j'en suis sûr?... Hé bien! voyez quel Landerneau représentent ces grandes villes d'Orient que Ton croit si tranquilles!... On sait que je suis ici et on m'y relance!... Enfin, dépêchez-vous de me rejoindre, cela vous fera voir une très jolie personne, si toutefois elle n'a pas changé, M me Rodier, la femme de l'ingénieur du chemin de fer d'Alep... Vous ne l'avez pas rencontrée?... »

J'avais en effet, durant mon séjour en Syrie, entendu prononcer ce nom à deux ou trois reprisés, et presque toujours accolé à cette même banale épithète de « jolie » qui ne me préparait guère à l'impression très rare que me donna la vue de la jeune femme elle-même, lorsque je montai sur le pont. Quoique M me Rodier eût plus de trente ans, elle gardait la taille et la silhouette d'une jeune fille. Elle portait par cette brûlante après-midi une robe faite dans une toile arabe crêpelée et comme gaufrée, avec des dessins d'une originalité exotique, tissés en fils noirs et rouges, jaunes et

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