‹ RecommencementsChapitre 13 sur 25 · SAÏDA · texte numérisé non relu

SAÏDA

bleus, sur un fond de nuance bise. Le vent qui s'était levé, très lent, très doux — comme un frisson de l'air sur l'eau à peine ridée, — moulait à chaque pas la sveltesse de ce corps si frêle qu'il en était fragile, dans cette étoffe aussi souple que les voiles des statuettes de Tanagra ou d'Asie Mineure. Et quel visage! Des traits menus finement, presque idéalement dessinés dans une de ces pâleurs comme ces climats de feu en produisent seuls, une pâleur où il y a de la vie tout ensemble exaspérée, exaltée, et de la maladie, de l'épuisement et de la fièvre, et autour de cette pâleur un léger envolement de cheveux d'un blond de cendre. Les yeux, d'un bleu gris, étaient de la plus caressante douceur, et les dents très blanches brillaient, entre les lèvres un peu sinueuses, comme une lumière. Les mains de la jeune femme, ses pieds, sa façon de porter sa tête mutine, — tout décelait une nature d'aristocratie, tandis qu'auprès d'elle l'ingénieur du chemin de fer d'Alep montrait une carrure d'ouvrier en jaquette, une face rouge, congestionnée par ce même climat qui empourpre les sanguins, comme il décolore les anémiques et verdit les bilieux. Ses mains et ses pieds racontaient l'hérédité immédiate d'une longue lignée de paysans, et si le regard de ses yeux très clairs disait la loyauté et l'intelligence, sa voix et son rire disaient aussi la rudesse native et acquise, la robuste confiance de

l'homme de lutte habitué à agir et à faire agir. Enfin, c'était exactement, au premier regard, le mari qu'il ne fallait pas à cette délicate créature, le type viril le plus parfaitement contraire à ce type féminin, A les voir tous trois aller et venir, cette femme, ce mari et Laurens, dans le pittoresque tumulte qui sur un pont de paquebot précède l'impérieux sifflet de la sirène, j'eus l'intuition immédiate, irraisonnéeetirrésistible,quesicettefemme, unie à cet homme, avait rencontré Laurens — comme je savais qu'ils s'étaien t rencontrés — dans l'atmosphère d'exil et de mélancolie d'une ville lointaine, elle l'avait aimé. Ils étaient si voisins l'un de l'autre, siintimement, si animalement pareils de sensitivité, de minceur souple, de grâce féline ! Et, pour rendre plus vraisemblable encore le roman que j'imaginais en m'approchant de leur groupe, n'avais-je pas un fait indiscutable? La jeune femme n'avait-elle pas tenu à revoir mon ami qui, lui, avait essayé de toucher barre à Beyrouth sans qu'elle en fût avertie? Cette facilité de croire au mal sur des indices aussi futiles ne m'a, hélas! que rarement trompé. J'y crus donc à ce moment-là et d'une manière si totale qu'une fois présenté à l'ingénieur et à sa femme je voulus reconnaître dans chaque mot de la plus insignifiante conversation de nouvelles preuves à l'appui de mon injurieuse hypothèse, et de nouvelles preuves encore dans les regards, dans les sourires,

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dans les moindres gestes de M me Rodier et de mon ami. Et en l'étudiant de plus près, je continuais de la trouver si originalement gracieuse et si troublante que ma curiosité de savoir le détail de cette histoire soudain imaginée, me poussa au plus indélicat des procédés. Mais depuis vingt ans que je connais Êlie, j'ai trop éprouvé qu'il a des indulgences de complice pour ces curiosités-là. Il est lui-même, par goût plus encore que par profession, un grand regardeur de caractères. Aussi répondit-il avec la plus confraternelle des bonhomies à ma question, si brutalement posée que j'ai presque honte de la rapporter. Mais comment me repentir, puisque l'image de cette adorable créature, aperçue quelques minutes dans ce paysage de montagnes lumineuses, de blanches maisons, de sombres pinèdes, de grèves sablonneuses et de mer bleue, s'anime aujourd'hui, pour mon souvenir, d'une vie si passionnée, si semblable à celle que présageait sa fiévreuse et nerveuse beauté!

— « Savez-vous, » commençai-je donc en prenant le bras d'Élie Laurens, et au moment

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où la barque des Rodier disparaissait derrière le môle qui ferme le port, « savez-vous que si j'étais un brave homme d'ingénieur, de cette encolure et de cette mine, et marié à cette femme-là, je ne serais pas très rassuré sur ce qui s'est passé à Beyrouth entre cette jolie personne et un diplomate de ma connaissance, voici quelques années?... »

— « Vous mériteriez, » dit Élie en haussant ses souples épaules et riant d'un rire gai qui dérouta soudain mon soupçon, ce que je vous répondisse simplement : O psychologue!... Et vous n'avez pas reconnu au premier coup d'oeil à quelle profondeur M me Rodier est éprise de ce mari dont vous n'avez jugé que l'enveloppe, que la physiologie d'aspect! Permettez ici à la diplomatie de triompher sur la littérature. Car, moi, je ne m'y suis pas trompé, lorsque je suis arrivé à Beyrouth, il y a six ans, quinze ou seize mois après eux. Et pourtant, à cette époque, toute la colonie française pensait comme vous, — non pas sur mes rapports avec le ménage, je ne le connaissais pas, — mais sur ce ménage lui-même, et son avenir. C'est un peu votre faute, entre parenthèse, à vous autres écrivains. Vous avez tant persuadé à vos lecteurs et à vos lectrices que les relations entre époux sont gouvernées par des sympathies et des antipathies de tempérament ! C'est vrai neuf fois sur dix, mais il y a la dixième, et, entre nous, c'est

cette dixième fois, celle où il entre dans le mariage un peu de vie morale et sentimentale, qui vaut seule qu'on s'y intéresse... »

— « Vous êtes dur pour nous, » lui répliquaije, « mais vous reconnaissez vous-même que le mariage de cet athlète et de cette sensitive n'a pas marché tout seul, puisque nos compatriotes d'ici ont douté de la vertu de cette petite fiévreuse aux yeux de fée?... »

— « Je n'ai pas dit cela, » interrompit-il assez vivement. Je compris au ton de sa voix qu'il avait eu, pour ne pas annoncer son voyage à M mc Rodier, une tout autre raison que le souvenir si aisément pénible d'une intrigue ancienne, rompue pour toujours. Bien au contraire il avait très probablement voulu éviter cette autre émotion, plus rare, mais aussi cruelle quelquefois : la rencontre d'une femme qui vous a plu infiniment et que l'on s'est interdit d'aimer, parce qu'elle n'était libre ni dans sa destinée ni dans son cœur, parce que l'on se fût jugé coupable de troubler sa vie, parce que l'on avait peur de s'engager à nouveau sur un chemin de douleur trop connu... Bref, je me repentis d'avoir touché sans ménagement à ce qui pouvait être une place un peu malade, et j'aurais souhaité que Laurens cessât de s'abandonner, comme il faisait, aux allées et venues de sa mémoire. Mais elle le dominait tout entière, et pendant que notre grand bateau avançait d'un rythme

uniforme, sous le coup des monotones halètements de la machine, il me disait :

— a Je ne vous aurais sans doute pas raconté cette histoire, mais vous avez eu de mauvaises idées et je veux que vous n'en gardiez rien, pas une ombre d'ombre. Entendez-vous, pas une ombre, » insista-t-il sur mon geste de dénégation, c II me faut donc vous initier à ce qui fut le secret de l'existence de ces deux êtres, et qui ne l'est plus, grâce à une action de cette petite fée fiévreuse, comme vousl'appelez. Ah ! cette action 1 En serez-vous assez étonné !... Mais je dois d'abord vous expliquer ma phrase de tout à l'heure, puisque vous l'avez si mal traduite. Oui, quand j'arrivai à Beyrouth, ce ménage était l'objet de la curiosité et des commentaires universels. Voici pourquoi. Ce même Vincent Rodier si ouvert aujourd'hui, si gai, trop gai à votre gré, puisque vous l'avez trouvé bruyant et jugé commun, était alors le plus taciturne et le plus sombre des hommes. Vous l'eussiez vu, été comme hiver, traverser la ville à cheval, seul, dès sept heures du matin, pour rentrer à neuf sur une bête généralement trempée de sueur et rompue de fatigue. A dix heures, il était à son bureau où il s'intoxiquait, suivant l'habitude du pays, avec lés de tombac fumés coup sur coup, ptîon, etd'innombrables tasses de café, mpagnement obligé des visites et des s, et il recevait du madn au soir le flot

de quêteurs de bagschisch que met en branle ici une concession quelconque ! A cinq heures Rodier remontait à cheval, toujours seul; à sept, il rentrait dîner, et à neuf, il débarquait à un petit cercle fondé par les Anglais : 1 } International-Club , qu'il était le seul d'entre les Français à fréquenter. Là il jouait le whist ou le poker avec ces messieurs jusqu'à minuit, en ajoutant aux poisons de l'aprèsmidi un autre poison, celui de l'alcool, plus féroce encore sous ce ciel-ci. Ajoutez que ses jours de liberté étaient régulièrement consacrés aux quelques chasses dangereuses que le pays permet encore. Il a tué ainsi deux ou trois des léopards qui maraudent dans r Anti-Liban, plusieurs ours sur THermon, une couple d'hyènes au montThabor, et dix ou quinze sangliers sur le Carmel... L'homme vous paraît un peu moins commun, à présent, avouez-le?... »

— ce Beaucoup moins, » répondis-je, ce mais avouez-le, vous aussi : vous me tracez là précisément le portrait du mari dont la conduite excuse par avance toutes les fautes d'une femme... »

— <l C'est bien aussi l'opinion qui prévalait dans toutes les maisons françaises de la ville, » reprit Êlie Laurens, oc et même dans quelques autres... Pour que cet homme, marié tout jeune et par amour, — car M me Rodier n'avait eu pour dot que ses beaux yeux bleus et ses cheveux d'or, — négligeât sa jeune femme et à ce degré après

deux années d'union, il fallait qu'il y eût une raison, surtout à cette distance de la patrie, et dans cet exil qui rapproche les êtres les plus séparés. Si vous saviez la différence entre un voyage et un séjour à deux semaines de toute lettre, vous comprendriez ce que c'est que l'intimité d'un foyer à soi. Et Rodier fuyait visiblement le sien. On ne lui connaissait cependant pas de maîtresse, et, d'autre part, la tenue de la jeune femme ne donnait prétexte à aucune médisance. Elle était seulement mondaine, avec une continuité et un excès oui révélaient aussi la fuite d'un intérieur détesté, toujours en visite et toujours en soirée. Et vous ne soupçonnez pas non plus comme les occasions de toutes sortes abondent dans ces coins perdus où le soleil est moins redoutable encore que l'ennui, et c'est une générale conspiration pour tromper cet ennui ensemble ! Cette existence tout en dehors s'accompagnait chez cette jeune femme d'un oc quant à soi » si réservé, elle était si constamment distraite et fermée à travers l'étourdissement des visites et des soirées que personne n'avait essayé seulement, depuis ces quinze mois, de lui faire la cour, malgré l'évidence de son abandon... Vous l'avez vue, elle aussi, rieuse et presque familière. Mais alors!... y>

— « Ils n'avaient pas d'enfants? » interrogeaije comme il se taisait, absorbé sans doute par le souvenir de sa première rencontre avec cet être de

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