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A QUARANTE ANS

grâce et la tendresse, a Oui, je l'ai laissé parler, » répéta-t-il, « et en l'entendant, je me récitais tout bas ce vers peu poétique, mais singulièrement vrai, d'un de ses prédécesseurs :

« Le cœur humain de qui ? Le cœur humain de quoi ?

ce Mon cœur, à moi, est-il fait à rebours de celui des autres ? Ce que je sais bien c'est que j'ai précisément éprouvé, depuis que je me connais, des impressions contraires à celles que notre ami nous a développées sur ce qu'il appelle les âges de Vannée et les saisons de la nature. »

— « Pourquoi ne t'es-tu pas amusé à sortir ton objection tout à l'heure?... Ça l'aurait fait te répondre... » lui demandai-je. Ce silence de Julien était assez étonnant, en effet. Il aimait à paradoxer en ces temps-là, avec délices. Il n'avait pas encore traversé le drame cruel que j'ai raconté ailleurs(voir Cosmopolis), et qui semble avoirà jamais éteint chez lui le feu follet de la fantaisie, cette flamme de fièvre légère dont il se grisait. Mon Dieu! est-elle loin déjà, quoiqu'elle soit tout près, cette fin d'une tiède après-midi parisienne! Sont-elles loin nos paroles d'alors, et mes questions, juste assez pour faire causer mon camarade, et ses réponses m'évoquaient, ligne à ligne, un gracieux fantôme de femme, comme il en avait beaucoup dans son souvenir, cet étrange garçon,

ce frôleur d'âmes qui aura tant aimé à sentir sentir. Et nous allions, gagnant un hôtel moderne de la plaine Monceau, où nous étions priés à un thé, parmi des bibelots, des fanfreluches anglaises et des propos de cinq heures. Dorsenne raffolait de ces sautes subites. N'est-ce pas lui qui m'emmena un jour rendre visite au philosophe Adrien Sixte dans le hansome de Casai?

— « Non, » répliqua-t-il, a je ne pouvais pas citer mon texte, comme on dit volontiers dans la maison d'où nous sortons. Il y avait une anecdote derrière la théorie et une anecdote trop récente... Mais sans anecdote, pense à un seul de ces âges et à une seule de ces saisons : la quarantième année et l'automne. Il est possible que certains déclins d'amour et de jeunesse s'accordent mieux à la langueur de toutes choses. Mais pour d'autres ?... Est-ce qu'une femme de quarante ans, qui peut encore éprouver et inspirer l'amour, n'aura pas d'instinct l'horreur d'un décor de mélancolie? Ne tremblera-t-ellepas qu'il ne fasse trop bien ressortir ce qu'il y a d'automnal justement en elle, de trop pareil aux feuilles qui tombent, au ciel qui se voile, au soleil qui se glace? Ce qu'il lui faut, ce que lui souhaitera celui qui l'aime, n'est-ce pas au contraire la fête du printemps autour d'elle, — d'un de ces printemps qui leur sont comptés, à elle parce que dans deux, dans trois, dans quatre, dans cinq, elle aura perdu ce reste

magique de son charme, àlui parce qu'Une pou plus alors l'aimer que dans la douleur, s'il est : manesque, ou, s'il ne l'est pas, dans l'habitu misère pire ! Et, dans cette grâce enivrante d'av tous deux sentent trop bien la fuite de la vie, mais Hs la sentent en se grisant de cette vie i passe. C'est un renouveau de beauté pour elle d'amour pour lui, avec un effort pourne pas per< une goutte de cette coupe de jeunesse qui leur tendue une fois encore... »

— a Tu peux avoir raison, » lui répondisa j'ai connu une charmante femme de cet âgec je rencontrai un jour, marchant par une radiei journée de début d'avril dans une des allées Bois. Je la saluai et nous causâmes. Elle avait p de quarante-deux ou trois ans, et elle avait ■ divinement jolie. Elle l'était redevenue ce jour et elle me disait avec un sourire qù sa grâce d'. tan lui souriait sur les lèvres et dans les yeux: a a voudrais courir, courir, et nouer d'un lien tou a les feuilles de tous les arbres pour les emj a cher de pousser si vite... »

— a Tu vois. Elle pensait comme moi, » rej Dorsenne, « et si tu l'avais aimée, tu aurais pei de même. — Mais j'arrive à mon anecdote.

Tai-je parlé autrefois d'une Italienne dont j'ai i si passionnément amoureux à vingt-quatre ai Cela date déjà... Une comtesse Andryana... ?

IÇO RECOMMENCEMENTS

mais. Alors, je ne dirai pas comment elle s'appelait de son autre nom, celui de son mari et de ses deux enfants, quoique la confidence que j'ai à te faire ne soit pas de celles qui compromettent beaucoup une famille... Mais est-il admirable, ce prénom Vénitien? Ma comtesse — je l'appelle ma, quoiqu'elle n'ait jamais rien été pour moi qu'une amie — n'était cependant pas Vénitienne. Sa mère l'était, je crois, ou sa grand'mère. Elle était, elle, d'une petite ville du nord de la Lombardie, Bergame ou Brescia, je ne sais plus. Son mari était un Pisan, dont le nom figure dans la Divine Comédie, s'il te plaît. Mais le descendant de ce contemporain de Dante exerçait la fonction peu tragique de secrétaire à l'ambassade près la République Française. J'ai quelque idée qu'il se souciait de sa femme à peu près autant que de ses ancêtres Dantesques. C'était le joueur de baccarat le plus infatigable et le plus intrépide que j'aie connu, moi qui ai tant fréquenté Lautrec et Casai, et la comtesse, elle, était le plus délicieux des Luinis vivants que j'aie vus aller et venir, parler et sourire. Tu les connais, ces têtes comme on en voit encore dans le Milanais : le front un peu large sous des cheveux un peu ondes, des paupières un peu renflées, le nez coupé droit, une bouche sinueuse avec un sourire qui flotte dans le pli des joues un peu creuses, un ovale fin qu'achève un menton volontaire, et des yeux bruns

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