‹ RecommencementsChapitre 16 sur 25 · A QUARANTE ANS ICI · texte numérisé non relu

A QUARANTE ANS ICI

dans un teint de blonde, des yeux où il y a du velours et du mystèt e, une caresse presque physique de regard sur votre regard, et un sortilège d'énigme pour votre pensée?.. .Tu comprends qu'une telle créature acoquinée à un tel mari — était-il commun, l'animal! — avait dû faire rêver bien des jeunes gens. On m'avait dit qu'elle était honnête. Je ne le crus pas, et je m'abandonnai au goût qu'elle m'inspira dès que je la connus, avec toutes les espérances de succès. Ces espérances se changèrent en quasi-certitude et ce goût en une véritable passion, quand, cette année-là, un hasard nous fit nous rencontrer dans le château d'une commune et complaisante amie, en Touraine...

Bref, j'aventurai auprès d'elle la déclaration la plus en règle dont je me sois jamais rendu coupable, pour échouer devant l'offre d'amitié la plus finement opposée à ma fougue, la plus sincèrement aussi. Je sais aujourd'hui que je lui ai beaucoup plu alors. Elle s'était laissé courtiser parce qu'elle était coquette. Elle ne voulait pas se donner parce qu'elle était pieuse, voire dévote. La réunion de ces deux contrastes est moins rare qu'on ne croit, même ailleurs que chez nos légères Françaises. 'Ai-je besoin d'ajouter qu'avec l'amour-propre de mes vingt-cinq ans, je me fâchai toutrouge?Nous nous quittâmes tout à fait brouillés... Jusqu'ici mon histoire n'a rien de très original, et rien d'original non plus les événements qui suivirent,

presque aussitôt, ce séjour en Touraine. Son mari fut envoyé comme ministre dans un autre poste, et six mois après il mourut. Leur fortune était probablement très hypothéquée, car sa veuve dut se retirer à Pise avec ses deux filles, aussi bourgeoisement que si elle n'eût pas été une des reines de l'élégance à Londres, à Vienne et à Pétersbourg... Entre parenthèses, en pleine splendeur de beauté, une abdication pareille, quand elle est acceptée, ressemble de bien près à un héroïsme, ne pensestu pas?... d

— a C'est une question, d interrompis -je.

« Quand une femme à la mode n'a pas quelque intrigue d'amour qui étoffe d'émotion les corvées de la vanité, sa vie me paraît valoir en agrément celle des officiers de la Grande Armée. L'une d'elles — que tu serais étonné si je te la nommais! — me disait un jour: « Je n'ai qu'un « bon moment. C'est quand je vais me coucher « et dormir. Il m' arrive alors de regarder mon ce lit et de lui dire : Ah ! mon seul, mon seul « ami!... »

— « Ma comtesse Andryana n'était pas de cette race, » reprit Dorsenne; « elle avait, sous des formes frêles, une des physiologies athlétiques sur qui les dîners en ville quotidiens, les parties de théâtre, les bals, les soupers glissent comme de l'eau sur du marbre, sans en altérer une seconde la puissante vitalité... Mais je reprends

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mon récit. Nous nous étions donc quittés brouillés, et ce qui ne te plaira pas trop, c'est la manière dont nous rentrâmes en relations. Par lettres et à propos d'un de mes livres ! Elle m'envoya à cette occasion une dizaine de pages si joliment pensées, si profondément empreintes de ce doux et subtil esprit féminin qui repose tant des critiques professionnelles et de leur brutalité; je lui répondis, et une correspondance s'installa entre nous, échelonnée de livre en livre et de jour de Tan en jour de l'an, sans qu'il s'y glissât jamais une allusion à ce qui avait été ma plus folle crise de passion peut-être, une de ces passions de jeunesse aussi ardentes que courtes. Elles font tout de même le vrai trésor de notre mémoire sentimentale, et c'est pour ne pas toucher à ce trésor que j'avais, malgré cette correspondance, reculé d'année en année de la revoir. Pour un vagabond de mon espèce, un voyage à Pise, c'est à peu près comme pour toi une visite à Versailles. Je n'y suis pas allé cependant jusqu'au mois dernier. Tu vois comme c'est récent? J'avais cette idée pour me barrer la route : qui sait comment je la retrouverai?... j>

— a Je comprends, tu as choisi le mois d'avril pour tenter ton expérience et vérifier ta théorie sur la quarantième année et le printemps?... *> dis-je, non sans ironie. « Que l'on est heureux de traiter ainsi son cœur, comme

une cornue devant laquelle on se met en observation! »

— oc Tu te trompes, » répondit-il sérieusement, ce L'idée n'est pas de moi. J'avais si peu ma théorie à cette époque, qu'en novembre dernier, partant pour un tour d'Italie, je lui écrivis pour lui annoncer enfin ma visite avec l'intention de demander à ce séjour d'une après-midi dans la morne Pise, précisément le petit frisson de mélancolie automnale, cher à notre poète de tout à l'heure. Je me préparais à un de ces gratuits pèlerinages d'horrible tristesse que l'on devrait fuir et que l'on recherche, comme si notre âme avait besoin de souffrir pour sentir. Cette beauté que j'avais connue, idolâtrée magnifique, j'allais la revoir ruinée dans cette ville, elle-même un fantôme de ville, le spectre de sa gloire d'autrefois et dans la saison la plus faite pour accroître encore cette navrante impression... Automne de femme, automne de ville, automne d'année, automne de cœur, — la gamme entière y était, comme tu vois... Et ce fut elle qui me répondit, courrier par courrier, pour me prier de ne pas venir en novembre, mais seulement à mon retour, quand je rentrerais en France, vers le printemps. Elle ajoutait qu'elle avait pour m'imposer cette petite interversion de ma visite une raison quelle me dirait. J'eus un mouvement de mauvaise humeur, pourquoi te le cacher? en re-

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cevant cette réponse. Je me croyais plus désiré, d'une part, et de l'autre je ne pouvais guère expliquer ce contre-ordre que par la présence à Pise, en ce- moment, de quelque personnage qu'elle voulait me cacher, un rustre d'amant, sans doute, pris par ennui, par lassitude, et dont elle avait honte!... Mais j'ai un principe : toujours obéir au désir que m'exprime une femme. Je pars de cette idée que si elle veut me duper sur un point quelconque, elle y réussira toujours. Qu'elle me dupe donc de la façon qui lui est le plus agréable, c'est la plus sûre chance que cette duperie me soit agréable à moi aussi. Tant et si bien que j'exécutai mon voyage à rebours. Je commençai par Païenne et la Sicile, pour continuer par la Grande-Grèce, Naples, Rome, enfin par Pise; et le f avril dernier, par une jolie journée de printemps toscan, si fraîchement bleue et grisante, j'arrivai devant le palais de la comtesse Andryana, sur le quai de l'Arno, à côté de celui qui montre une chaîne au-dessus de son porche avec cette inscription : alla giornata... orgueilleux témoignage qu'un de ses maîtres fut esclave de Barbarie. Le cœur me battait, le croirais-tu? et je regardais l'eau du fleuve toute jaune sous ce jour si clair, en songeant que mon délicieux Luini d'il y a dix ans avait vieilli à regarder couler ce flot lent, muet, comme lassé, et que la beauté de ce jour serait la plus cruelle des ironies pour ce qui

lui restait de sa grâce... Enfin je me décide à frapper. Je donne mon nom, et l'on m'introduit, pas dans la maison, dans un jardin. Non, pas un jardin, mais une fête, une féerie de divines fleurs : des bordures d'iris blancs et violets, des touffes de narcisses dans le gazon, des arbres de mai déjà mauves, des roses épanouies autour des cyprès... Et là, sous les tendres feuillages nouveaux et parmi cet enchantement de couleurs, de parfums, de chants d'oiseaux, dans ce magique jardin Pisan un peu rococo, avec les colonnes d'un tempietto, au fond, des vases de terre cuite et des statues, j'aperçois Andryana aussi belle que je l'avais quittée. Elle marchait vers moi dans le soleil, qui lui faisait une auréole. Les lassitudes de l'âge étaient comme noyées par le sortilège de cette lumière. Le renouveau de la nature semblait affluer et sourire aussi dans ses beaux yeux, toujours aussi veloutés, toujours aussi mystérieux. Et elle était vraiment si pareille à elle-même qu'après une demi-heure je me sentis devenir aussi fou qu'il y a dix ans, et j'ai voulu recommencer ma déclaration, qu'elle interrompit avec un sourire, teinté d'un rien de regret : ce Vous ne savez pas oc que depuis deux mois je suis grand'mère?... »

— a Et quelle cause t'a-t-elle donnée pour avoir déplacé votre rendez-vous? » lui demandaije comme il se taisait.

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