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A QUARANTE ANS I

— ce Mais celle que je te disais tout à l'heure. Quand je la questionnai, elle me répondit en hochant la tête: ce Une dernière coquetterie: je ne ce suis plus jeune qu'au printemps... »

Cannes. Janvier 1893.

L'Adoration des Magei

L'Adoration des Mages

peine entré dans ratelier,mon œil fut pris par un panneau qui ne me permît plus d'aller plus loin. Très mince et très large, il avait dû faire partie d'une predella comme les vieux maîtres italiens en peignaient avec tant d'amour au bas de leurs vastes compositions d'autel. La couleur en était à la fois éclatante et foncée, rembrunie et rayonnante. C'était un de ces chefs-d'œuvre primitifs, qui tiennent du missel et de l'orfèvrerie. L'or fin des auréoles et des broderies miniaturées s'y détachait en reliefs légèrement stuqués, et, avec cela, tout l'ensemble — le panneau représentait une (Adoration des é^fages — révélait le plus sévère souci d'art. Le milieu était occupé par un inté-

rieur d'étable où se voyaient l'âne et le bœuf, attachés au licou et rêvant paisiblement côte à côte. La Vierge, admirable de pureté idéale et pourtant pareille à une gentille dame de Florence, assise sur le devant, tendait le hambino au plus âgé des trois rois mages ; et celui-ci, agenouillé, les mains jointes, sa couronne en terre, effleurait le pied nu du Sauveur de sa noble barbe grise. Un second roi, plus jeune et hanchant un peu dans des chausses mi-partie violettes et oranges, offrait du bout de ses doigts fuselés un calice fermé, tandis que la face basanée du roi nègre apparaissait à côté, encadrée de fourrures. D'autres personnages assistaient à cette scène dans leurs costumes de riches seigneurs, avec ce mélange de fastuosité opulente et de dévotion recueillie qui donne un attrait de pittoresque à la fois et de ferveur aux tableaux religieux de la Renaissance. Là-bas, des deux côtés de la pauvre étable, des lointains se profilaient, en montagnes bleues, en cyprès noirs, en villes crénelées, le plus doux et le plus exact des paysages toscans. — Sur le lacis des routes grises défilaient par caravanes les chameaux chargés de coffres, et audessous, en lettres comme ciselées, tant le guillochis de For y était délicat, se lisait l'inscription évangélique :

« Et, apertis thesauris, obtulerunt et aurum, thus et myrrham... »

Ce qui achevait de donner à cette pein une étonnante saveur de contraste, c'étaîen études avoisinantes, où se reconnaissait le niérisme frelaté du maître du logis. J'ai 01 de dire que l'atelier où flamboyait cette o4c iion } d'une telle virilité dans la grâce, était i de Maxime Fauriel, le portraitiste attitré c Parisienne d'aujourd'hui. Sur les murs et su chevalets, vingt silhouettes mutines et lutini détachaient : là, d'une patineuse, la bouche p gée dans la zibeline de son manchon ; là, d grande dame descendant l'escalier de l' Ope jetant un mot par-dessus son épaule à un att< qui lui remet son manteau; là, une baigne vue de dos, essayait l'eau de son bain ave pointe de son pied frileux. Il y a dans l'ar Maxime un rien de libertinage mignard qui ti la trop habile, la trop savante entente du sut le péché, hélas 1 de ce peintre remarquablen doué, qui aura vécu de la mode et qui risque périr. Mais est-il conscient de cet esclavage vanr l'opinion? Calcule-t-il cette constant adroite poursuite de la vogue, cette flatterie vers le plus frivole des publics, celui des bel! vaines oisives du monde et du demi-monde:

ennemis affirment que oui. Je crois, pour part, que non, et j'en eus la preuve, une pn convaincante, me semble-t-il, dans l'aneo

qu'il me raconta sur ce panneau florentin dont la seule présence parmi ses ébauches était la vivante condamnation de toute son œuvre à lui. Et puis, s'il était vraiment le madré coureur de réclames que flétrissent ses envieux, Maxime aurait-il gardé, malgr41e succès, malgré la fortune, cette bonhomie qui rit dans ses yeux d'un bleu si clair, la cordialité de sa poignée de main, sa physionomie si jeune qu'à trente-sept ans, avec ses joues pleines et roses, ses blonds cheveux sans un fil d'argent, sa taille mince, on lui en croirait à peine vingtsix? Non. C'est un artiste qui aime à séduire, aussi naturellement que d'autres aiment à choquer, qui s'accommode aux exigences des marchands comme d'autres se révoltent contre elles; et, justement, cette complaisance et cette soumission apparaissaient dans son récit, en antithèse saisissante avec un tempérament de doctrinaire rebelle et toujours en lutte avec la sottise ou la médiocrité! C'était de quoi donner une portée plus générale et plus significative à une aventure qui, par elle-même, n'eût été qu'un épisode, entre cent autres, d'un voyage au delà des Alpes... « 5\// bel paese là dove il si suona... »

— a Tu ne devines pas le nom du peintre? j> me disait-il, comme je m'hypnotisais devant le

l'adoration DES MAGES 2Qf

petit panneau florentin, « Ne sois pas honteux. Il est mort très, jeune et il est représenté, à ma connaissance, par huit morceaux dans les musées d'Europe : \xn au Louvre, quatre à Florence et à Milan, deux à Rome dans la galerie Doria- Pamphili, un à Londres. Tu vois le. neuvième... C'est Francesco Pesellino, un élève de Fra Filippo Lippi... »

— a Et l'on déniche encore des chefs-d'œuvre comme celui-là, dans l'Italie de 1896, sans être un millionnaire Américain?... »

— « Mais oui, cela date de mon séjour à Rome, l'hiver dernier » répondit Maxime, ce A parler franc, la trouvaille est d'un autre. Puisque tu tiens album de figurines cosmopolites, j'ai bien envie de. te crayonner, pour ta série, celle de l'original, grâce auquel je possède ce bijou... D'ailleurs tu as vécu à Rome, toi aussi. N'as-tu jamais entendu parler d'un grand excentrique : un vieux gentilhomme Français du nom de La Rochette?... »

— 0: Le collectionneur de pierres gravées?... » . — 0: Précisément... Tu l'as rencontré? » Et sur

ma réponse négative : ce Alors, il faut que je t'en parle, comme si tu n'en savais rien. Imagine-toi un vieillard tout frêle, tout menu, avec une face aussi émiacée que celle d'un Saint Bernardin de fresque, habillé de noir l'été comme l'hiver, avec une redingote râpée, élimée, transparente, mais sans une tache, et toujours, été comme hiver, un

pardessus au bras, en vieux Romain qui redoute la tramontane et les passages du soleil à l'ombre. Coiffe ce personnage d'un chapeau à haute forme en drap d'un noir mat, mets-lui aux mains des gants de drap, d'un noir mat aussi... Tu aurais le bonhomme, si je pouvais te rendre le feu de ses prunelles brunes, le pli méprisant de sa bouche, et, — cela ne se traduit pas avec des mots, — répandu sur toute sa personne, cet orgueil du connaisseur pauvre qui a dans sa poche trente ou quarante pierres antiques, dont la moindre vaut cinq mille francs. Mais elles ne sont pas à vendre ! Et mon La Rochette déjeune au café Greco y par économie, d'une tasse de café et d'une flûte de pain, qui, moyennant quatre sols, le conduiront jusqu'à six heures. A ce moment-là, une table d'hôte à vingt sous par tête le voit s'asseoir parmi de pauvres prêtres et des pèlerins au rabais. Ceuxci ne soupçonnent guère qu'ils ont à côté d'eux le plus fin connaisseur peut-être, en objets d'art, qui soit dans toute l'Europe... Vingt-quatre sous de nourriture, dix sous de logement, — notre homme habite une chambre meublée qu'il paie quinze francs par mois, — et, depuis quarante années qu'il mène cette vie, courant l'Italie d'un bout à l'autre, sans jamais laisser son adresse à son appartement de Rome, le sire de La Rochette a pu, avec trois ou quatre mille francs de rente, ramasser sa merveilleuse collection. Il ne

ORATION DES MAGES

paie jamais une de ses pierres plus de cinc francs... J'en ai vu les empreintes — à soi — chez un de ses amis... C'est un musée e unique! »

— œ Est-ce qu'il n'augmente pas ces k en envoyant quelques articles d'art à un y ou à une revue? On m'a montré une philip de sa façon, si je me rappelle bien, conti jeunes gens de la Villa tMédicis et une d( expositions. Le morceau avait causé quelq meur, me semble-t-il, dans ce petit monde, exact?-.. »

— a Très exact, » reprit Maxime, « e même par un de ces articles, consacré à te vîteur, que je fis sa connaissance, un tri article, ma foi, sur mon arrivée à Rome, ne me laissait guère pressentir que je h vrais un jour ce divin Pesellino. Mais tu sai opinion sur la critique. Qu'est-ce que vaut gementdegensqui n'ont jamais tenu un pii et qui ne savent pas comment un table fait?... Nous en étions là de nos relations.

à-dîre que j'avais entendu parler de sa coll et de son avarice, de ses manies et de sa sa{ de ses enthousiasmes pour l'antiquité ou naissance, et j'avais éprouvé à mes dépen transigeance de sa sévérité contre les mode Un hasard me fait assister aux derniers mo d'un de ses amis intimes, dont tu connais au

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lenom: Sauviat,l'archéologue?... Quoi! pas même le nom?... Ayez donc du génie, pour sombrer ainsi tout entier... Sache seulement que cet inconnu a renouvelé l'histoire de l'architecture chez les Romains. Je t'expliquerai cela en détail. Il était savant, celui-là, comme La Roche tte est collectionneur, avec l'âme de son âme, l'être de son être, ce qui l'a mené à mourir dans un garni de la via Sistina, tellement pauvre que si je ne m'étais pas trouvé là, moi et un autre, il n'aurait eu ni remèdes dans sa dernière maladie, ni enterrement convenable, ni tombeau... Quelle pitié!... »

Maxime paraissait avoir oublié, à ce souvenir, le Pesellino qui continuait à m' envelopper de son magnétisme de beauté sans que je saisisse par quel détour la mort misérable de l'archéologue Sauviat et les manies du sire de La Rochette se rattachaient à cette adorable peinture vers laquelle mon regard revenait toujours. Fauriel s'en aperçut, et répondant à ma muette interrogation, il continua :

— « J'arrive aux rois mages, prends patience. Rappelle-toi le proverbe, toscan comme ce panneau : Siedi e sgambetta, e vedrai la tua vendetta, — assieds-toi et balance tes jambes, et tu auras ta vengeance... Mets le mot histoire à la place de vengeance, et écoute... Il y avait huit jours que nous avions suivi, à sept personnes, le prêtre

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