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compris, le convoi du pauvre Sauviàt, lorsqu'un matin, mon domestique m'apporte, dans l'atelier que j'avais loué pour la saison, place de la Trinitédes-Monts,lacartedeM.deLaRochette. — ce Pour ce de l'audace, c'est de l'audace! » pensai-je, en me remémorant l'article dont je t'ai parlé, — puis tout haut : « Faites entrer. » Je vois apparaître le fantastique individu que je t'ai décrit, et aussitôt : ce Monsieur, » me dit-il, ce je vous ai attaqué, parce ce que je n'aime pas votre peinture. Non, mon- « sieur, je ne l'aime pas, et, vous-même, vous ne ce pouve(pas l'aimer, avec le don que vous avez reçu « de Dieu. Mais vous vous êtes conduit vis-à-vis de ce mon cher et grand Sauviat en homme de cœur, ce Je n'étais pas là. On n'a pas pu me prévenir. On « n'avait pas mon adresse. Sans cela, je vous au- « rais dit plus tôt : Merci, malgré votre peinture, a monsieur... »
— ce C'est une entrée en matière, » fis-je en riant. « Et qu'as-tu répondu?... »
— ce J'aurais dû me fâcher, n'est-ce pas? » repartit Maxime, a Car enfin, monsieur, si vous n'aimez pas ma peinture, qui vous force à la regarder et à m'en parler?... Hé bien! je n'eus, sur le coup, qu'un sentiment, celui que cet original bonhomme était d'une parfaite bonne foi, et que, de sa part, cette sortie extravagante était légitime. — Ce que je lui répondis ? — Tout uniment que je le remerciais moi-même de sa fran-
chise et de sa démarche. La conversation continua, comme il était naturel, sur cet infortuné Sauviat, et elle tourna, puisque nous étions en Italie, non moins naturellement sur les choses de l'art... Toi et moi, nous avons assisté à des milliers et des milliers de discussions esthétiques, depuis quelque quinze ans, n'est-ce pas ? Eh bien ! jamais ni toi ni moi n'avons entendu une parole plus éloquente que celle de cet homme parlant du treizième, du quatorzième et du quinzième siècle. Pour lui, la décadence commençait avec Raphaël. Il aurait, je crois, traité l'adorable Sanzio de malfaiteur, s'il l'avait osé. Beaucoup de tes confrères et de gens du monde qui professent des opinions de ce goût, confondraient d'ailleurs Giotto et Botticelli, l'Angelico et le Pérugin! Chez La Rochette, la passion pour les primitifs était d'une autre qualité. Au fond, ce collectionneur de pierres antiques avait une nature de moine. Il éprouvait, et ne s'en cachait pas, une constante et furieuse révolte devant le monde moderne. Il en haïssait tout, passionnément et enfantinement : l'irréligion et les machines, les idées démocratiques et le téléphone, l'idolâtrie de l'argent et le phonographe. Sa misanthropie contemporaine, encore exaltée par une dévotion fervente, trouvait son apaisement dans cet art incomplet des premiers maîtres, tout pénétré de sérieux tragique et de foi profonde, d'ardent civisme et de conscience
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professionnelle, avec son réalisme idéaliste, si l'on peut dire... Dès ce premier entretien, et quand j'eus constaté que cet homme connaissait, tableau par tableau, fresque par fresque, rétable par récable, cette immense, cette infinie production Italienne, il m'apparut comme le plus étonnant amateur d'art que j'eusse jamais rencontré. Un amateur? non. Un véritable artiste, oui, un artiste en regard et en compréhension, tant il avait joui et souffert de ces innombrables peintures contemplées de ses yeux des heures entières. Ce n'était point là sa spécialité, pourtant, puisqu'il était célèbre chez les dilettantes par son périt musée de pierres gravées, travail patient de quarante années et plus!... Et il trouvait encore le temps de composer des articles, comme celui qu'il m'avait consacré et qu'il publiait dans je ne sais quel journal imprimé en français à dix exemplaires... »
— « Ces poètes d'idées sont tous des fanatiques, » lui répondis-je; a il est probable qu'il croyait accomplir une œuvre pie en exécutant l'art actuel dans ta personne. Tu n'as pas eu la curiosité de le faire causer là-dessus?... »
— «Je n'ai pas eu le temps, » reprit Maxime, a: Au cours de cette première visite il eut le bon goût — ou la faiblesse, comme tu voudras — de ne plus m'entreprendre sur ma peinture. Que pou-
vait-il, d'ailleurs, ajouter à un jugement exprimé avec cette netteté tranchante comme un couperet de guillotine?... J'aurais dû dire au cours de cette unique visite : il était venu me voir en janvier et jusqu'en avril il ne remit plus les pieds dans mon atelier. Je ne le rencontrai plus dans les rues de Rome. Je n'en entendis plus parler. Pourtant il m'avait dit en me quittant : — ce Vous sere\ récompensé de ce que vous ave\ fait pour mon cher Sauviat, » — d'un ton si solennel et si affirmatif, qu'il ne m'avait pas laissé de doutes sur son intention d'acquitter lui-même cette dette de reconnaissance. J'attendais, avec une curiosité singulière du procédé qu'il emploierait. J'avais imaginé vingt hypothèses. La réalité devait toutes les démentir... C'était à la fin de mon séjour à Rome, dans les premiers jours d'avril. Un beau matin, je reçois une large enveloppe, avec l'adresse écrite d'une écriture carrée, presque dessinée, à croire les caractères calqués sur un ancien manuscrit, et dans cette enveloppe un billet de cinq lignes : malgré tout}' étais laconiquement prié, si/ avais gardé le respect de mon art, de me rendre à Sienne par le prochain train, et d'entrer à une certaine heure dans un certain café... Le tout signé Gaspard de La Rochette, avec un G et un R dignes des incunables!... »
— a Et tu es allé à ce rendez-vous, avec le malgré tout?... »
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— a Et j'y suis allé sans hésiter. Je venais de finir mon meilleur portrait, je crois : celui de Miss Marsh, la plus jolie girl de la colonie américaine à Rome. Ma saison avait été très heureuse de toute manière. J'étais d'humeur à recevoir les pires coups de boutoir sans en souffrir. J'ai mon étiage, moi, pour ce que je fais. Il est humble, mais infaillible: c'est le contentement de mes modèles. Qu'est-ce que je veux peindre? Des femmes d'aujourd'hui. Et, si elles se reconnaissent, si elles se retrouvent dans ma peinture, telles qu'elles se voient dans leur glace, j'ai réussi. Les plus savants critiques n'ont jamais ébranlé en moi ces certitudes... Donc, solidement cuirassé contre les épigrammes possibles du quattrocentiste La Rochètte, je débarque à Sienne, la vieille ville rouge, par le plus adorable matin du printemps toscan. Je sens encore la fraîcheur, délicieuse sous ce ciel brûlant, de ces rues étroites, — des couloirs d'ombre entre des palais. — Je me revois, suivant le labyrinthe des lacis dallés. Je demande mon chemin à un promeneur complaisant qui me répond : « Et oc moi aussi je descends dans Campanse. » Il parlait d'un autre quartier de la ville comme d'une autre ville, tant cette cité du moyen âge est demeurée intacte dans ses divisions d'autrefois... Une de* vanture d'un humblecafé se dessinedans un angle, avec une vue sur le Campo, cette place en fer à cheval que domine la svelte tour du éMangia ad-
mirée par Léonard. Et, derrière la vitre, penché sur une Divine Comédie ouverte à côté d'une demitasse, se dessine le sévère profil du vieil ami de Sauviat... Ah! c'était un homme de peu de paroles quand il ne s'agissait pas de théories d'art. Bonjour, bonsoir, et, cinq minutes après mon ar^ rivée, nous étions en voiture, qui roulions de compagnie vers San Biagio... »
— ce Le château derrière Belcaro, dont le propriétaire avait cette galerie pleine de faux Sodomas, et il en demandait vingt mille francs l'un?... Ce n'est pas là que vous avez déterré le Pesellino? J'y ai tant fouillé, moi qui te parle, voici quatre ansl... »
— a Tu n'avais pas le vieux La Rochette pour guide, » continua Maxime, « Puisque tu te jappelles le château, tu dois apercevoir en pensée les chemins sur les collines pour y accéder, leurs chênes verts, leurs pins parasols, les fûts ajourés des antiques oliviers, les carrés de vignes sur la terre jaune des pentes, et les créneaux guelfes des • remparts, découpés en queues d'hirondelles? Peutêtre n'as-tu pas oublié non plus le propriétaire, cet étonnant comte de San Biagio, à qui tu aurais donné deux sous dans la rue, un rustre qui fleurait le gorgonzola et le vin, avec des yeux futés dans une face hirsute de contadino ? La Rochette m'avait dit : — « Vous allez acheter les tableaux
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« que je vous indiquerai en les marchandant « ferme, puis vous demanderez, pour les coince plécer, deux panneaux qui sont en haut d'un <t meuble, dans la sacristie de la chapelle. Vous « direz que c'est à cause des cadres... » Et il s'était tu, sans plus répondre à mes questions. Je m'attendais à rencontrer, dès le premier regard, un chef-d'œuvre inconnu dans le lot. Juge de ma désillusion quand je me heurte, une fois le pontlevis passé, au sordide buveur de chianti qui possédait ce romantique manoir, et lorsque je vois dan* cette sacristie où il tenait le reste de sa collection, la cinquantaine de toiles, toutes falsifiées, truquées ou retouchées, celles. qu'il n'avait pu brocanter même à des gogos anglais!... Pourtant il émanait du passionné La Rochette une telle autorité que je marchandai les quatre tableaux désignés, quatre abominables rossignols que le comte osait présenter comme roba di cinque cenrol II me les avait faits mille francs chacun. J'offre mille du tout. La discussion dura une mortelle demi-heure, après quoi je feignis de découvrir les deux panneaux hissés sur le haut de l'armoire. Les cadres en étaient du plus banal caractère, et les peintures ! Sous une enluminure ignoble d'or criard et de bleu de Prusse, impossible d'y reconnaître la touche d'un maître. A la seconde où j'articulai cette offre, je regardai La Rochette. Je pus voir que l'émotion lui faisait
2l6 RECOMMENCEMENTS
trembler les mains. Bref, pour douze cents lires, nous emportons les six pièces. Une fois remontés dans la voiture, mon compagnon prit un des deux panneaux, et me le montrant : — « II y a vingt oc ans que je suis à la recherche de ceci, » me ditil. ce C'est un fragment d'une predella de Peselce dino. J'en ai trouvé la première trace dans les « archives d'Arezzo, et -j'ai suivi la filière jusce qu'ici... Vous allez voir... Vous allez voir!... » Et ce que je vis, en effet, quand, enfermés dans une chambre d'hôtel, nous commençâmes à nettoyer cette peinture avec de l' esprit-de-vin, délicatement, couche par couche, ce fut un miracle de résurrection. L'or et le bitume partaient sous l'éponge et la serviette, par grumeaux et par rouleaux, et, au. fur et à mesure que les repeints disparaissaient, ce chef-d'œuvre se dévoilait. Il était trois heures quand nous attaquâmes cette besognera dix heures nous y étions encore... »
— a Le vieil amateur n'avait pas menti ! » m'écriai-je en regardant de nouveau le petit chefd'œuvre, ce S'il a voulu te .payer ta bonté pour Sauviat, il l'a fait royalement... Douze cents francs cette merveille! Mais elle en vaut cinquante mille, cent mille!...» i
— ce Ce n'est pas un cadeau d'argent qu'il a entendu me faire, » interrompit le peintre, ce Cet adorateur des Primitifs était plus compliqué que cela... Entre parenthèses, j'ai su depuis, qu'en me