‹ RecommencementsChapitre 20 sur 25 · L ADORATION DES MAGES 2IÇ · texte numérisé non relu

L ADORATION DES MAGES 2IÇ

ration sur un chevalet. Je la regardais. Je regardais mes toiles et mes pastels. Le frisson d'un doute mortel m'envahit, que je n'avais jamais éprouvé auparavant, que je n'ai jamais éprouvé depuis... Et le résultat? Veux-tu le savoir? Rentré en France, j'ai peiné trois mois durant sur une énorme machine dans laquelle je voulais mettre une pensée, une conviction, un symbole, est-ce que je sais, moi?... M'en suis-je donné du mal à cette besogne, et pour rien ! Et puis, une aprèsmidi, comme je me promenais sur le boulevard, découragé de ce travail que je sentais manqué, je passe devant la boutique d'un marchand de tableaux. Je reconnais derrière la vitrine une toile de mot, ma Taresseuse, — tu te souviens : cette jolie femme qui sort du bain et fume une cigarette, nue, couchée sur une fourrure ? Deux petites bourgeoises étaient là, arrêtées, — mais des bourgeoises de Paris cela vaut des grandes dames d'ailleurs, — - et l'une disait à l'autre : « Ah ! Ce Fau- « riel, c'est mon peintre, je ne comprends pas, « quand on est riche, qu'on se fasse faire son ce portrait par un autre... — Comme elle est jolie, a ma chère, » répondait l'autre, ce comme elle est ce jolie. Et puis, c'est charmant avec lui, ses « femmes sont tellement des femmes d'aujouro: d'hui... » Et leurs yeux brillaient à toutes deux, à travers leurs voilettes. Ce naïf éloge surpris là, sur cet angle de trottoir, me fit un si vif plaisir, que je

m'attardai moi-même, une fois les deux promeneuses reparties, à étudier mon tableau, comme s'il eût été d'un autre. Et du coup, une évidence absolument contraire à celle de Rome me fit m'écrier : — Mais voilà le vrai !... Je venais de me ressaisir, de comprendre à nouveau que pour un artiste la seule règle est de travailler dans sa nature. La mienne est de faire du joli, de l'élégant, du froufroutant. Pourquoi pas? Celle d'un Pesellino ou d'un Angelico était de faire du grave, du sévère, du mystique. Ils avaient raison et j'ai raison... »

Et il riait orgueilleusement aux silhouettes, misentimentales, mi-galantes, éparses sur les murs de son atelier, avec la complète satisfaction de l'artiste facile pour qui l'art est une gaieté, une joie, un bonheur, et qui ne peut pas plus admettre ceux pour lesquels ce même art est une douleur, qu'il ne peut être admis par eux. J'eus la sensation que me réservait cette courte causerie, la dispute éternelle qui sépare à jamais deux races d'intelligences et de sensibilités. Et je me dis à moi-même qu'après tout Fauriel avait eu raison, comme il disait, de recommencer sa besogne de joliesse, si sévèrement condamnée par le vieux quattrocentiste. Qui sait? En s'acceptant, comme il s'accepte, quelqu'une de ses Parisiennes restera peut-être, de même que restent ces fragiles mignardises de

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