L'ADORATION DES MAGES
terre cuite que nous appelons les Tanagras et qui nous racontent les frivolités d'il y a deux mille ans, — attendrissantes dans ce recul démesuré de vingt siècles. Et puis, il se sera plu à lui-même en essayant de plaire au public, comme un La Rochette, s'il avait su peindre, se serait plu en essayant de déplaire au même public. Qui décidera laquelle de ces deux manies est la plus respectable ?... Et enfin cet art un peu frelaté, en irritant à ce point le vieux collectionneur, l'a décidé à ce don de cette (Adoration des mages, qui vaudra au Louvre un Pesellino de plus et un de moins à la Galerie nationale. Au train dont se comporte notre budget d'achat, nous en sommes à compter les belles choses que nous pouvons encore disputer à nos insatiables voisins d'Outre-Manche. Et à cause de cela, toutes ses Taresseuses et toutes ses ^Baigneuses devraient être pardonnées à Fauriel, — même s'il n'avait pas tant de talent!
Le Pîantier. Janvier 189J.
Une Confession
Une Confession
'abbé Cheminât était assis dans son confessionnal depuis deux heures déjà, et le digne prêtre se sentait bien lassé d'avoir entendu la longue suite de mesquins péchés et de peccadilles souvent imaginaires qui chargent la conscience des jeunes et des vieilles pénitentes d'u n curé de province. Celui-ci était connu pour sa profonde et paternelle indulgence, pour sa patience à écouter les interminables détails des scrupules, pour sa haute vertu aussi, et sa pieuse clientèle se faisait chaque année plus nombreuse, plus exigeante, tandis que lui, hélas! ne se faisait pas plus jeune. C'était un homme de cin-
quante-cinq ans qui n'avait jamais été très robuste et qu'une vie d'austérités dans un trop dur climat avait prématurément usé. Par ce soir de la fin de février, il frissonnait de froid au fond de cette petite église des Minimes que tous les habitants de Clermont-Ferrand connaissent bien et qui dresse sa façade grise à l'angle de cette longue et mélancolique place de Jaude, d'où l'on peut voir, la moitié de l'année, la cime du Puy-de- Dôme blanche de neige. Enfin il était seul. Encore cinq minutes, et il remonterait dans l'appartement qui lui servait de presbytère; là il se réchaufferait au feu de sa cheminée, dans sa bibliothèque, et il reprendrait le long travail sur l'histoire du clergé d'Auvergne auquel il rêvait de consacrer sa vieillesse, une fois retiré dans le canonicat plus paisible que Monseigneur lui promettait pour une époque très rapprochée. Pourtant, si pressé futil de retourner à son fauteuil et à ses papiers, comme il confessait jusqu'à cinq heures et que le premier coup de ces cinq heures n'était pas sonné, il demeurait à son poste de soldat en faction tout en écoutant avec délices le silence de tombeau, à peine traversé par quelque remuement de chaise, qui remplissait le sanctuaire. Ce silence, c'était la preuve qu'aucune personne n'avait plus besoin de son ministère et qu'il était libre de partir. Aussi, malgré son habituelle domination de luimême, ne put-il réprimer un mouvement d'hu-
meur lorsque avec cette finesse d'ouïe du prêtre qui connaît les bruits de son église, comme une ménagère les bruits de sa maison, il entendit la porte d'entrée s'ouvrir et des pas rapides s'approcher, puis s'arrêter auprès du confessionnal. Quelqu'un s'agenouillait et frappait doucement à la grille derrière laquelle une planche mobile faisait cloison.
A la nervosité à la fois timide et hâtive de ce geste, comme au froissement d'étoffe dont il s'accompagnait, l'abbé Cheminât devina une femme. Il pensa qu'il devrait encore écouter un récit de manquements au maigre canonique, de petits mensonges, de petites colères, de petites gourmandises, comme on lui en faisait par centaines, qui le contraignaient d'assister en imagination à tant d'innocentes et si médiocres existences. Il se dit que cette dernière pénitente aurait bien pu attendre jusqu'à demain. Puis se reprochant aussitôt cette peu charitable contrariété, il fit une oraison mentale, et il tira la planchette. Malgré l'ombre qui s'épaississait, à la silhouette de la femme agenouillée auprès de lui, il reconnut qu'elle était jeune, et à son regard qui traversait un double voile, qu'elle était en proie à la plus douloureuse agitation. Dès lors, la contrariété de M. Cheminât céda la place à une pensée purement professionnelle. Il en est du vrai prêtre — et celui-là en était un — comme du vrai médecin.
L'un et l'autre, devant un malade ou de corps ou d'âme, abolissent en eux d'instinct tout ce qui n'est pas leur fonction. Le vieux curé des Minimes avait écouté dans sa vie des milliers de confessions. Aujourd'hui même il en avait ouï une dizaine. Mais quand il pencha sa tête grisonnante pour ne pas perdre un mot de celle-ci, la pénitente put voir, derrière le grillage, un profil aussi profondément, aussi pieusement attentif quç si elle eût été la première à s'agenouiller devant lui. L'ascétique aspect de ce visage creusé de nobles rides et qu'éclairaient deux prunelles noires d'une sévérité candide, si l'on peut unir ces deux mots, donnèrent à la jeune femme un battement au cœur, — d'espérance ou de crainte ? Qui sait? — Sa respiration se fit plus courte, et elle récita la prière : « Je me confesse à Dieu... »
— ce Mon père, » commença-t-elle d'une voix presque convulsive, après, que le prêtre lui eut adressé quelques questions auxquelles elle répondit à peine, oc j'ai recours à vous dans une heure terrible de mon existence... Je suis à la
veille de commettre un crime, et un crime auquel je ne survivrai pas... Ne me demandez pas quel crime. Je ne vous le dirai point. Mais je le commettrai, je dois le commettre, » ajouta-t-elle, en insistant sur ce mot : je dois. — ce Mon père, malgré cela, je ne suis pas mauvaise. Vous voyez. J'ai encore la foi. Je viens vous supplier de m'accorder d'avance l'absolution pour ce que je veux faire, afin que je ne meure pas damnée... Je comprends. Ma démarche paraît insensée, puisque je sais que c'est un crime, puisque je l'avoue, « ne le commette^ pas, » allez-vous me dire... Si je pouvais vous raconter tout, mon père, vous mesureriez ma misère, vous la plaindriez, vous sauriez aussi que c'est inévitable... Ah! » gémit-elle en appuyant son front contre la grille, comme incapable de supporter le fardeau de douleur qui pesait sur elle, et un sanglot la souleva tout entière, tandis qu'elle répétait ce « Ah! » désespéré, en ajoutant: ce Mon Dieu, ayez pitié de moi!... t>
Quoique l'abbé Cheminât eût toujours exercé son ministère dans un milieu oùles fautes sont d'un ordre très médiocre, il avait reçu parfois d'étranges confidences. L'âme humaine, remuée dans ses profondeurs, rend toujours le même sinistre son de folie et de malheur, même parmi les plus déprimantes pauvretés des circonstances. Et puis, le prêtre ressemble au médecin sur ce point en-
core : il ne s'étonne jamais du cas, de l'anomalie qui,. pour tout autre, serait monstrueuse- Cependant le vieux confesseur demeura épouvanté devant l'aberration morale que révélait la démarche de la jeune femme. Comment cette malheureuse créature, dont le souffle haletant disait l'agonie, pouvait-elle unir tant de piété à tant d'égarement, croire au pardon de Dieu, le rechercher, l'implorer et, dans la même haleine, parler d'un crime à commettre et d'un suicide? Car c'était bien cela que son aveu signifiait : elle voulait commettre un crime er se tuer ensuite! Quel crime? La première idée du prêtre fut qu'il s'agissait d'un drame de jalousie. La jeune femme avait été trahie, par un mari? par un amant ? Peu importait. Elle avait été trahie, et elle se préparait à se venger. Dans ces crises aiguës de passion, l'unique remède est de gagner du temps. Le prêtre ne l'ignorait pas. Aussi commença-t-il de répondre avec sa plus pénétrante onction :
— a Ma fille, ce que vous demandez là est impossible. Vous savez bien que la seule pensée d'une faute est déjà une faute, lorsque cette pensée est acceptée. Vous le savez aussi, puisque vous êtes restée chrétienne : si la miséricorde de Dieu est infinie, elle exige notre repentir pour descendre sur nous... Cette idée que vous avez eue de venir à son tribunal, c'est une grâce, une grande grâce. Ne la laissez pas échapper. Repen-
tez-vous d'avoir prémédité une action que vousmême qualifiez de criminelle. Remerciez le Seigneur de l'avoir préméditée seulement. Renoncez-y de tout votre cœur, de toute votre âme, et dites avec moi : Ne nous induisez pas en tentation... »
Il la vit qui secouait la tête d'un mouvement de révolte, et, d'un accent où frémissait une volonté indomptable, elle répondit :
— « Non, mon père. C'est inutile... Mon parti est pris. Je ferai ce que j'ai résolu, et je mourrai ensuite, je mourrai damnée, » et elle répéta : oc Damnée, damnée... »
— « Revenez demain, » dit le prêtre que cette exaltation accrue effrayait davantage encore. « J'aurai consulté mes supérieurs ecclésiastiques, » continua-t-il prudemment, « et peut-être... »
— ce Et si je ne peux pas revenir?... » interrompit-elle, ce si demain j'ai déjà fait la chose?... Je me suis traînée jusqu'ici ce soir par un dernier effort, pour ne pas la faire, cette affreuse chose, sans en avoir demandé pardon d'avance. Non, » dit-elle, en s'affaissant sur elle-même, ce je suis perdue. Dieu me repousse comme les autres... Où trouver du secours? Comme je souffre! Mais comme je souffre!... »
L'abbé Cheminât demeura quelques instants silencieux. Il regardait de nouveau l'étrange pénitente, en essayant de discerner un signe de ce
qu'il soupçonnait maintenant. La décomposition des traits du visage n'était pas seulement due à l'émotion. Il y reconnut ce masque hagard et contracté que la grossesse inflige aux femmes. Le manteau dont s'enveloppait l'inconnue s'était entr ouvert dans Tabandonnement de son dernier geste, et la déformation de la taille était apparue. La jeunesse de la malheureuse, la pauvreté décente de sa mise, l'épaisseur de son voile,rheure choisie par elle pour se glisser dans l'église, tout révélait que la cause vraie de son désespoir était, non pas la jalousie, comme le confesseur l'avait cru d'abord, mais la honte de la fille-mère à la veille d'accoucher. Le prêtre fut saisi, à cette découverte, d'une angoisse affreuse. Toute la responsabilité du sacerdoce s'émut en lui. Il eut l'intuition, l'évidence plutôt, que s'il essayait d'en savoir davantage, le sursaut plus violent de cette honte précipiterait cette créature, malade dans son âme plus que dans sa chair, à quelque attentat immédiat. En même temps l'idée de la décision audacieuse, presque hérétique, qu'il lui fallait prendre, le faisait trembler tout entier. Mais ce simple et noble desservant de province était un homme de foi profonde, un de ces croyants aux lèvres de qui monte spontanément, dans les grandes épreuves, la prière suprême : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Il éleva son âme à Dieu, avec toute l'ardeur dont il était
capable, pour obtenir un peu de lumière, une inspiration qui lui permît de découvrir la parole qui fût bienfaisante à cette âme affolée, qui empêchât le double crime auquel ce désespoir était résolu. Il lui sembla qu'une grâce d'en haut avait en effet conduit à lui la jeune femme. Dans le rapide, dans le foudroyant éclair de cette brève méditation, il comprit que l'amour de la vie et l'espérance n'étaient pas tout à fait arrachés de ce cœur. Oui. La fille-mère aimait encore la vie, puisqu'elle ne s'était pas tuée dès les premiers symptômes de grossesse, et elle aimait déjà l'enfant, puisqu'elle n'avait pas eu recours à l'avorteuse. Le prêtre pria de nouveau avec une ferveur que redoublait son scrupule, et, d'une voix attendrie et sévère, il dit:
— «Je vais demander à Dieu, ma fille, de vous pardonner d'avance ce que vous voulez faire... Seulement j'y mets une condition irrévocable. »
— « Laquelle, mon père ? »
— « (Avant de le tuer, vous lui donnerez le sein. » Et, comme s'il eût eu peur de ses propres paroles, il murmura plutôt qu'il ne récita la formule d'absolution : ce In nomine... » et sa vieille main tremblait en refermant la grille du confessionnal.
La femme restait là, incapable de bouger, tant la perspicacité du prêtre l'avait attérée* Elle l'entendit qui sortait de la guérite du confessionnal, et elle frémit de terreur à l'idée qu'il allait s'arrêter, l'attendre, lui parler. Mais non, il s'éloignait du côté de la sacristie. Elle se dit qu'il reparaîtrait dans quelques minutes, le temps de dépouiller le surplis. La pensée de croiser, même dans l'ombre des piliers, cet homme qui savait son secret, lui rendit la force de se lever. Elle crut qu'elle accoucherait là, sur une dalle de cette froide église où elle était entrée chaque soir depuis un mois, — son dernier mois, — et sans oser ce qu'elle avait enfin osé. — ce Avant de le tuer... » avait dit le confesseur, et le pauvre enfant encore à naître avait remué dans le sein de l'infanticide, comme s'il eût, lui aussi, compris la funeste parole. Ces douloureux coups de pied, combien de fois Juliette — c'était le nom de la fille-mère — en avait écouté le poignant appel retentir dans les profondeurs vives de sa chair! Jamais comme à cet instant et avec cette émotion. Elle eut l'é-
VHE CONFESSION 2]f
nergîe de gagner la porte en s'appuyant aux murs, de héler sur la place une voiture vide, — un de ces berlingots, élevés sur roues et à vitres pliables, qui servent de fiacres dans le centre de la France. Elle y monta. Les rudes secousses sur le pavé pointu en pierres de Voloie lui furent un supplice physique, à en crier. Elle ne retrouva quelque bien-être, si un tel mot peut s'appliquer à une telle misère, qu'une fois couchée dans le lit de la sordide chambre de l'hôtel à bon marché où elle s'était réfugiée cinq semaines auparavant et lorsqu'il était devenu impossible de cacher son état davantage. Un feu qu'elle avait allumé éclairait d'une mouvante lueur le papier flétri de la tenture, les meubles d'acajou dépareillés avec leur reps, jadis rouge, le tapis de feutre rapiécé qui couvrait à peine les malons dévernis du carreau. Ce décor de détresse et de pauvreté, c'était pourtant un abri! Grelottante, Juliette se pelotonnait entre les draps de coton rapiécés et sous les couvertures minces, sur lesquelles elle avait jeté ses hardes pour en augmenter l'épaisseur. Au dehors des gens marchaient. Des appels partaient et des rires. C'était l'heure du dîner, à la table d'hôte. Quelqu'un tenta même de pénétrer dans la chambre. C'était un homme qui se trompait de porte et qui jura en reconnaissant le numéro. La malade trembla que le verrou ne fût pas suffisant, et elle se releva pour rouler sa malle contre le bat-
tant. Son ventre si lourd l'accablait d'un tel poids: à peine eut-elle la vigueur de cet effort. Elle se recoucha, glacée, et l'enfant remua d'un nouveau sursaut, si violent qu'elle se dit : ce C'est pour maintenant... » Elle attendit. La douleur passa, et, l'énervement de cette secousse ayant achevé de briser en elle le ressort moral, elle se mit à pleurer, pleurer, indéfiniment, silencieusement.
La fièvre l'avait saisie. Ses idées allaient et venaient dans son cerveau, où ses veines battaient à croire que sa tête éclaterait. Un par un, les épisodes de la banale aventure qui l'avait amenée à cette heure sinistre, se représentaient à sa mémoire surexcitée. Comme les noyés aperçoivent leur existence entière déployée devant eux, elle se rappelait son enfance écoulée à Paris, au dernier étage d'une morne maison de la rue Saint- Jacques, près du lycée Louis-le-Grand, où son père professait la cinquième. Ils étaient quatre enfants à vivre sur le maigre traitement de l'universitaire. Quelle pitié! Faire figure de demoiselle quand on aura moins de dot un jour que la fille d'un fermier, qu'une saine et robuste paysanne qui ne reçoit pas d'instruction, qui n'apprend ni le piano, ni l'histoire, ni les langues, mais aussi elle n'a pas de rêves en elle, d'impossibles, de dangereux rêves. Puis Juliette revoyait la mort de sa mère, et, coup sur coup, celles de sa sœur cadette, de
son second frère, enfin de son père... Où se tourner? Plus d'intérieur et pour toute fortune un brevet d'institutrice! Avec la protection d'un des collègues du mort, elle était entrée comme gouvernante dans une famille riche... Comment s'était-elle laissé séduire par le jeune baron de Querne, un des familiers de la maison? — Est-ce qu'elle savait? Il flotte dans une atmosphère de luxe les germes de trop funestes tentations. Malgré la bienveillance des parents, que de froissements elle avait subis, qui l'avaient rendue mauvaise! Quelle involontaire et irrésistible levée de vilains sentiments s'était faite en elle, rien qu'à l'approche des jeunes femmes de son âge, qui, venues en visite, montaient parfois jusqu'à la chambre d'étude, en haut, pour embrasser ses petites élèves! Respirer le parfum de leurs toilettes, deviner leur libre et belle vie de plaisir, de fantaisie, et, pour quelques-unes, d'amour secret, lui dépravait le cœur. Puis, quand au salon, où elle descendait chaque soir, M. de Querne avait commencé de s'occuper d'elle, où auraitelle trouvé la force d'arrêter net cette cour, comme elle devait? Cela l'avait flattée d'être aimée, comme une de ces femmes trop enviées, par un jeune homme dont elle savait les succès. Car elle avait cru qu'elle était aimée. Elle avait cru en cet homme, qui, pourtant, ne lui avait jamais parlé de l'épouser. Et un jour, de faiblesse
en faiblesse, de rendez-vous en rendez-vous, il était devenu son amant. Deux mois d'ivresse, de joie profonde, insensée, — pour elle seule! S'il l'avait aimée, lui, fut-ce une heure, aurait-il eu la cruauté de cet abandon subit, outrageant, aussi atroce qu'inexplicable : — a Je ne vous aime plus, ce n'est pas ma faute?... » Ah ! quelle phrase, et comment cette bouche d'homme, qui lui avait donné de si ardents baisers, avait-il pu la prononcer?
Les images se faisaient plus nettes, plus affolantes. Juliette se revoyait à l'époque où la terrible perspective s'était découverte, puis imposée à son esprit: elle était enceinte! Dans cette épouvante, pas une minute elle n'avait eu la pensée de recourir au séducteur, trop fière pour subir les doutes dégradants de cet homme qui n'avait même pas cru qu'il était son premier amant. Il lui avait dit cela encore lors de leur rupture, il avait osé lui dire cela ! Qu'aurait-il vu dans cet aveu ? Une tentative de chantage. Et Juliette s'était tue. Des jours et des jours s'étaient succédé pour elle dans l'angoisse.Tantqu'elleavaitpu,elleavait dissimulé au regard des parents de ses élèves. Quand elle avait compris que sa ceinture la trahissait, elle avait prétexté une maladie de son frère, alors petit professeur au lycée de Clermont. Elle s'était rendue en effet dans cette ville. Puis arrivée à la gare, elle n'avait pas eu le courage d'aller chez ce frère. Elle
s'était fait conduire dans un hôtel écarté, au hasard. Elle s'était inscrite sous un faux nom, et, là, depuis six semaines, elle attendait, hypnotisée par Fidée de ce crime dont elle avait voulu demander pardon par avance au prêtre. Si la destinée voulait qu'elle accouchât avant terme et que l'enfant ne vécût pas, elle vivrait, elle. Son honneur serait sauvé. Elle pourrait refaire son existence après cette unique faute. Si l'enfant naissait à terme et vivait, eh bien ! elle et cet enfant mourraient tous deux. Pourquoi, si c'était une fille, l'exposerai t-elle à un sort pareil au sien, pire peutêtre? Si c'était un fils, au sort de son père et de son frère dont elle connaissait les misères de forçat bourgeois? Non. Pour les malheureux qui n'ont pas d'argent, et qui ne sont pas des ouvriers ou des paysans, mieux vaut ne jamais naître,- ou mourir aussitôt...
A travers le tourbillonnement de ces idées, la douleur recommençait, plus aiguë, plus lancinante, si cruelle que, pour ne pas crier, Juliette mordait son oreiller, en tordant son pauvre corps. Elle était entrée dans la période suprême du travail. Combien de temps dura cette agonie, qu'elle eut l'énergie de supporter sans que ses gémissements franchissent le seuil de cette chambre garnie qui devait garder son secret? Elle n'aurait su le dire. A un moment la souffrance devint si forte
qu'elle crut qu'elle allait: mourir et que tout se confondît dans sa tête. — Et l'enfant naquit.
C'était le matin, — un matin froid et gris d'Auvergne qui filtrait son jour terne à travers les rideaux. Juliette avait l'enfant là, tout près d'elle. La connaissance lui était revenue, après la torture finale. Elle le sentait qui vivait, et elle n'avait pas encore étendu les mains pour le toucher. L'horrible projet lui hantait de nouveau la pensée. Le mieux serait de le saisir tout de suite, de lui fermer la bouche avec la main et de l'étouffer. Un geste suffisait, — quel simple geste! Elle n'en avait même pas l'énergie. Une fatigue démesurée l'envahissait, comme si, avec le sang qu'elle avait perdu dans cet affreux accouchement solitaire, sa volonté se fût en allée d'elle. Tout à coup, dans le silence de la maison et de la place, à peine éveillées, un vagissement se fit entendre, aigu et faible à la fois, qui la tira brusquement de la léthargie où elle s'abandonnait. Elle se dit: « Il faut agir. » Elle prit l'enfant avec un frémissement. Ses doigts errèrent sur le fragile corps,
tout humide et tiède des entrailles maternelles. Elle voulut le voir. A la clarté du demi-jour elle regarda... C'était une fille. L'innocente et informe créature remuait ses petites jambes, plissait ses petites paupières, tendait ses petites lèvres. Soudain Juliette entendit en pensée la voix du prêtre : <r (Avant de le tuer, donnez-lui le sein... » Et, docilement, presque servilement, elle défit sa chemise, découvrit sa gorge maigre, et elle appliqua contre le mamelon cette bouche instinctive qui hésita d'abord, puis commença de téter avec avidité. La mère aidait à cette succion encore maladroite en pressant son sein de sa main libre. Et à mesure que les gouttes de son lait passaient dans cette chair issue de sa chair, des larmes montaient à ses yeux, de douces, de bienfaisantes larmes, où se noyait son désespoir, et voici qu'elle se mit à murmurer parmi ses sanglots : ce Ma fille ! ma fille! » et au Heu d'étouffer la chétive et misérable créature, elle la berçait amoureu sèment. . . Le prêtre avait eu raison de l'absoudre. Elle était sauvée de son double crime.
Le Plantier. Janvier 1897.
Humble Exemple
Humble Exemple
f t à quelle influence, avez- vous dû von guérison? » interrogea la marquise c Tïllières. a Je le connais trop, cefunesi attrair du désespoir, » ajouta- r -eUedesavoixbassi àdemivoilée,enfixantsesyeuxbleussurlaflamrr souple du foyer. Le chagrin violent de son précot et tragique veuvage, la mélancolie de sa solituc auprès de sa mère, durant les deux ans qui avaiei suivi la more du marquis Roger dans le comb; de Wissembourg, d'autres tristesses inexprimés passèrent dans ses beaux yeux. (Voir Un Caur c Femme.) Puis elle les releva vers le comte Hem de Poyanne, avec cette pitié respectueuse, presqu
le vers célèbre : « o4mour, amour, quand tu nous tiens I... y> Mais la digne dame s'était retirée depuis une heure déjà, le temps pour le comte de rappeler une par une les principales scènes de sa vie; sa triste jeunesse d'orphelin auprès d'un père misanthrope, son mariage, la trahison de sa femme, son duel malheureux avec l'ami félon, puis son départ désespéré pour la guerre d'Allemagne, la fureur avec laquelle il avait cherché la mort, son inutile blessure sous Orléans, sa lente convalescence et sa rentrée forcée au château de Poyanne, dès février, dans un coin perdu de Franche- Comté. Là, une immense, une irrémédiable lassitude physique et morale l'avait terrassé, et il avait rêvé de s'enterrer vivant dans cette solitude, parmi les détresses de cet universel écroulement privé et public. Et il continuait, répondant à la question par laquelle sa gracieuse interlocutrice l'avait convié à pousser plus avant ses réminiscences d'un récent passé et déjà si lointain, puisque deux ans seulement l'en séparaient, et qu'entré dans la politique dès ce mois de février 1 871, il s'y était fait cette place si active, si haute et si courageuse.