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L ADVERSAIRE II

tant justifié, n'étaient pas de celles qui disposent l'esprit à des imaginations fantastiques. Rien de moins romanesque au contraire, et de plus naturel. Fatigué de dormir au camp, j'avais, aussitôt arrivé à la ville du Saint-Sépulcre, laissé mes hommes s'installer avec leurs chevaux près de la porte de Jaffa, et prosaïquement pris moi-même une chambre à l'hôtel dans une espèce de caravansérail monté à l'Européenne par un ancien drogman de voyageurs. A ce moment de l'année, quinze jours après les fêtes de Pâques, cet hôtel était presque vide et je dus faire connaissance avec les six personnes en compagnie desquelles je mangeais à table d'hôte. Ces mots, n'est-il pas vrai, s'associent mal aux visions qu'évoque le nom de Jérusalem, et les convives de ce dîner ne s'y associaient pas beaucoup mieux. C'était d'abord une vieille dame Allemande accompagnée d'une gouvernante à peine plus jeune qu'elle; — puis un négociant Américain de cinquante ans et sa femme; — puis un commis voyageur Autrichien, représentant- d'une maison de Londres, et enfin un de mes compatriotes, un Français, et certes je ne me doutais guère, quand je commençai de causer avec lui, qu'il demeurerait pour toujours lié dans mon souvenir à la plus énigmatique des histoires auxquelles j'aie jamais assisté comme témoin.

Ce garçon se nommait Alfred Vincent. Il pouvait avoir trente-cinq ans. Il était assez grand, étroit d'épaules, déjà un peu chauve, et de mine chétive, avec ce je ne sais quoi d'affiné tout ensemble et de plébéien qui se rencontre si fréquemment dans la classe moyenne Française. A l'oreille un peu épaisse, aux traits un peu gros dans la face massive,j'auraisdevinéle paysan tout voisin, même si je n'avais pas su presque aussitôt l'origine très récente de la fortune qui permettait à ce jeune homme le loisir d'un aussi lointain voyage. Son grand-père s'était enrichi dans l'industrie des couteaux, à Thiers, d'où la famille était originaire. Alfred avait été élevé en Auvergne jusqu'à sa douzième année. Nous eûmes donc tout de suite des souvenirs de jeunesse par où nous accrocher. Le père et La mère avaient eu deux enfants seulement, une fille et un fils, suivant la règle de la bourgeoisie française qui redoute trop le partage de la richesse acquise. La famille était venue à Paris achever l'éducation de ces deux enfants. Aujourd'hui, Alfred survivait seul, ayant perdu cette sœur et ces parents. Séparé de sa province ses vingt années et plus de vie de Paris; sé- S par sa fortune de ses cousins restés pauvres; ■ occupations, faute d'avoir su choisir une car- :, il représentait le vrai type de cette troisième •ration, si mince d'étoffe chez nous et pour

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tant de raisons trop profondes! Telle était du moins la personnalité démêlée par delà ses confidences après quarante-huit heures. Mais je l'avais constaté aussi, au rebours de la plupart des jeunes rentiers de cette sorte, il gardait deux qualités excellentes : il demeurait désireux de s'instruire et capable de voir par lui-même. L'hérédité du grand-père se manifestait par ce double instinct, et cette preuve d'une réelle intelligence rendais plus pitoyable l'oisiveté où ce garçon se préparait à vieillir, comme tant d'autres de sa classe. Je l'entends encore me dire dès le premier soir, à propos de la Galilée, où il avait voyagé, le célèbre livre de Renan à la main :

— ce Je vous avouerai que je ne suis guère croyant. Je parcours la Palestine en curieux et non pas en pèlerin. Mais sur un point je trouve cette Vie de Jésus absolument fausse. L'auteur prétend établir une analogie entre les apôtres et les gens que vous rencontrez aujourd'hui à Naplouse, à Nazareth et à Tibériade... Moi, j'ai subi l'effet précisément contraire. Bien loin de s'animer au contact de cette population syrienne et de ces paysages, les figures de l'Évangile s'éloignent, s'évanouissent, disparaissent. Elles sont trop autres... Je comprends très mal l'immense révolution morale accomplie par les douze premiers compagnons du Christ. Mais si je me les imaginais semblables aux pêcheurs actuels du lac de

Tibériade, je ne la comprendrais plus du tout... Au fond, le scepticisme de Renan était incomplet : il ne doutait pas assez de lui-même... a

Cette remarque n'est pas très originale, et si je la rapporte, c'est pour établir d'abord que ce jeune homme était préoccupé des,choses de l'esprit, et puis qu'il n'était nullement enclin à la superstition. Ce double trait de sa nature — en cela encore bien française, par la lucidité et par le positivisme — devait augmenter le prix de ses confidences, dans la crise particulière qui se préparait à notre insu. Durant les premiers jours qui suivirent notre rencontre, j'avoue que je souffris plutôt des portions trop froides, presque inentraînables de cette intelligence. Il ne me quittait pas plus que mon ombre, et vraiment dans cette Jérusalem qu'il faut sentir et subir avant de l'analyser, il n'était pas le compagnon souhaitable. Trop d'enthousiasme est mêlé aux pierres de cette ville, trop de fièvre flotte dans son atmosphère pour qu'il soit possible de la bien voir sans un peu d'enthousiasme soi-même et un peu de fièvre. Ce rien d'exaltation manquait à ce garçon absolument. A causer avec lui dans certains coins de cette cité du Calvaire, je mesurais le degré auquel ces vingt années de systématique radicalisme ont déchristianisé la jeunesse française. Je me rappelle lui avoir montré ainsi devant

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la porte du Saint-Sépulcre le plus émouvant des emblèmes : la pierre tombale d'un croisé, un Jacques Daubigny, qui a voulu être enterré là, au seuil de ce sanctuaire, pour la libération duquel il était venu mourir si loin des siens, si loin de sa patrie. Le dessin de son corps se discerne encore sur cette dalle, et son écusson. C'est l'humble soldat tué à son poste, et comme c'est grand!

— « Çà en a l'air, » me répondit Alfred Vincent, « mais il est probable que ce digne croisé fut un affreux brigand, comme les autres. J'étais petit garçon à l'époque de la guerre. N'importe. Depuis ce temps-là, je ne crois plus aux héros! Les Bavarois ont déménagé trop de nos pendules et les mobiles trop dévalisé notre cave... »

Qu'un homme fin et cultivé, mais avec cette médiocrité d'imagination et ce terre à terre d'idées, dût soudain me donner le spectacle de violentes impressions nerveuses, je ne m'y attendais guère, quoique cette extrême irritabilité des nerfs puisse s'associer aux pires bourgeoisismes de jugement. Les femmes de condition moyenne en sont la quotidienne preuve. J'assistai à cette déconcertante volte-face, cinq jours après notre rencontre et au moment même où je projetais de rompre ce compagnonnage, trop peu vibrant à mon gré. J'avais même commencé en faisant à moi tout seul une excursion à Béthanie et à la

grotte du La\are } veni foras. Je trouvai, à mon retour, que l'hôtel s'était rempli de monde. Tout un débarquement de paquebot inondait Jérusalem de touristes, et au lieu de le regretter, comme il eût été naturel, je m'en réjouis. Alfred Vincent ferait de nouvelles connaissances et je serais plus indépendant.

Je repris donc avec bonne humeur ma place à la table commune où j'avais, ce soir-là, à ma droite toujours, mon compatriote, et à ma gauche un Anglais de l'espèce communicative. Elle existe aussi. Ce nouveau venu était un grand et robuste athlète de trente ans, avec une figure de dogue, mafflue, audacieuse, le nez carré, le menton ramassé, le poil très blond, presque roux, les yeux très clairs dans un teint sanguin sous le hâle. Il n'offrait, au premier regard, aucune particularité qui le distinguât des innombrables jeunes gens de sa race en train de parcourir à l'heure actuelle les diverses parties du monde, tous avec la même physiologie de gymnastes et de boxeurs, tous vêtus des mêmes costumes adaptés à chaque climat et à chaque sport, tous surnourris, sous l'Equateur ou près du pôle, de viande rôtie, d'alcool et de Champagne sec. Un détail, pourtant, était très individuel chez M. Robert Marshall, — sa voix, qu'il avait très douce, un peu voilée, presque féminine. Le contraste entre sa visible virilité d'endurance et ce timbre de voix si délicat, si

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musical, devenait plus sensible quand le jeune homme parlait français, avec un léger accent étranger. Il maniait notre langue, d'ailleurs, avec une sûreté remarquable. Je m'en étonnai moins quand j'appris qu'il avait un peu de notre sang dans les veines. Sa grand'mère était de Bordeaux. Ce métissage expliquait la singulière ambiguïté de tout son être, un je ne sais quoi de complexe que Ton devinait en lui. Quoiqu'il eût ces manières ouvertes et un peu brusques qui sont volontiers celles des Anglais, on ne le sentait pas aussi simple, aussi transparent que la plupart de ses compatriotes. Il attirait et il repoussait tout ensemble, comme tous les êtres, très aimables mais trop souples, qui vous séduisent en éveillant votre défiance. C'était là une vague impression comme les rencontres de voyage en suggèrent par centaines, et elle ne se serait pas précisée jusqu'à ce degré sans la conversation que j'eus le soir même avec Alfred Vincent. J'avais observé son silence durant le dîner, et je l'avais attribué à mon abandon de l'après-midi. Une fois sorti de table, je le cherchai dans le patio où nous passions d'ordinaire une partie de la soirée à fumer le narghilé, parmi les marchands qui étalaient des étoffes de l'Inde, des tapis d'Asie Mineure ou de Perse, et des armes de Damas. Je ne le vis point. J'eus peur de l'avoir froissé vraiment, et comme, en fait, il avait été très aimable pour

moi, je crus devoir monter jusqu'à sa chambre, d'autant plus que nous avions projeté une tournée en commun au couvent de Mâr-Saba et à la mer Morte, Je lui devais de m'en dégager au moins avec un morif acceptable. Cet entretien, dont je ne pressentais pas l'étrangeté, allait au contraire me donner une raison bien inattendue de tenir à cette petite expédition.

Je trouvai mon jeune compatriote en train d'enfermer des objets dans une valise portative, comme quelqu'un qui se dispose à partir dès le lendemain matin. Il parut assez gêné de ma visite, et, devançant toutes mes questions, il me dit:

— « Vous êtes étonné de me voir occupé à ces préparatifs?... Je vous aurais prévenu tout à l'heure, si vous aviez été seul... Je me suis décidé à hâter mon retour en Europe. Je prendrai le bateau du 21, et, comme nous sommes le 16, je n'aurai que le temps de faire cette excursion à Mâr-Saba. Je n'ai pas voulu vous presser, et j'irai seul... »

Il se tut. Son embarras était si étrange, son procédé si en dehors de ses manières habituelles que je lui répondis, sans le moindre détour :

— a Nous avons eu ensemble de trop bons rapsrts pour que nous nous quittions sur une équiique... Je ne vous ai blessé en rien?... »

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— « Vous! Quelle idée! » s'écria-t-il, et son accent était - sincère, ce Mais c'est moi qui serais désolé si vous interprétiez de la sorte ma résolution de m'en aller... D'abord je comptais vous demander, et ce soir même, si, à la rigueur, vous ne consentiriez pas à m'accompagner. Je veux simplement que vous vous sachiez bien libre... D'ailleurs, » conrinua-t-il après une hésitation, ce pourquoi vous cacherais-je la raison qui me fait partir ainsi?... Après tout, c'est vrai, je vous dois une explication, et cela me soulagera de vous la donner... »

Il avait marché à travers la chambre en prononçant ces mots, et sans dissimuler une agitation qui trahissait un véritable combat intime. Il s'arrêta tout d'un coup en face de moi et il me dit, avec cette anxiété impérative qui se mélange aux confidences dont on a un peu de honte :

— o: Promettez-moi que vous ne vous moquerez pasdemoi, quoique jevousavoue,etpermettezmoi de vous poser d'abord deux questions?... »

— « C'est promis et c'est permis, » lui répondis-je, « et ne vous énervez pas au sujet de cette course à Mâr-Saba: rien ne m'empêche de me mettre en route avec vous et dès demain matin... »

Cette phrase parut le tranquilliser. Je le reconnus au ton avec lequel il me dit : ce Merci. » Puis, après un silence, et avec plus d'embarras encore :

— s C'est que mes questions vous sembleront si bizarres, s reprit-il, « et moi-même, au moment de les formuler, je me fais l'effet d'un fou... Enfin, puisque vous ne vous moquerez pas... Avez-vous eu dans votre vie des pressentiments, et y croyezvous?... B

— « Je n'en ai jamais éprouvé, » lui répondisje, a du moins d'assez sérieux pour qu'ils comptent. Mais j'y crois dans une certaine mesure. Par exemple, je n'ai jamais eu à me louer d'avoir lutté contre une antipathie. Et pourquoi la nature n'aurait-elle pas chez nous, comme chez, les animaux, un instinct qui nous mette en garde contre quelque hostilité latente? Seulement, tout cela est si vague, si confus, si indéfinissable... d

— a Donc vous ne niez pas les pressentiments?» reprit Alfred Vincent; a et les ressemblances, les admettez-vous ? Je veux dire : dans telle ou telle personne, que vous rencontrez pour la première fois, reconnaissez-vous telle autre personne déjà rencontrée dans d'autres circonstances, même quand ces deux personnes ne se sont, elles, jamais connues l'une l'autre et qu'elles sont absolument étrangères l'une à l'autre? Et avez-vous observé que ces ressemblances de physionomie s'accom-

agnent toujours de profondes ressemblances lorales?... »

— « Vous flattez une de mes manies, » l'înter- >mpis-je. «Mais c'est-à-dire que je suis obsédé

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par Ja vision de ces analogies-là.,. J'en suis persuadé : il n'y a qu'un nombre fixe et borné d'individualités humaines, elles se reproduisent toujours les mêmes, et elles agissent toujours de même, si bien que deux êtres du même type qui ne se sont jamais vus, placés à deux extrémités du monde social, se comportent d'une manière identique dans des circonstances identiques. Au fond, chacun de nous a toujours les mêmes amis et les mêmes adversaires. Cette théorie reste assez difficile à prouver par des faits, comme toutes celles qui touchent au domaine mystérieux de la personnalité. Pour moi, elle est indiscutable... »

Alfred Vincent m'avaitécouté avec une extrême attention. Son visage s'était comme éclairé à mesure que je parlais, et ce fut d'une voix tout en confiance qu'il me répondit :

— a Eh bien! c'est une de ces ressemblances qui m'a supplicié ce soir au point que je n'ai pu la supporter... Il s'agit de ce voyageur qui était assis à votre droite, avec ce visage un peu carré, ces yeux clairs, ce je ne sais quoi de félin et de câlin dans ses allures d'homme très robuste et très franc. »

— <c Je vois que vous l'avez bien regardé, »

fis-je.

— a Je ne l'ai pas regardé, » répliqua-t-il d'un accent étrange, «je Y ai reconnu. C'est le quatrième personnage de ce type — exactement de ce type,

entendez- vous? — que je rencontre, et quand je vous aurai dit ce qui m'est arrivé avec les trois premiers, vous comprendrez que je n'aie pu accepter l'idée d'un rapport quelconque avec celuici... Vous savez combien je suis rebelle à la superstition, et pourtant, aussi vrai que vous êtes ici, je sais, je ne peux pas ne pas savoir que si je n'obéis pas à cet instinct, cet homme me sera funeste. Comment? En quoi? Cela, je l'ignore. Mais il me sera funeste, comme les trois autres, et de la même manière... »

Il avait énoncé cette peu rationnelle mais sincère conviction avec une incroyable ardeur de foi. En dépit de la curiosité qui me dominait, je ne pus m'empêcher de réfléchir à cette loi d'équilibre mental qui veut que notre âme ait toujours sa part de croyance au surnaturel. Celui-ci n'admettait pas ce surnaturel dans les choses de la religion, et il y croyait sur un point particulier de la vie privée, d'une croyance totale, absolue, irraisonnée. Et déjà il commençait son récit :

— a La première rencontre que j'ai eue avec ce type d'individus ou d'adversaires, comme vous avez dit, remonte à quinze ans déjà. J'étais au collège à Paris, et en rhétorique. J'étais interne, — une idée de mon père qui ne croyait pas aux éducations faites à la maison. — Au lendemain des vacances du jour de Tan, il arriva un nouveau, qui était, avec la différence d'âge, le

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