I. Edmond Ilugiict, o/>. rit., p
s'en douterait pas. Seules, leurs doctes leçons nous apprennent que des termes généraux aussi incolores en apparence que « payer », « salaire », « flatter », « penser », « savoir », « niaiserie », « rival », etc., avaient, à l'origine, une signification spéciale et concrète. Mais qui songe aujourd'hui, en « payant » son marchand ou son propriétaire, que c'est pour l'apaiser (pacarè) qu'il sort cet argent de sa poche? Et si l'argent payé est un « salaire », qui se souvient encore que le salaire reçut ce nom au temps où il consistait en une certaine quantité de sel ? Nous « flattons » nos amis, et parfois nos ennemis : savons-nous que nous les traitons alors comme des chevaux, sur la peau desquels nous passons la main, afin de la rendre « flate », c'est-à-dire plate et unie? Si, quand nous « pensons », nous « pesions » vraiment nos mots et nos idées, nous serions fiers à meilleur droit de notre dignité de créatures pensantes ; et si notre « savoir » gardait toujours sa « saveur » (sapor), il ne serait jamais un fade pédantisme. La « niaiserie » parfaite est l'innocence au « nid », et la véritable « rivalité » est celle de deux propriétaires voisins qui se disputent le même cours d'eau.
Assurément, on peut oublier la plupart des ces étymologies sans inconvénient aucun pour le style, et parfois même avec avantage. L'adjectif « splendide », par exemple, ne reçoit pas le moindre lustre de cpjca^v, substantif grec, qui est à sa racine ; il ne gagnerait rien à faire revivre ce radical et à rappeler aux hellénistes et aux médecins l'éclat particulier de la peau dû à une
maladie de la rate. « Délirer » n'est-il pas plus beau quand notre ignorance le rattache aux transports d'un « lyrisme » tout brûlant de fièvre, que lorsqu'on sait qu'il signifie simplement sortir du sillon {lira), et n'est qu'un synonyme de « dérailler »? Le sens primitif de « danger», à savoir: puissance, domination, est une petite curiosité philologique qui ne donne point d'indication utile aux poètes ni aux prosateurs. Et à quoi peut-il leur servir aussi de lire, dans de savants ouvrages, que « mûr » (maturus) a tellement changé de sens qu'il signifiait précoce à l'origine, et s'opposait à serotinus ou tardif1 ?
Prendre, pour dénommer une idée, un acte ou un objet, la première venue de ses qualités sensibles, — profonde ou superficielle, — est, nous enseignent les philologues, le procédé ordinaire de l'homme dans la formation des mots: ce procédé se découvre, à l'analyse, dans la langue écrite comme dans la langue populaire ; mais il apparaît plus immédiatement dans celle-ci. C'est parce que le nom commun « tête » (testa, — pot) ne trahit plus son origine, que le peuple le remplace par « boule ». Un « jaunet », un « blanc », un « oignon » sont des figures plus expressives qu'une « pièce d'or », une « pièce d'argent », une « montre ». « Balancer le chiffon rouge » est autrement vif que « parler », et quelle lumière le nom de « la moucharde » donné à la lune
i. Voy. Michel Bréal, Essai de Sémantique, et Arsène Darmesteter, la Vie des Mots.
LA FOIRE AUX IMAGES ll3
ne jette-t-il pas sur l'âme ténébreuse des malfaiteurs? Un « beignet » représentant assez bien le sceau de cire appliqué sur les actes publics, les paysans du xvn° siècle appelaient « plaque-bignet » le chancelier, parce que c'est lui qui « boute les bignets sur les contrats1 ». La « pousse », c'est — ou c'était — la police ; la « cogne », c'était la gendarmerie, et les sergents de ville sont encore des « cognes » . Nous disons un « robinet » , sans savoir que c'est un petit mouton (Robin, — les premiers robinets avaient la forme d'une tête de mouton), et des « chenets », sans penser que ce sont les chiens gardiens du foyer. Quand Victor Hugo, devant le brasier rouge et dévorant, place les chenets comme deux chiens d'enfer, sait-il que sa métaphore s'accorde avec l'étymologie2?
Puisque tous les styles, même ceux qui se piquent d'être le plus abstraits, comptent, à leur insu, autant d'images que de mots, il ne peut y avoir que les images voulues et cherchées — et trouvées — qui aient une valeur littéraire. Mais un style peut être bon sans cette parure.
C'est une erreur commune à beaucoup d'écrivains, — soucieux de réagir contre les leçons de français, nécessairement négatives, qu'on leur a données à l'école, — de se figurer que le style le plus beau est le plus orné de toutes sortes d'images. Taine est tombé dans ce tra-
i. Ch. IS'isard, Langage populaire de Paris, p. 3oi. a. Edmond Huguet, op. cit., p. i3g.
Stapfer. — Récréations. S
vers. Son style, un peu trop laborieusement et artificiellement pittoresque, est le triomphe de la volonté sur la nature, il ne jaillit pas spontanément de l'homme, et voilà pourquoi, très grand auteur, Taine est un moins grand écrivain. On ne se fait pas coloriste, non plus que badin, spirituel ou galant.
Chacun, pris dans son air, est agréable en soi;
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.
Un philosophe, un moraliste, un critique, un historien, un romancier même peuvent être du premier ordre par leur talent d'écrire sans posséder le don spécial du peintre. Si Descartes, La Rochefoucauld, Bourdaloue, Voltaire, Courier, Mérimée, sont d'excellents écrivains, quel amateur de paradoxes s'amuserait à prétendre que c'est par la richesse de leurs images ? Je conçois un style dont l'idéal unique, avec la correction, soit la clarté, la force du sens et l'harmonie ; un style si attentif à épargner au lecteur toute espèce de secousse, — surprise tant soit peu désagréable, amphibologie, ambiguïté, nuage dHin instant, choc de voyelles, répétition du même son, rupture de la cadence et du nombre, — que l'écrivain aura soin d'écarter aussi les images neuves ou trop vives, comme un de ces petits accrocs où hésite et s'arrête l'immédiate intelligence des idées.
Mais alors, comment régler l'emploi des images, puisque la nudité volontaire peut être admirable autant que le luxe? 11 n'y a point de règle. C'est l'affaire de
l'instinct. Sans doute, la nature du sujet qu'on traite est toujours à considérer ; mais ce qui doit décider surtout, c'est le génie particulier des écrivains : qu'ils suivent leur génie d'abord ! Notre goût — instinct, lui aussi — jugera ensuite du succès.
M. Michel Bréal a dit : « Le nom se vide rapidement de sa signification étymologique qui pourrait devenir un embarras et une gêne... Plus le mot s'est détaché de ses origines, plus il est au service de la pensée1. » D'après cette doctrine, la langue idéale serait une langue tellement oblitérée par l'usage que notre imagination ne verrait plus du tout l'élément coloré et sensible des mots, — à savoir leur racine. Idéalisme exactement contraire à la leçon réaliste de Victor Hugo :
Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.
La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant...
Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses 2.
Faut-il ne voir que fantaisie dans la solennelle affirmation du poète, pure et simple vérité dans ce que dit le maître philologue ? Je suis fort en peine de choisir. Victor Hugo transforme, avec son matérialisme naïf, des images en réalités ; mais M. Michel Bréal ne se hàte-t-il pas un peu trop de prendre une idée théoriquement vraie pour un fait accompli? Quand les image? sont usées, c'est-à-dire en la saison de la vie d'une
i. Essai de Sémantique, pp. 178 et 181. 2. Les Contemplations, I, 8.
langue où les mots, affranchis du souvenir de leur origine, sembleraient juste à point pour bien traduire et bien servir la pensée, il arrive précisément alors qu'on les délaisse et qu'on en forge de nouveaux, où l'image redevienne sensible : tant les procédés de l'esprit humain demeurent les mêmes, et tant la raison a toujours besoin du secours de l'imagination 1 C'est, au fond, pour ce motif-là qu'on a cessé peu à peu de dire : « clore une séance », « résoudre une question », « exprimer », « troubler », « émouvoir », etc., pour substituer à ces honnêtes mots français les horreurs dont les conservateurs de la bonne langue frémissent, mais qu'ils n'empêcheront pas d'usurper leur place : « clôturer », « solutionner », « formuler », « perturber », « émotionner », etc. «Esprit» et « âme» eux-mêmes, ne sont-ils pas en train de céder le haut du trottoir à cet échappé d'une maison de fous : « mentalité » ?
Oubliez le sens étymologique des mots, nous dit-on, vous en écrirez mieux. Pas toujours ! Non et oui. La règle serait fort périlleuse. L'exemple du mot « langue » , — où l'image tantôt s'efface et doit s'effacer, tantôt reste et doit rester sensible, — nous a montré, d'abord, qu'on ne peut rien prescrire ici absolument. Trop attentif à Tétymologie, l'écrivain sera paralysé par des craintes ridicules ou tombera dans les excès du purisme et dans tous les travers de la préciosité ; trop oublieux de l'éty mologie, il se laisserait aller aux incongruités les plus saugrenues. « Lequel vaut mieux, Seigneur? »
Faul-il dire hardiment, ou plutôt tout bonnement,
et sans même apercevoir l'impropriété : « Le cours d'une langue », — « Notre langue est sur la pente de la décadence » ? ou faire la grimace à une expression aussi ordinaire que celle-ci : « La langue que Virgile a écrite » ? Si je lis ces mots, où nul lecteur de sens commun ne trouvera la moindre chose à reprendre : « Un passage de la Xe Corde d'airain de Toute la lyre contient un terme touchant », irai-je demander, par un scrupule étrange, si les « cordes » ont des « passages », si un « passage » peut « contenir un terme » , et si un « terme » est capable de « toucher » et d'exciter l'émotion ? Si l'on me donne à lire qu'« un magistrat apporte dans ses jugements une certaine étroitesse » ou « beaucoup de largeur », me déclarerai-je choqué par l'inconcevable image de la « largeur » ou de 1' « étroitesse » présentées comme des objets qu'on puisse « apporter » et apporter « dans un jugement » ? Mais ici la critique pourrait bien n'être pas sans raison, et, justement, ce dernier exemple va nous aider à découvrir et à fixer la grande règle unique qui nous semblait insaisissable.
Je pense qu'on ne court aucun risque de se tromper en posant comme une loi du style, absolue et sans exception, que l'écrivain doit toujours proportionner sa dépense au but ou à l'effet qu'il vise, à la quantité et à la qualité de ce qu'il a à dire, à la force de l'impression qu'il veut faire sur nous. Vous proposez- vous de nous amuser, de nous enchanter, de nous éblouir avec tout ce que la terre, les enfers et le ciel offrent de matériaux à un grand poète, à un grand prosateur, qui veut orner
Il8 RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
d'une parure originale et magnifique des idées intéressantes? Donnez-vous carrière, ô charmeurs ! ne ménagez rien ! Décrochez les étoiles, traînez la comète par les cheveux, rugissez plus haut que le tonnerre ! Nous sommes tout yeux et tout oreilles pour jouir de la fête que vous nous promettez... si elle est au pouvoir de votre imagination et de votre pensée. Mais, n'avez- vous à dire que ceci : « Il pleut, il fait froid », ou : « Nicole, apportez-moi mon bonnet de nuit », dites-le, sans rien ajouter à ces simples paroles. Or, quand vous écrivez : « Ce magistrat apporte de la largeur ou de l'étroitesse dans ses jugements », vous violez — sans en avoir conscience et parce que vous avez pris des habitudes déplorables de style — ce principe essentiel, comme l'a violé un maître excellent de l'Art d'écrire qui écrit, par inadvertance : « Dans ses Mémoires, le talent de Chateaubriand atteint une intensité extraordinaire. » Pourquoi tous ces mots ? Pourquoi ces grands substantifs ? Pourquoi ce verbe « apporter », et pourquoi cette image physique associée à des abstractions ? Si vous aviez dit : « Ce magistrat met de la largeur », le mot « met » étant plus incolore, la phrase serait un peu moins mauvaise. Mais que ne disiez-vous tout simplement . « Ce juge est » ou se montre « trop étroit ou trop large » ? Quand on n'a que peu de chose à dire, on parle, on écrit d'autant mieux qu'on déploie moins d'effort et un moindre appareil.
Tout pesé, sans méconnaître les méfaits du purisme,
j'estime qu'en somme il est avantageux d'éprouver une horreur presque maladive pour la moindre image fausse, banale, incohérente, — par la raison que l'envers de cette horreur est l'amour passionné de ce qui est juste, élégant et original. On a beau dire : « Idée ! délivre- toi enfin du poids de la matière. Esprit ! affranchis ta vue, misérablement offusquée encore par les restes d'images qui sont au fond de tous les mots et qui, dans ceux de la langue courante, n'ont plus qu'une ombre de vie » ; aucun appel à la raison philosophique ne dispensera jamais l'écrivain homme de goût de contenter sa propre imagination, quand celle des lecteurs ordinaires sera devenue tout à fait insensible à de certains supplices.
M. Henri Poincaré, grand mathématicien, a certes le droit de mépriser notre logique imaginative, si elle se trouve choquée par la contradiction qu'elle voit dans ces termes : « s'inspirer d'une tendance » *, et peut-être ferions-nous mieux d'avoir tous, — lettrés comme savants, — la même indifférence dédaigneuse pour une si vaine délicatesse. Mais, tout persuadé que je suis qu'en matière religieuse le fond doit emporter la forme, je deviens incapable de faire attention au fond der choses, quand mon sens de la forme, mon respect du lecteur, mon culte de la langue, et le soin — religieux aussi — que j'ai de bien écrire en pensant bien, d'abord, sont révoltés par ce jargon barbare d'un pieux théologien :
« Si l'agnosticisme religieux peut, à la rigueur, sa-
i. « Parmi les écrits qui s'inspirent de cette tendance »... La Valeur de la Science, p. ai 3.
tisfaire au côté individuel et profond de la religion, il infligerait, en se généralisant, une lacune irréparable à son côté social. »
Goraprenez-vous ? A peine. Et voilà le châtiment des mauvais écrivains : on ne les comprend pas I Une chose mal écrite est une chose mal pensée.
Puisque nous ne sommes pas encore des anges, puisque l'aide des sens et de l'imagination est toujours nécessaire à l'expression comme à l'intelligence des idées humaines, acceptons de bonne grâce cette condition d'esprits inférieurs, et attendons d'être parvenus au ciel pour que notre pensée affranchie se dégage enfin de tous les liens de la matière. Jusque-là, continuons de nous représenter, autant que possible, le sens originel des mots. S'ils ne sont pas des « êtres vivants », ils sont au moins des figures, rarement effacées à tel point que toute lueur de vie y soit éteinte.
Cette bonne habitude nous préservera de dire : « infliger à un côté profond une lacune », comme aussi: « un mouvement révolutionnaire qui a ses racines dans une affiche », « imprimer un mouvement », « imprimer à toutes les branches de l'activité une impulsion nouvelle ». Car « imprimer », c'est faire une empreinte qui marque, qui s'enfonce et qui dure, et quel rapport y a-t-il entre cette image et celle d'un geste impulsif? Ce qu'on imprime, c'est la trace de ses pas sur le sable, et ce qu'on ne réussit guère à imprimer dans la mémoire d'un ami aidé obligeamment, c'est le devoir de rembourser l'argent qu'on lui prêta. Quant aux « bran-
ches de l'activité », c'est une végétation qu'on imagine malaisément, et pourquoi donner une « impulsion » à des « branches » , sinon pour en faire pleuvoir des pommes ou des prunes?
On dira bien : « étaler sa blessure » , mais moins bien : « étaler son exaspération », parce que l'image d'une chose largement a étalée» convient mal à l'exaspération, qui est une souffrance fine, aiguë et concentrée.
On sentira l'absurdité singulière d'écrire : « Nous avons obtenu des résultats énormes : le rapprochement de la France et de l'Italie ; l'entente entre l'Angleterre et la France ; l'accord franco-anglais du 8 août dernier1. » Énorme signifie hors de la règle, de la mesure, de la justice ; appeler « énorme » une chose normale, telle que la bonne intelligence de deux nations voisines et civilisées, c'est comme si l'on disait, d'une très jolie femme, qu'elle est jolie affreusement. La fureur des gens de Picrochole était « énorme » , écrit Rabelais avec propriété. « L'énorme vie de Henri III », dit Agrippa d'Aubigné avec une justesse archaïque, pour qualifier les mœurs de ce prince. Le roi Tulle, dans Corneille, déclare « énorme » l'action d'Horace meurtrier de sa sœur, et c'est en toute convenance aussi que Bossuet emploie le même terme : « Votre liberté ne doit pas être abandonnée à elle-même ; autrement vous la verriez dégénérer en un égarement énorme2. »
i. Revue de la Paix.
2. Deuxième sermon pour le jour de la purification de la Sainte Vierge.
La lecture studieuse des vieux auteurs français a, pour un écrivain soigneux de son style, cette utilité principale, qu'il y peut goûter les mots dans leur saveur et leur force première.
Elle pourra nous rapprendre aussi certaines économies que la langue faisait autrefois, avant que le journalisme eût répandu partout l'usage filandreux de « tirer à la ligne » . Quand on peut gagner autant de fois quinze ou vingt-cinq centimes qu'on a mis de lignes dans sa copie, la tentation, puis l'habitude, viennent vite d'écrire : « Des rapports empreints de la plus parfaite cordialité », — « une conversation exempte... » ou — pour joindre l'impropriété au verbiage — « dépourvue de banalité » ! Un homme qui aime et qui a beaucoup lu Montaigne, La Fontaine ou Pascal, aura honte de délayer sa pensée dans un flux si incontinent de paroles. Il écrira, tout simplement : « Des rapports très cordiaux », « une conversation peu banale », — à moins qu'il ne soit menacé de mourir de faim, lui, sa femme et ses huit enfants en bas âge.
La propriété des termes, la brièveté rapide du tour, sont choses que peuvent enseigner les leçons et surtout les exemples.
Il n'en est pas ainsi des images originales. Étant vraiment une création, comme la poésie même, elles sont personnelles, uniques, inimitables. Il faut les in venter, et, quand on en a trouvé une, en trouver d'an très. Preuve en soit la métaphore: «ruisselant de pier-
reries », — idée de génie d'abord, puis lieu commun et banalité. Preuve en soit aussi l'échec relatif de Taine dans son labeur consciencieux pour parer son style de couleurs éclatantes, à l'instar des illustres « imagiers » de la littérature.
On peut sentir son propre génie s'allumer aux feux du génie d'un grand peintre, comme Augustin Thierry révélé à lui-même par la lecture d'une page des Martyrs ; on peut, au contraire, s'écrier avec désespoir : « Quel dommage que je ne sois pas peintre ! » Mais, pas plus dans le premier cas que dans le second, on ne doit tenter de prendre à un maître sa palette ni ses sujets. Bossuet a dit : « Les hennissements de la passion » . Il faut goûter la beauté sauvage de cette image biblique ; mais il sera prudent de la laisser en son lieu, c'est-à-dire dans la prédication, et même je pourrais nommer maint prédicateur dans l'éloquence duquel elle détonnerait comme les éclats du Dies irse dans un solo de mirliton. Calvin écrit : « Je produirai encore quelques témoignages, lesquels, comme j'espère, étreindront tellement ces serpents, qu'ils ne pourront pas seulement plier le bout de la queue. » Qui ne voit que cette image est sortie d'une âme enflammée de passion bien plus que d'un esprit curieux de bien dire, et que nulle recherche de style ne pourra suppléer, pour en créer de pareilles, l'inspiration de la colère et du mépris ?
Le musée des modernes n'est pas moins riche que celui des anciens en images originales ; ou, plutôt, il l'est dix fois et cent fois davantage, à cause des cinq ou
six grandes révolutions littéraires qui ont de plus en plus émancipé l'imagination poétique. Les pauvres critiques de Voltaire à l'adresse de Jean-Baptiste Rousseau attestent, mieux que tout autre fait, la timidité et la stérilité de l'école classique en général dans ce domaine de l'invention pittoresque où triomphent romantiques, réalistes, naturalistes, parnassiens, impressionnistes et symbolistes.
On peut distinguer trois grandes classes d'images littéraires.
La première, — non par ordre de naissance, mais parla place principale qu'elle a conquise tard dans la littérature et qu'elle a désormais gardée, — est celle des images uniquement sensibles, qui ne veulent être que la vision ou l'audition d'une chose, perçue avec un relief ou un éclat intense, sans que l'esprit y ajoute aucune idée séparable de la sensation même:
« Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes démesurées » (Chateaubriand). — « La plage de sable fin où viennent continuellement balbutier les petites langues bleues des vagues » (Lamartine).
Les forêts ténébreuses et douces Où le silence dort sur le velours des mousses.
(Viclor Hugo.)
« Là-bas, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la route semble marcher avec lui... Tout cela défile devant nous
oyeusement et s'engouffre sous le portail, en piétinant avec un bruit d'averse » (Alphonse Daudet1).
Des volumes entiers, dans le roman contemporain, comme les derniers ouvrages de Loti, ne sont guère qu'une suite de tableaux, une substitution, — qu'on peut trouver un peu abusive, — de l'art de décrire à celui de conter, un continuel et unique exercice du sens qui voit les choses et du talent qui les montre. Les exemples deviennent de plus en plus nombreux, beaux et intéressants, à mesure que la littérature vieillit et se raffine, parce que l'acuité de la sensation augmente et parce que les écrivains renchérissent de vérité et de nouveauté originale. Dès lors une recherche affectée est l'erreur et l'écueil des modernes. Les anciens ont la fraîcheur de la sensation primitive; mais le trop )ong usage de la simplicité rend impossible la réédition des images antiques : frigus opacum ; splendet tremulo sub lumine pontus, etc.
La seconde classe est celle des images intellectuelles, et la troisième aussi. Les unes comme les autres illustrent un jugement de l'intelligence, mais d'une façon très différente, car elle peut être naturelle ou artificielle, simple ou bizarre, reconnaissable ou étrange, sensée ou volontairement absurde et, — de propos délibéré, — hors de tout sens commun. Parlons d'abord des images intellectuelles qui ont le sens commun.
Quand l'auteur de Madame Bovary écrit: « Si Charles
i. Exemple cité par Guyau, l'Art au point de vue sociulocjique, p. 3o7.
ia6 RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
l'avait voulu cependant, il lui semblait qu'une abondance subite se serait détachée de son cœur, comme tombe la récolte d'un espalier quand on y porte la main1 », la comparaison est si juste qu'il semble qu'elle soit vieille comme le monde ; et pourtant elle est neuve, il fallait la trouver, et cette trouvaille unique ne peut être rééditée qu'entre guillemets par les amateurs qui ne sont pas des plagiaires. J.-J. Weiss appelle le vieux poète Rotrou « une espèce de maréchal des logis fourrier delà littérature », — en ce sens qu'il est « parti en avantgarde pour préparer les gîtes », et cela n'est point mal imaginé ; mais M. Augustin Filon a eu une vision qui n'est pas moins heureuse. Il se figure les écrivains vieillissant dans l'ignorance des ouvrages et des auteurs nouveaux, et ne se plaisant plus que dans le retour à leurs premières lectures, sous la forme de « l'esprit qui revient mourir au gîte » . Piquante image qu'égale celleci : « Un talent qui se lèche la patte », à propos de Mérimée2.
Ces images de la seconde classe, si exquises et si neuves dans les récents échantillons que je viens de choisir, sont, — à les considérer dans leur histoire, — les premières créées et les plus anciennes. Car l'esprit de l'homme ne s'est pas amusé d'abord à peindre ni à décrire la nature ; mais il lui a emprunté des couleurs, devenues vite banales, afin d'en orner ses jugements : « Comme un lion, le héros s'élança. . . » « Sa taille dominait
i. Exemple cité par Guyau, ibid.
a. Mérimée et ses amis, par Augustin Filon.
celle de tous les hommes de sa tribu. Tel un cèdre, etc. » Si l'on supprime les mots tel ou comme, qui constituent la transition complète et logique de l'image à l'idée, l'opération de l'esprit qui compare n'en subsiste pas moins ; mais on dit alors qu'une simple métaphore s'est substituée à la comparaison en deux parties.
On peut aussi comparer, par une sorte de renversement, les objets et les phénomènes de la nature à l'ordre moral et humain :
« Monts sacrés, hauts comme l'exemple !» a dit Victor Hugo ; mais ces images-là, inconnues à l'antiquité, sont rares même chez les modernes.
Et voici, enfin, la troisième et dernière classe d'images, — intellectuelles aussi.
Il existe, dans une province, littéraire encore, de l'empire du comique, mais inférieure et même un peu infernale — je veux dire : narguant le bel ordre des choses, — une bizarre façon d'habiller d'un costume d'arlequin les jugements de l'esprit. Au lieu de chercher, dans la vérité d'images justes et naturelles, la source de notre plaisir, on prétend nous plaire par l'excès de l'artifice et de la bouffonnerie. Les écrivains qui affectent de faire à la nature toute sorte d'incartades, les Burlesques, les Précieux1, les Humoristes, fournissent des exemples variés de cette dernière catégorie d'images.
1. « Rotrou, maréchal des logis fourrier de la littérature »,
« Mérimée, un talent qui se lèche la patte », pourraient être des locutions précieuses. La démarcation n'est donc point nette, je
Henri Heine, parlant de deux sœurs qui ne se ressemblaient guère, écrit que l'une faisait songer « aux bastions d'une belle forteresse » : nous sourions à cette première image, pleine de suc et de sens ; mais il ajoute que l'autre sœur donnait, dans toute sa personne desséchée, « l'idée d'une table gratuite pour des étudiants en théologie ». Comparaison vraiment folle, étrangère à l'ordre naturel et logique, et d'autant plus impayable ; c'est le rajeunissement inattendu et inouï de l'image triviale : une planche de sapin. Nous rions... si de trop graves études théologiques n'ont pas tari en nous les sources de la gaieté.
Quel lecteur de Huysmans ne pardonne au héros de A Rebours ses idées « à rebours » du sens commun, l'irrévérence de ses jugements sur les grands auteurs consacrés, l'emportement de paradoxe avec lequel il renverse toute la tradition, — en faveur des images bouffonnes qui égaient sa critique revêche et contredisante ?
« Les bergers de Virgile se déchargeant, à tour de rôle, sur la tête, de pleins pots de vers sentencieux et glacés..., son Enée qui se promène, pareil à une ombre chinoise, avec des gestes en bois, derrière le transparent mal assujetti et mal huilé du poème, l'exaspéraient... Mais ce qui l'horripilait davantage, c'était la facture de
l'avoue, entre le naturel et l'artificiel en matière d'images. Cela vient de ce que la véritable naïveté a disparu depuis longtemps de la littérature. Rien de moins naïf que les deux images en question. Elles sont justes, elles ne sont pas simples. Ce qu'on appelle désor mais nature, dans l'ordre littéraire, n'est qu'artifice consomme.
ces hexamètres, sonnant le fer blanc, le bidon creux..., tamponnés en queue, toujours de la même façon, par le choc d'un dactyle contre un spondée. » Les « grâces éléphantines » d'Horace, les « adipeuses périodes du Pois Chiche » (Cicéron), la « constipation indue » de Tacite, César et « son aridité de pète-sec », tout cela « suppliciait » l'esthétique insolente et libre du fantasque Des Esseintes.
Le pamphlétaire Henri Rochefort, qui eut la gloire de créer, sous Napoléon TII, dans la presse libre et frondeuse, un style charivarique nouveau, exprime en ces termes cette idée très simple, que le sénat est une assemblée de vieux conservateurs :
« On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier serait encore à Paris. En réunissant sur une seule ligne les âges de tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et M. Nisard, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la colonne, pourrait serrer la main à RhamsèsIV. »
Admirons, savourons les trouvailles heureuses, spirituelles, magnifiques ou extravagantes des brillants écrivains d'imagination ; mais gardons-nous de vouloir rivaliser avec eux, si la nature nous a refusé le talent de peindre avec des mots, et contentons-nous alors d'écrire proprement.
? ■ AprF.R. — Elécré liions.
On pardonne a ia langue courante d'employer, les uns pour les autres, des termes qui ne sont point synonymes: jargon, argot, patois, charabia, galimatias, baragouin ; mais le lettré curieux du vrai sens des mots et l'écrivain attentif à la propriété du langage doivent distinguer avec soin ces divers vocables.
Argot et jargon signifient bien d'ailleurs la même chose, l'argot étant le jargon des voleurs ou gens de bas étage, et c'est, étymologiquement, le même mot. Galimatias ne s'applique qu'aux discours entortillés, obscurs et prétentieux. Du charabia, c'est, par extension, tout parler nouveau qui paraît inintelligible à l'auditeur, et baragouin, de même ; mais ces deux mots auraient signifié d'abord, d'après quelques auteurs, l'un, le patois des auvergnats, et l'autre, le patois des basbretons. La seule distinction qu'il reste à préciser est donc celle des jargons et des patois.
Les patois sont les dialectes provinciaux . Les jargons aussi sont des dialectes, non plus ceux des provinces,
l32 RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
ceux des métiers, des sectes, des sciences, des conditions, des arts.
Il n'est point inutile, pour la richesse et la précision du langage, qu'il y ait des jargons. Il faut en user, sans en faire abus : simple question d'opportunité et de mesure, comme celle des images dans le style.
Un des rôles principaux de la littérature française, sous la plume de ses plus grands écrivains, fut de rendre accessibles à la multitude profane certaines sciences, que leur jargon spécial réservait au petit nombre des initiés. Pascal humanisa la controverse théologique ; les broussailles et les ronces de la géologie, de la zoologie, se changèrent, aux mains de Buffon, en promenades d'agrément pour les gens du monde. Mais il faut prendre garde de trop civiliser et polir la langue par l'élimination à outrance des jargons techniques ; car elle deviendrait fade et pauvre, et ce fut le destin de l'école classique dégénérée. Indigence d'une part ; pédantisme, barbarie, obscurité de l'autre : tels sont les deux écueils entre lesquels l'écrivain doit savoir diriger sa barque.
Quand des termes, qui appartenaient autrefois à des jargons spéciaux, sont reçus dans la langue générale et littéraire, ils cessent vite de s'en distinguer, et, sans l'avertissement des étymologistes, nous oublierions leur origine. Mais on nous a si souvent parlé des mois français empruntés au jargon des chasses, et notamment de la fauconnerie, que rien n'est plus connu au
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jourd'hui. Mêmes lettres de naturalisation rapide et facile pour une quantité de vocables de la marine et de la guerre. Tous les termes techniques où l'image est transparente et vive sont, en peu de temps, baptisés français. La résistance a été plus longue aux mots abstraits de la philosophie. Cependant les mots concept, objectif, subjectif commencent à faire moins peur aux dames. Il arrive, d'ailleurs, ordinairement qu'on altère le sens de ces termes, en les faisant passer delà langue philosophique dans la langue littéraire. Tel, par exemple, le mot intangible*, que nos contemporains prodiguent, depuis plusieurs années, non moins que le mot mentalité.
Une classification complète des jargons, — chose étrangère à mon dessein, — devrait présenter d'abord ceux qui étant communs à une région, à une province, constituent une première division, nettement géographique, et se distinguent à peine des patois. Mais la grande différence entre les jargons et les patois demeure que les patois sont de véritables langues qui ont leurs lois, leur organisation, leur grammaire, tandis que les jargons provinciaux ne sont que des excroissances (Bossuet eût dit : des excréments^ qui, par contagion et imitation, se répandent au dehors d'autant plus facilement qu'elles sont plus extérieures et plus
i . Il signifiait : qui échappe au sens du toucher, avant d'avoir pris le sens de : inviolable.
superficielles. De là vient qu'il est généralement impossible de retrouver leur lieu d'origine: si rapide est la diffusion, partout où l'on parle mal, — c'est-à-dire dans toutes les contrées, — de certaines locutions mauvaises dont le berceau obscur fut telle ou telle province !
C'est ainsi, par exemple, que le solécisme causer à (pour : causer avec, ou : parler à) qui se trouve dans Rousseau et même dans Corneille1, passe pour originaire de la Suisse ; mais, étant devenu universel, il n'a plus de marque locale. — En quel pays commença la substitution impropre du verbe promettre au verbe assurer, dans des phrases comme celle-ci : « Je vous promets qu'on l'a bien battu ? » Quelque distrait, qui n'était pas nécessairement un Gascon ou un Savoyard, s'est un jour exprimé de la sorte ; le mauvais exemple a eu mille imitateurs. — Les vicieuses locutions suivantes sont aussi des impropriétés d'origine inconnue, si générales désormais qu'on ne peut plus y voir du jargon proprement dit: Éviter à (quelqu'un de la peine Y pour: épargner à2; j'espère qu'il vous a bien payé, au sens de: j'aime à croire. Le verbe espérer ne peut, en
i. « La première fois que jo la vis, elle était à la veille do son mariage; elle me causa longtemps, avec cette familiarité étonnante qui lui est naturelle. » Confessions, livre VII.
« Lysis m'aborde et tu me veux causer I »
La Place Royale, vers 496.
Causera quelqu'un se rencontre au moins cinq fois dans les lettres de Taine. « Renan no sait pas causer aux femmes », t. II, p. 2/i4, etc., etc.
■j. M. Brunot nous apprend quo Buflbn aurait fait cette faute; mais il ne cito pas le texte fautif.
style correct, s'appliquer qu'à l'avenir: J'espère qu'il payera '.
Je croyais d'abord que certaines singularités qui m'avaient surpris et intéressé dans le français parlé en Charente étaient charentaises exclusivement : « Chez Monsieur Lavallée vendanger ont\& semaine prochaine. » Mais il paraît que le même emploi bizarre de la préposition chez2 est courant dans des provinces de l'Est, et l'auteur anonyme de la petite brochure Parlons français, adressée particulièrement aux Suisses6, signale celte faute à ses compatriotes parmi les locutions qu'ils doivent éviter : « Ne dites pas : Chez les Dubois sont partis ce matin. Dites : Les Dubois sont partis. »
Voici une construction étrangement illogique : « Je n'ai pas failli l'attraper », — « Elle n'a pas manqué me voir», signifiant: J'ai failli ne pas l'attraper, — Elle a manqué ne pas me voir. Tout le monde parle ainsi dans l'Àngoumois ; mais c'est si peu un jargon local, qu'on en trouve des exemples chez les écrivains classiques. Nous lisons dans les Mémoires de Marmontel,
i. Remarquons cependant que, si le fait lui-même est chose passée, la connaissance du fait ne l'est point. L'emploi du verbe espérer avec le prétérit pourrait donc, — si l'on y tient, — se justifier par une ellipse donnant ceci a l'analyse : J'espère (apprendre) qu'il a...
2. A l'origine de cette locution il faut voir l'étymologie même de chez, qui est casa (la maison). Chez Monsieur Lavallée vendangeront revient à dire : La maison Lavallée vendangera.
3. Publiée à Genève, chez Stapelmohr, libraire, sans date et sans autre nom que la signature-calembour : « W. Plud'hun. »
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livre IX : « Je ne fis donc pas semblant de croire que nous fussions là pour parler d'élections académiques. » Entendez : Je fis semblant de ne pas croire. Rousseau écrit : « Malgré les signes et les grimaces du chevalier et des assistants, que je ne fis pas semblant de voir, je gagnai les deux parties que nous jouâmes. » La Bruyère, au chapitre des Grands : « Il prend courage, il vient à vous, et il vous dit : Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. » Et enfin ou d'abord Boileau, dans un passage des Héros de roman : « Qu'elle s'en aille ! Car je tremble qu'elle ne me veuille encore réciter quelquesuns de ses vers, et je ne suis pas résolu de les entendre. » On pourrait comprendre, à la rigueur : je n'ai pas pris encore la résolution de les entendre ; mais il est beaucoup plus probable, ou plutôt il est certain que cela signifie: Je suis résolu de ne les entendre pas1.
« Je ne veux pas qu'il soit le dit que vous m'aurez fait appel en vain. » Charentais encore, ce le explétif, parasite si inutile, si hétéroclite et si saugrenu, qu'on se demande avec ctonnement d'où il sort? Rien ne me le dit que ce soit de la Charente. Car on trouve air'dixseptième siècle un tour qui n'est pas sans quelque ressemblance avec celui-ci et qui a un peu l'air d'être la
i. De même encore, dans Monsieur de Pourceaugnac, quand lo médecin dit à Oronte : « Je vous déclare que je ne [«retends poinj qu'il se marie, qu'au préalable il n'ait satisfait à la méd< subi les remèdes que je lui ai ordonnés », il est clair que cela voùt dire : Je prétends qu'il ne se marie point. — Remarques que le simple tour usuel : « Je ne veux pas qu'il... » signifie le plus s. ;;- : « Je veux qu'il ne... »
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forme première et classique, facilement acceptable encore, de cette absurde redondance : « Je te le promets de ne plus me mêler de rien dire «(Molière). — « Il faut le dire que ce crime n'est que trop commun » (Bossuet). — « Tu /'as vu comme elle m'a traité » (Racine).
Tous les agrégés de grammaire, la plupart des licenciés es lettres et quelques bacheliers savent aujourd'hui que Martine ne commet point un vrai solécisme quand elle fait le pléonasme, tancé trop rigoureusement par Bélise, de « pas mis avec rien1. » Mais ceci, les lettrés du deuxième ou du troisième degré ont seuls le droit de le savoir ; le devoir élémentaire de tous ceux dont l'instruction se borne aux connaissances strictement indispensables est de savoir par coeur cette scène fameuse des Femmes savantes, en sorte qu'il leur soit aussi impossible de parler comme la cuisinière que de dire : des chevals. C'est pourquoi quand j'entends, à Angoulême, non des femmes du marché, mais des dames du monde, dire : « Je l'ai questionné, il ne m'a point rien répondu », j'appelle cela le comble de l'ignorance grammaticale et surtout littéraire. Qui ose