I. De pas mis avec rien tu fais la récidive
Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.
Les Femmes savantes, II, 6.
Rappelons encore une fois qu'il n'y a ni deux ni trois négatives dans la phrase de Martine : « Et tous vos biaux dictons ne servent pus de rien. » Il n'y en a qu'une, qui est ne ; rien, pas et point étant des quantités minimes, mais positives, de même que mie, goutte, brin, once, maille, etc. Voy. ppges 82, 23a, etc.
l38 RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
parler ainsi est vraiment aussi illettré, je veux dire : dénué de littérature, qu'un paysan qui ne sait ni lire ni écrire.
« En Angoumois, dit M. Chabaneau1, il y a bien peu de femmes, même parmi celles qui ont reçu de l'instruction, qui ne disent encore : Je me suis faite un chapeau. — Je me suis achetée des bottines. — C'est ce que je me suis dite. »
J'atteste l'exactitude de l'observation de M . Chabaneau. Mais il s'en faut bien que cette grosse incorrection soit spéciale à l'Angoumois. Nous ne l'appellerons donc ni du patois ni du jargon, mais du français barbare. M. Bastin remarque qu'on la rencontre aussi dans le pays genevois, et je pense, pour moi, qu'on la trouve partout2! Oh! quel succès est assuré aune certaine apologie des solécismes du participe passé : à celle qui prétend justifier cette faute par l'autorité des lapsus que les maîtres eux-mêmes ont commis ! J'avoue que j'en suis peu touché. On trouve, il est vrai, au dix-septième siècle : « Ils se sont nuis. » — « Ils se sont succédés. » — « Us se sont suffis à eux-mêmes. » Montesquieu a écrit : « Les femmes se sont imaginées. » — « La simplicité des lois les a faites souvent méconnaître. » Qu'est-ce que cela prouve ? Que nous sommes autori-
i. Cite par M. J. Bastin, dans son étude historique du verbe et des principaux adoerbes dans la langue française (Saint-Pétersbourg).
2. Elle court les rues. Je lis en ce moment, dans la traduction française du Saint de Foggazaro : « Jeanne s'était couverte le visage avec ses mains. »
DE QUELQUES JARGONS l3o
ses par ces exemples illustres à massacrer !a grammaire ? Pas le moins du monde, mais simplement que les grands écrivains sont faillibles et qu'ils ont mis parfois l'orthographe ou la grammaire conlme leur blanchisseuse.
On insiste, on répète : il faut simplifier l'orthographe. Entendons-nous sur cette réforme. Qu'on fasse l'économie d'une foule de lettres inutiles, qu'on donne aux mots, écrits désormais comme on les prononce — ou comme on devrait les prononcer, — une physionomie nouvelle qui nous blesse aujourd'hui, qui demain ne nous choquera plus, que l'accoutumance nous rendra familière après demain, je n'y vois point d'inconvénient. Mais toucher à la syntaxe est chose grave. Il y a des règles de grammaire qui sont raisonnables. La règle du participe passé, réduite à l'essentiel, est de ce nombre ; car elle consiste simplement à savoir distinguer les verbes actifs des verbes neutres, les compléments directs des compléments indirects, et à appliquer cette distinction. Et ce n'est pas une science inutile, bien qu'il n'y en ait pas de plus négligée aujourd'hui. Si Flaubert l'avait un peu mieux possédée, il n'aurait pas écrit dans Madame Bovary, page 317 de l'édition originale1: « Elle vit les banquiers... Tous la refusèrent. » Emma Bovary avait beau être dévergondée, ce n'est point son corps voluptueux qu'elle offrait aux banquiers de Rouen ; c'est une supplication qu'elle leur