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Le langage populaire de Paris, par Ch. iNisard, p. 3a

icy quelque langage diabolique et qu'il nous charme comme enchanteur » (livre II, chap. vi). Cette leçon est celle de l'édition de i5^2 donnée par François Juste. Plus tard, un autre auditeur, Pierre de Tours, corrigea la faute de qui (qui n'était pas précisément une « coquille », mais une curiosité de syntaxe ou plutôt de phonétique1) et imprima : qu'il. On peut voir les deux textes en regard l'un de l'autre, à la page 90 du magnifique volume où M. Pierre-Paul Plan nous a récemment présenté le Catalogue raisonné, descriptif et figuré des Éditions de Rabelais de i532 à ijii (Paris, Imprimerie nationale, io,o4)-

Donc, à l'origine de la locution bizarre dont le dixseptième siècle se servait encore couramment, mais avec surprise, avec doute, sans y tenir par un choix judicieux, sans la comprendre même, et en la laissant volontiers s'éteindre dans l'oubli, il n'y a pas autre chose qu'une prononciation vicieuse. Caduc au siècle de Voltaire, absolument tombé au siècle de Victor Hugo, ce ricochet archaïque de que et de qui, — si quelque antiquaire s'était avisé d'en restaurer le jeu, — aurait eu l'air d'une ignorance barbare ou enfantine de la langue française.

1. M. Edmond Huguct l'a clairement montré dans sa thèse sur la syntaxe de Rabelais. Il signale un fait de phonétique tout pareil dans un certain emploi de l'y. « De ce travail y ne leur souvient. » — Les ricochets de qui... qu'ils remontent loin dans l'histoire de la langue. Voyez le tome I du grand ouvrage historique de F. Brunot (Librairie Armand Colin), pages 33g, 43o, 466, etc., pour divers exemples tirés du moyen âge.

Stapfeb. — Piécrcations. 5

(')() RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES i: r LITTÉRAIRES

Cependant deux grands critiques littéraires de notre époque n'ont pas redouté cette apparence.

L'un écrit : « Pour retenir quelque chose des vertus Mucatrices que nous persistons à croire qui sont celles du latin. »

L'autre : « La théorie de l'amour, de Schopcnhaucr, que vous savez qui est une chose étonnante. » Et encore : « Ce que je ne suis pas sans craindre un pan qui ne soit le vrai. »

Ni à l'école ni au lycée ces messieurs n'ont appris à s'exprimer d'une façon si extraordinaire. Ils ont découvert plus tard, dans les vieux auteurs, ces gentillesses-là, et ils ont eu besoin d'entraînement pour prendre l'habitude d'écrire de la sorte. On n'y arrive pas du premier coup. Le pli formé, ils n'ont pu s'en défaire ; car on comprend que cet exercice amuse, et c'est pourquoi j'ai grand soin de m'en abstenir, de peur de ne plus pouvoir m'en passer, si je m'y mettais une bonne fois. Mais personne ne s'est laissé séduire par leur exemple. Quel but se sont-ils proposé ? On perd probablement sa peine, quand on essaie de rendre la vie à une bonne tournure grammaticale qui est morte ; on perd certainement sa peine — et c'est bien fait — quand cette tournure est morte parce qu'elle ne méritait pas de vivre. Donc leur travail est vain, mais leur plaisir est réel. Quelle bonne farce, lorsqu'on a bien étonné les gens du monde et bien scandalisé les instituteurs primaires, de pouvoir leur dire : — Ignorants] ce fiançais, que vous croyez qui est de la niau-

vu'se piquette gâtée, est du classique de derrière les

fagots1 !

J'entends par Excès de grammaire trois sortes d'erreurs: soit une syntaxe correcte, mais lourde, affectée et pédante ; soit l'érudition superficielle des puristes et des netits historiens de la langue ; soit enfin (ou d'abord) l'effort stérile des Dons Quichottes de la grammaire française rompant des lances pour des formes évanouies. Il convient, d'ailleurs, de distinguer les formes vraiment regrettables de celles qui ne valaient pas cher. L'absurdité est double, quand le chevalier errant se bat pour de vieux moulins à vent délabrés qu'il prend pour des palais superbes ou des maisons logeables, et c'est le cas de l'étrange syntaxe du xvie siècle que nous avons étudiée comme entrée de jeu.

Voici une tournure encore plus saugrenue : « Tout de même, dans mon temps, j'aimais mieux qu'on me retînt que non pas qu'on me dît de m'en aller. »

Il est vrai que Vaugelas s'était exprimé à peu près de même : « Ils tiennent plus de l'architecte et du masson que non pas de l'orateur. » Mais Thomas Corneille estime qu' « on ne sauroit employer avec grâce ces mots

1. M. Gavel, agrégé de l'Université, professeur de seconde hispano-française au lycée de Bayonno, m'apprend., dans une lettre inute en date du :>/i février 1908, que la façon de parler examinée dans ce paragraphe est courante encore dans le langage populaire de Rouen.

superflus », et 1' Académie française déclare formellement qu' « il faut les supprimer ».

Cependant il y a une différence entre la tournure de Vaugelas et celle de son imitateur moderne. Dans la plus ancienne, — type classique d'un langage encore vivant chez les paysans charentais et sans doute aussi chez d'autres, — les mots que non pas sont hors de la construction et ne servent absolument à rien ; il suffit de les laisser tomber pour avoir une phrase allégée, non moins claire, plus française. L'autre tournure, — dont je cite en note un vieil exemple tiré du même grand grammairien classique1, — est une masse beaucoup plus cohérente et solide ; on ne saurait pratiquer dans la phrase aucun retranchement superficiel : il faut tout démolir de fond en comble. Eh bien ! démolissons tout. Lorsqu'on va s'engager dans un mauvais pas d'où l'on voit qu'on ne pourra sortir sans patauger à travers un marécage, il n'y a qu'à prendre un autre chemin.

Les classiques du xvne siècle eurent tort de croire qu'ils pouvaient, en toute sécurité, faire, dans les phrases construites avec que non pas que, la suppression voulue par l'Académie ; ils ne se sont pas aperçus qu'il y a, dans ces imprudentes aventures, de tels enchevêtrements de syntaxe, qu'on risque de n'échapper aux

i . Au mot celle-là, à propos d'un emploi de ce pronom où celle lui paraît préférable, Vaugelas écrit : « Qui oseroit nier qu'il ne soit mieux dit en prose et en vers : « qu'il soit une amour plus « forte que celle que je vous porte », que non pas que « celle-là quo « je vous porte ? »

longueurs que par l'incorrection. Ces vers du Tartufe sont incorrects :

J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

Il faudrait: « Que non pas qu'il eût reçu... », tour impossible en vers, inélégant en prose, affreux toujours et partout. « Il ne manque plus que vous l'excusiez ! » écrit Hector Malot dans un de ses romans. Aucune apologie tirée du besoin d'aller vite en besogne, sans tant commenter ce qu'on lit, ce qu'on écrit ou ce qu'on mange, ne pourra me faire avaler cette arête. Il fallait absolument alonger et dire : « Il ne manque plus que cela, que vous l'excusiez! »\ On peut, sans trop de difficulté, ne voir qu'une ellipse dans ce vers des Femmes Savantes :

Jusqu'au chien du logis il s'efforce de plaire 2 ;

mais, dans certains vers de Corneille, dans certaines phrases de Bossuet, la suppression d'un que, aussi nécessaire qu'il est encombrant, est moins une ellipse qu'un solécisme:

1. Dans son beau livre : Euripide et ses idées, p. 88, M. Masqueray écrit : « Il n'aurait plus manqué que Télémaque tuât Pénélope 1 » Ici, la correction est facile : « Télémaque tuant Pénélope ! Il n'aurait plus manqué que cela. »

2. Jusqu'au chien devient le sujet dans cette phrase de Bernardin de Saint-Pierre : « Jusqu'au chien prenait part au bonheur de la famille »

Plutôt, plutôt la mort que mon esprit jaloux Forme des sentiments si peu dignes de vous ! (Nicomède, vers 53.)

« Il ne craint rien tant que le bruit et la vie du siècle vienne troubler ou interrompre ce repos caché et intérieur » (Deuxième panégyrique de S1 Joseph). — « Il n'est rien de plus véritable que le pontife doit sacrifier d'un esprit tranquille. »

Comment fallait-il dire? Je ne sais, ce n'est pas mon affaire, mais tout autrement, à coup sûr1; et d'abord il fallait ne point s'embarquer dans un détroit dangereux où il ne peut y avoir de salut pour la syntaxe à la fois et pour le bon style. Respectons la grammaire, mais plus encore la langue, et rappelons-nous la parole d'or de Quintilien : Aliud est grammatice, aliud latine loqui, c'est-à-dire (traduction libre) : en supprimant certains que, vous serez incorrect ; en les exprimant, vous serez gauche... « Ne soyez l'un ni l'autre », disait Nicomède. Soyez français.

Un autre emploi de qui, non encore tout à fait sorti de l'usage, est moins déplaisant que les précédentes cacophonies.

Un de nos plus illustres contemporains écrit : « A quoi

I. Communes échappait au solécisme par l'addition do ce que, lourde ralonge qui, pour notre syntaxe, no l'ail qu'introduire une autro incorrection : « 11 n'estoit rien au monde dont le ton eust plus grand paour que ce qu"\ lui eschappasl quelque mol. » Cité par M. Brunot, Histoire de lu langue français», t. I, p. 40o.

EXCES DE GRAMMAIRE -~l

ici-bas il faut réfléchir, pour y remédier, qui peut, c'est probablement à ce qui nous manque. »

C'est avec la même grâce que Saint-Simon a dit : « La maréchale de Glérambault n'interrompait son jeu que le temps des deux repas et trouvait mauvais encore qu'on la quittât à 2 heures après minuit... Qui l'eût cru, on eût fait ses repas sans quitter les cartes. » Les exemples de ce tour ne sont pas spéciaux aux grands écrivains irréguliers. On le rencontre chez les classiques : « Bonne chasse ! dit-il, qui l'auroit à son croc ! » (La Fontaine). Fonlenelle écrit dans la préface des Oracles: « Voilà ce qu'il faut aux gens doctes. Qui leur épargnerait tout cela par des réflexions, par des traits ou de morale ou même de plaisanterie, ce serait un soin dont ils n'auraient pas grande reconnaissance. » Deschanel, dans ses Déformations de la langue Jrançaise, cite d'autres textes, qu'il tire de Corneille, non pas, il est vrai, de ses chefs-d'œuvre, mais de ses premières comédies ; car il faut convenir que, si l'on trouve cette construction chez les classiques, ce n'est pas, généralement, chez les plus purs. Au xvie siècle, les exemples abondent partout:

Qui ne les eust à ce vespre cueillies,

Chutes à terre elles fussent demain (Ronsard).

Tout tombera, qui n'en aura le soin (Marot).

« II faut marcher un peu plus loin, qui veut voir les hauts clochers » (Noël du Fail). — « Qui vous vou-

droit écouter, la journée se passerait en querelles » (JJ Heplameron). — « Ils se feront mal, qui ne les départira » (Rabelais). — « Et qui osteroit Oisiveté du monde, bientôt périroient les arts de Gupido » {ici).

M. Edmond Huguet, le savant explicateur de la syntaxe de Rabelais, pense que cette tournure a son origine dans des phrases telles que celle-ci : Qui l'eût entendu, on l'eût cru sage, — où le rapport régulier de qui avec le reste de la construction est sensible, — mais que, peu à peu, on s'est habitué à considérer qui comme l'équivalent de si l'on, même dans les phrases où il est impossible de lui découvrir un antécédent.

Nous disons encore : « C'est comme qui dirait », au sens de : C'est comme si l'on disait.

On raconte que Francisque Sarcey, lorsqu'il citait dans ses articles le proverbe : « Tout vient à point, qui sait attendre », corrigeait d'une plume irritée la faute des compositeurs, qui ne manquaient jamais d'ajouter ici la préposition à : « Tout vient à point à qui sait attendre » ; mais que sa rage éclatait en imprécations comparables aux tragiques fureurs de la sœur d'Horace, quand le prote ne tenait aucun compte de son deleatur. Cette grande colère du bon Oncle n'allait pas sans quelque pédantisme. Où était le mal de retoucher légèrement le texte d'un proverbe qui, avec l'addition de la préposition à, devient plus coulant et plus clair sans cesser d'être aussi français? Je suppose (et ma suppo-

sition est plus que probable puisqu'elle est déjà réalisée) que l'usage s'établisse de dire : « Tout vient à point à qui sait attendre » : l'ancienne leçon deviendra incorrecte, elle n'est encore qu'affectée ; mais le premier qui la risqua dans un temps où chacun disait encore : « Tout vient à point, qui sait attendre », fut sans doute taxé & affectation.

J'ai connu un vieux gentilhomme de lettres qui, ayant assisté, en i85ç), à la célèbre conférence de J.-J. Weiss sur Regnard, disait qu'il y aurait peut-être pris plaisir s'il avait eu la patience de l'écouter ; mais, impossible ! tant il s'était senti agacé par « l'affectation » que le conférencier mettait à prononcer Rè — gniard ! « Le son de Re-nard en deux syllabes sèches (continuait mon homme) est la seule prononciation autorisée par le bon, ancien et constant usage. On ne dit pas : Rè-gniaud-de- Saint- Jean -d'Angely ! » Le vieillard en était resté à la tradition de sa jeunesse ; il ne savait pas que la coutume avait changé, et que désormais la prononciation affectée consistait, au contraire, à ne point suivre la graphie, lettre à lettre, et à recommencer, comme au bon vieux temps, d'escamoter la diphtongue mouillée. Le travail serait double de prononcer maintenant à la mode antique ; car il faudrait, chaque fois, prendre la peine de bien expliquer à son interlocuteur ou à son auditoire que c'est de l'auteur des Folies amoureuses, du poète que tout le monde nomme Règniard, qu'on a l'honneur de les entretenir. Il faudrait, de même, mettre une note à toute citation textuelle du

proverbe: « Tout vient à point... », pour que le lecteur lût bien averti que l'absence de la préposition à n'est pas une faute d'impression.

L'objet essentiel de l'écrivain, comme de l'orateur, n'est-il pas de se faire comprendre tout de suite à force de clarté? Lorsqu'un tour est devenu insolite ou qu'un terme a changé de sens, où est l'avantage, encore une fois, de vouloir, contre vents et marées, maintenir un archaïsme d'une intelligence laborieuse ? Vous ne pouvez plus conserver aujourd'hui leur signification première aux mots èmérite, mièvre, truculent, sans des notes explicatives où vous direz qu'émir ite est synonyme de mis à la retraite, le retraité n'eût-il jamais eu le moindre mérite ; que mièvre ne veut point dire mignard, mais vif, éveillé et malin ; que truculent n'a aucun rapport avec la plantureuse richesse des couleurs et des formes et n'est qu'un mot latin qui signifie cruel.

On fait montre, à bon marché, d'une érudition humiliante pour les braves gens qui, sans être illettrés, n'ont reçu qu'une instruction ordinaire, quand on rappelle avec un petit air suffisant qu'effluves et amulette sont masculins, que phalène est féminin, au contraire, et qu'Alfred de Musset aurait dû dire : « La phalène dorée. » N'est il pas bien glorieux aussi de savoir que les vrais mots français sont agonir, bossue, courbatu ; que Saint-Simon, ses prédécesseurs et ses contemporains écrivaient toujours : « le tran-tran du Palais », — « l'af-

i. Il paraît qu'on dit en russe: emerilclniûa Kussa pour disse des retraites.

faire fut faite en un tournemain » ', et que tour de main et train-train sont des altérations postérieures ; qu'il faudrait orthographier : « à tors et à travers », — « couper cours », — « forsenè », — « sausice », — « orgues de Barberi », — « plentureux' », — « abiller un poulet3 », et que Bélise prononce mal en disant à son frère :

Je me veux mal de mort d'être de votre race ;

c'est « maie mort » qu'elle devait dire, mais qu'elle n'a pas osé, — à savoir une mort sans confession, sans absolution, et suivie de la damnation éternelle4.

Tout ce qui est vrai étant bon à savoir, incontestablement ces notions ont leur prix. Mais nous exagérons, nous autres pédants, l'inconvénient et la honte de les ignorer. Oh! que l'art d'écrire et même la connaissance de la langue sont donc autre chose et chose plus précieuse que l'observation des minuties de cette sorte, si intéressantes qu'elles soient ! On peut être grand écrivain et fort mal instruit des petites curiosités de la grammaire ; on peut être bon clerc en ces matières secondes et parler français comme un Basque espagnol5 (car

1, Lexique sommaire de la langue du duc de Saint-Simon, par E. Pilastre (Firrnin-Didot, igo5).

2, Du vieux mot français plenté, quantité, en anglais plenly.

3, Abiller signifie apprêter, arranger, et n'a rien à faire avehabit.

[\. Deschanel, Les déformations de la langue française, p, 2 4, 5. C'est-à-dire : comme un Basque (parle) espagnol.

n 6 RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES

c'est un Basque qu'il faudrait dire encore, et non pas une vache).

L'érudition, du haut de son savoir de surface, condamne des fautes souvent excusées parla vraie science, qui va au fond des choses, qui juge et qui comprend. Non seulement certains barbarismes et même certains solécismes sont des péchés véniels et les moindres attentats (malgré tous nos préjugés) qu'on puisse commettre contre la langue française, mais ils peuvent être des progrès.

Il était si parfaitement naturel que train-train prît la place de tran-tran et tour de main celle de tournemain, qu'un nez bien mouché, comme s'exprime Horace, pouvait flairer d'avance cette substitution inévitable. Chateaubriand et Victor Hugo ne passent pas pour avoir manqué de grammaire ni d'oreille : ils ont cru tous les deux qu'amulette était féminin. Petite ignorance pardonnable aux grands hommes, disent les petits hommes avec indulgence ; mais si Hugo et Chateaubriand avaient sciemment féminisé ce mot, après avoir appris dans le dictionnaire de l'Académie son état civil, je dirais, moi, qu'ils ont eu raison. Car amulette est manifestement une fille qu'on a mise en culottes pour attraper son monde et le mystifier Que dirons-nous d'effluves? Voilà encore un mot qui s'est lourdement trompé de sexe ! Quelle idée ce drôle a-t-il eue de naître garçon ? Comme s'il pouvait y avoir quelque chose de plus féminin que la tiède haleine de la saison nouvelle, les effluves printanières, et comme si la bonne

mère Nature, lentement réveillée, qui nous sourit et qui nous berce, ne nous faisait pas sentir, en ces journées suaves, la douceur alanguie d'une main caressante, molle et voluptueuse1!

Les neiges d^antan, les roses d'antan sont les neiges, îes roses de l'année dernière. Antan ne signifie pas l'ancien temps ; il faut donc accorder aux puristes que c'est une faute d'écrire : « Une de ces bourgeoises d'antan », en parlant aujourd'hui d'une héroïne de la grande révolution. Mais si l'usage prévaut, — comme on peut en être sûr, puisque c'est déjà fait, — d'entendre par ce vocable poétique un passé lointain et indéterminé, il faudra bien suivre l'usage ou renoncer à l'emploi d'un très joli mot que le commun des lecteurs ne prendra plus dans son vrai sens2.

Je me souviens d'une note des Causeries du lundi, où Sainte-Beuve, après avoir cité une phrase d'un discours politique banalement ornée du mot pléiade au sens

i. Le philosophe Renouvier, citant un passage de l'Homme qut rit (Victor Hugo, le poète, p. no), a féminisé effluves. J'aurais souhaité que l'heureuse faute fût de Victor Hugo ; mais elle n'appartient qu'au philosophe, autorité moindre en matière de langue. Balzac a écrit: «de pénétrantes effluves » (la Peau de Chagrin, p. 3o, de la petite édition Calmann Lévy), et il a fait aussi amulette du féminin.

2. Un philologue éminent, M. Edouard Bourciez, professeur de langue, de grammaire et de littérature françaises à l'Université de Bordeaux, ne craint pas d'écrire « les puristes d'antan », comme il écrit aussi « des latinistes émériles », dans son article contre La simplification de la syntaxe française : mieux que les textes des grands auteurs, cet exemple d'un homme du métier fait voir que ces deux mots ont changé de sens irrévocablement.

de multitude, dénonçait dans cette impropriété un défaut d'instruction littéraire, — une « Pléiade », disait le grand critique, ne pouvant signifier qu'un nombre précis de sept étoiles ou de sept hommes illustres. Les personnes en nombre infini qui continuent de faire la faute relevée par Sainte-Beuve seront peut-être bien aises de savoir qu'elles peuvent prendre impunément cette licence, depuis qu'une érudition mieux informée a découvert qu'avant de s'appliquer à la constellation du Taureau et à un groupe de sept poètes du 111e siècle avant J.-C, le mot avait désigné un amas indéterminé d'étoiles brillantes.

A la dernière extrémité est, selon Deschanel, un mauvais pléonasme, comme le décevant mirage et la panacée universelle dont s'est moqué Scherer. Excès de rigueur, à mon avis. Les épithètes homériques nous en font voir bien d'autres ! Pourquoi l'extrémité n'aurait-elle pas son superlatif, comme le commencement : premier commencement, dernière extrémité ? J'ai remarqué, en lisant Vaugelas, qu'il affectionnait l'emphase légère de très excellents, où les puristes pourraient blâmer un pléonasme du même genre.

Pour qu'une forme qui a pour elle la raison et l'antiquité ait chance de revenir au jour, il faut qu'il y ait en sa faveur un mouvement de l'opinion.

C'est le cas d'une conspiration assez générale aujourd'hui, pour abolir, dans les membres de phrase bordonnées, quand la proposition est allirmulive, un ne

explétif, qui est bien le parasite le plus absurde dont la syntaxe française soit restée encombrée. Mlue Sand relève très justement le contresens qu'il y a dans ces mots : « Otez le couteau à l'enfant, je crains qu'il ne se coupe », puisque, ce qu'on craint, c'est qu'il se coupe, et non qu'il ne se coupe (pas)1.

Sans apparence de raison, et comme pour le plaisir de faire une nuit subite dans la phrase, on a parfois prodigué ce ne de si étrange façon que non seulement il est inutile, mais qu'il devient un défi au sens, à la logique et à la grammaire véritable : « J'étais prête à tout avouer, dit Julie dans la Nouvelle Héloïse, si mon père ne m'en eût laissé le temps. » Comprenez : m'en eût laissé le temps. « Elle était là sans qu'aucune porte n'eût été ouverte » (Loti). « Nous enterrerons le garçon sans que personne ne le sache » (exemple cité par M. Bastin, Le verbe et les principaux adverbes dans la langue française, p. 191).

Prétendre, avec certains grammairiens, que ce ne est un legs du latin, est moins « excès de grammaire » qu'ignorance de la grammaire ; car le latin disait : Doctior est quam putas, très bien traduit de la façon suivante : «Il est plus savant que vous pensez», par quelques écrivains du dix-septième siècle, qui laissaient les autres dire fort impertinemment : « que vous ne pensez », et même : « que vous ne pensez pas ! » —

1. Nous aurons lieu de revenir, au chapitre vin, sur cetle question et sur le désir négatif que le ne explétif exprime.

8o RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES

<( Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas ! » (L'Étourdi, IV, 2).

Corneille écrit dans la Suivante :

Mon désespoir n'osait agir en sa présence

De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs.

Exemple d'autant plus remarquable que, sans rien modifier à la mesure ni au sens, il ne tenait qu'à un trait de plume d'ajouter la négation et l'apostrophe1.

Fréquemment, l'écrivain classique paraît hésiter entre l'expression et la suppression de la négation redondante : « J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruits, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là » (Don Juan).

De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage

Ne fit trembler son bras et glaçât son courage. (La Henriade.)

Cette indécision de nos ancêtres permet à leurs neveux d'espérer qu'il nous sera facile de bannir entièrement de la langue française un contresens de deux petites lettres qui dit plus de sottises qu'il n'est gros, et qui semble ne s'y maintenir encore que par d'assez faibles raisons d'euphonie.

i. « Il est arrivé très souvent à Corneille, en retouchant ses pièces, d'effacer la négation explétive. Son frère Thomas, au contraire, plus grammairien que son aîné, préférait l'emploi de la négation après les mots qui expriment la crainte. » (J. Bastin, le verbe et les principaux adverbes dans la langue française. Seconde partie. Syntaxe, p. 199)

Pourquoi disons-nous: «c Je n'ai garde », puisque cette locution signifie précisément le contraire : J'ai garde, ou : je me garde ? Heureusement, par une défiance instinctive et très juste, on se garde bien de dire : « J'ai garde » . Mais comme « Je n'ai garde » paraît contraire au sens, il arrive quelquefois que les personnes qui raisonnent trop leur langage et tiennent à comprendre très minutieusement ce qu'elles disent, se donnent plus ou moins de peine pour tourner la phrase autrement. Qu'elles rendorment leurs scrupules et disent : « Je n'ai garde », en toute sécurité ' ! Il n'y a, dans la locution qui les ; inquiète, qu'un déplacement léger de la négation, qui, pour ne pas se trouver à sa place logique, n'en est pas moins dûment exprimée. « Je n'ai garde de vouloir » n'est pas autre chose qu'un synonyme énergique de : « Je ne veux certes pas. » C'est ainsi que nous entendons souvent dire à la campagne: « Je ri ai jamais cru en sortir », pour signifier : J'ai cru que je n'en sortirais jamais.

La connaissance historique du français devient vite pédantesque, si nous oublions que la langue est vivante et qu'elle change, que « les anciens, Monsieur, sont les anciens », comme le disait à Thomas Diafoirus l'Angé-

i. Je viens de rencontrer, dans le Temps du 18 mai 1906, un exemple bien curieux de ce vain scrupule ; car ce n'est certainement pas une faute d'impression crui a fait écrire au journaliste : « Nous aurions garde de nous immiscer dans ce débat entre fidèlos appartenant à une confession qui n'est pas la nôtre. »

Stapffk. — Récréations. 6

liquc du Malade imaginaire, et que « nous sommes les gens de maintenant » . Mais quand l'histoire — qui fait notre orgueil — nous montre dans le passé lui-même l'origine de la signification présente des mots, c'est alors que l'oubli de cette continuelle évolution devient impardonnable.

S'il y a, par exemple, quelque chose de sûr, c'est que pas, rien et point ont pris, depuis très longtemps, le sens négatif qu'ils n'avaient pas quand ils exprimaient une valeur ou une quantité minime mais positive1 : en sorte qu'il n'est plus du tout nécessaire, pour rendre négatives les phrases où ces vieux substantifs se trouvent, que la négation ne les accompagne.

Boileau écrit, dans la Satire II :

Passer tranquillement, sans souci, sans affaire, La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.

Comme il était tout aussi facile au poète d'écrire : « le jour à ne rien faire », la complète valeur négative de rien, dès le xvne siècle, ressort de l'hémistiche de Boileau avec une parfaite évidence.

i . Ai-je besoin de rappeler aux étudiants primaires que n'en est rcs, chose ou « peu de chose », comme dit Sosie (Amphitryon, II 3); que pas est passus, et point, punctum, c'est-à-dire de petites quantités, ainsi que brin, mie, maille, goutte, etc ? « La riens que j'aime guère » signifiait, dans le joli langage de la vieille galanterie, l'objet que j'aime beaucoup. Quand Angélique dit, dans George. Dandin : « Ne faites pas semblant de rien et me laissez faire tous deux » ; quand Léandre dit, dans les Plaideurs : « On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise », ils font, comme Martine, un pléonasme fort lourd, mais ils ne commettent pas de « solécisme ».

Esther, que craignez-vous ? Suis-je pas votre frère?... Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?

(Racine.)

Après de telles autorités, Thiers pouvait bien écrire : « Le général La Romana avait beaucoup promis et presque rien fait », et Littré montre, contrairement à son habitude, plus de purisme grammatical que d'historique science de la langue en reprenant ici l'historien de Napoléon1.

« Sa morale... sur l'aigreur de sa bile opère comme rien », avait dit Molière dans la même comédie où « la récidive de pas mis avec rien » est traitée par Bélise de double négation : si bien que le pléonasme de Martine2 pouvait passer déjà pour une répétition de la négative, et que la sentence de condamnation prononcée parla femme savante contre la cuisinière se trouve juste, quoi qu'on en ait dit, dans les considérants comme dans l'arrêt.

Voilà ce qu'il ne faudrait point oublier quand on livre aujourd'hui à la fureur des cuistres une locution récente qui reste, en tout état de cause, fort peu recommandable, mais où le solécisme qu'on dénonce, purement rétrospectif, si j'ose dire, n'a plus rien d'actuel :

i . De toutes les preuves qu'on peut alléguer, que rien a pris de bonne heure un sens négatif, la plus significative est sans doute le texte suivant d'Estienne Pasquier, cité par M. Brunot : « Quand il advient, au commun langage, à quelqu'un de dire : S'il veut rien mander, on s'en moque, et dit-on ordinairement qu'à rien mander il ne faut point de messager ou response. »

2. « Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien. » (Les Femmes savantes, II, 6.)

« Juste Olivier n'a pas été qu'un poète » (Virgile Rossel, Histoire littéraire de la Suisse romande, p. 676) — « Votre gaminerie n'a pas eu de conséquence que pour vous » (Abel Hermant, La belle madame Hèber, acte II, scène 8 — « Orberose aimait son époux, mais elle n aimait pas que lui. » Anatole France, file des Pingouins, p. 87. — « Ce n'était pas rien que d'avoir... » etc. Id. Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. 271.

Il est certain que la même tournure, chez les écrivains du ïvie et du xvir* siècle, signifiait exactement le contraire de ce que nous lui faisons dire aujourd'hui, et que personne n'aurait compris, en ce temps-là, qu'elle pût avoir un sens opposé à celui qu'aurait ne sans son acolyte pas ou point :

Ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince.

(Horace, III, 6.)

Pompée n'avait pas que son épée et son cheval.

(Brantôme.)

Mais si ce vieux tour était grammaticalement correct, ni Vaugelas, ni Thomas Corneille, ni l'Académie n'en conseillaient l'emploi aux gens de goût qui, pourm'exprimer comme on parlait alors, avaient « quelque souci de l'élégance ». Et nous serions certainement bien plus barbares encore d'employer la même tournure au sens archaïque qu'au sens nouveau qu'elle a pris depuis cent ans au moins1. Il ne saurait planer l'ombre d'un

1. Vers 1798, d'après Deschanel, qui cite mie lettre de Maurice Dupin, père de George Sand.

doute sur le dessein qu'on aura désormais toujours d'attribuer aux phrases de ce genre une signification doublement négative ; peut-on douter davantage du droit qu'ont les modernes de leur donner ce sens ? Mais comme cette construction suspecte « choque les oreilles délicates », fâche les puristes et scandalise les historiens de la langue française ; comme, d'ailleurs, rien n'est plus facile que de tourner la phrase d'une .façon différente et beaucoup plus gracieuse1, on fera bien mieux de s'interdire une locution si laide et si dure, lors même qu'elle serait devenue correcte à son tour.

« Le génie de notre langue, a dit Voltaire, est la clarté et l'ordre. » Ce génie d'ordre et de clarté, qui s'appelle aussi l'esprit d'analyse, rend le français de plus en plus précis, explicite et logique. Le progrès s'est continuelment poursuivi dans ce sens, et presque sans autre accident que la folle aventure des mystificateurs et des badauds qui ont failli nous égarer dans la nuit du symbolisme.

Mais le prix de la clarté qui explique et analyse logiquement toute chose, c'est la lourdeur, lorsqu'on croit devoir entasser les mots grands et petits, les substantifs abstraits, les pronoms relatifs et les prépositions, pour

i. Le tour classique était : Des ennemis, je n'en ai pas pour un.

— « Jupiter n'a pas aimé pour une fois » (La princesse d'Elidé). — « On n'a pas pour un cœur soumis à son empire » (Le Misanthrope).

— « On n'avait pas alors pour un seul prophète » (Voltaire). — Exemples donnés par M. Bastin.

ne laisser dans l'ombre ni un recoin du sens ni un rouage de la pensée.

C'est pour avoir trop voulu être clair que Rousseau, pesamment, se justifie en ces termes, aussi précis que lourds, auprès de Mme de La Tour, qui l'accusait d'avoir laissé une lettre d'elle sans réponse : « Si j'avais reçu votre lettre, je n 'en aurais point nié la réception. » Et c'est à force de mettre les points sur les i que le professeur d'une Faculté de droit — ou de théologie — chargé du rapport sur les concours d'étudiants, écrivait naguère avec la légèreté d'un hippopotame qui marque le pas : « Toute cette partie sort malheureusement du cadre dont la tractation incombait à son auteur. » Un académicien, d'une plume non moins appuyée, a dit, dans le Temps du 21 juillet igoS : « Adèle Hugo continue son rêve, écrivant là-bas, dans sa solitude, des opéras dont elle attend toujours la réception par M. Gailhard.» J'avoue qu'à cette tournure je préférerais encore, ou plutôt je déclare hautement que j'aimerais cent fois mieux : « quelle attend toujours qui soient reçus ». Le style tend, depuis le xviii* siècle, à remplacer les verbes par des substantifs ; on croit que cela le rend plus précis, — ou (pour nous amuser à traduire la même phrase en jargon contemporain) : La tendance de plus en plus accentuée du style est le remplacement du verbe par le substantif, dans le but d'une augmentation de précision. C'est possible ; mais ce qui est sûr, c'est que rien n'alourdit davantage le français vif et alerte que Voltaire nous avait laissé.

Nous poussons trop loin l'antipathie pour les qui et les que. Nous nous figurons — bien à tort — qu'il est toujours plus coulant et plus léger de leur substituer des participes présents, d'écrire, par exemple: « Les violences de la police et les souffrances en résultant. . . » — « Le ministre de l'Instruction publique en Russie a décidé d'admettre dans les Universités tous les Israélites en faisant la demande. » — « L'assemblée se réjouissant de l'entente cordiale existant entre les gouvernements... » — Des annonces offrant aux jeunes gens possédant un capital des situations leur permettant de...» Quoi de plus pesant, ô bonnes gens ! de plus languissant, de plus mal sonnant, que tous ces participes présents se suivant et se gouvernant les uns les autres, avec le régime direct ou indirect les accompagnant ?

Flaubert, p. no de Madame Bovary, parle d'un bâtiment en construction. « Il n'était pas, dit-il, achevé d'être bâti. » Rien de plus correct, rien de plus logique que cette syntaxe ; pour la raison comme pour la grammaire, elle est irréprochable ; mais elle a sa lourdeur. Au xvue siècle, on aurait écrit sans hésiter : « Il n'était pas achevé de bâtir1 », et Chateaubriand écrivait encore

i . Cf. : Une perte facile et prompte à réparer.

(Othon, vers 1696.) La honte d'un affront que chacun d'eux croit voir Ou de nouveau reçue ou preste à recevoir.

(Jpolyeucle, vers 7/^.) Cet avis est plus propre à donner à la reine.

(JNicomède, vers 959.)

(Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 298) : « Le château n'était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut donné. »

On aimait autrefois ces tours légers et vifs qui ne satisfont peut-être pas un exigeant esprit d'analyse, mais qui suffisent aux intelligences assez promptes pour entendre à demi-mot. « Je vous crois sans jurer », dit un personnage de Regnard. Et Lesage, dans Gil Bios (I, 16): « Ce conseil était trop de mon goût pour ne pas le suivre. » — « Les pierres, écrit Voltaire au chapitre 1 de Candide, ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux. »

Un puriste rigoureux pourrait trouver, il est vrai, que l'emploi de l'infinitif présent actif, dans des cas où la signification est passive, prêtait à l'amphibologie. Quand le poète Colletet écrit :

Elle a trop de bonté pour lui rien refuser,

nous ne sommes pas obligés de comprendre du premier coup que cela signifie, non point : elle est trop bonne pour répondre par un refus à qui la sollicite, mais : elle est trop bonne pour que rien lui puisse être refusé. L'amphibologie se présente parfois aussi dans l'emploi du passif, et, d'ailleurs, ce n'est pas dans la substitution de l'actif au passif que l'anacoluthe consiste, c'est dans la rupture des relations de la phrase avec le sujet qui la gouverne. A la fin d'un document fort peu littéraire, à la vérité (il s'agit d'un placet rédigé par les entants d'une femme Boutillier pour obtenir une lettre de cachet qui

fit mettre à l'ombre cette femme, dangereusement folle sans doute), nous lisons : « Monseigneur, c'est toute la famille de ladite Boutillier qui supplie votre Grandeur de leur accorder un ordre pour être enfermée à la maison de force. C'est la grâce que cette famille attend de votre bonté '. » Si la famille Boutillier, prise au mot, avait été envoyée tout entière à la Bastille, elle aurait pu y méditer à loisir sur le danger qu'on court en ne s'exerçant pas assez aux analyses grammaticales et logiques.

Le monosyllabe en, tantôt génitif du pronom personnel, tantôt préposition, tantôt adverbe de lieu, — désespoir des étrangers dont la langue liquide et sonore ne parvient pas à grogner cette sourde nasale, — a toujours fait entendre, en France, son hennissement jusqu'à l'abus.

Heureusement, nous nous sommes débarrassés de la vilaine particule en tant que pronom d'un nom de personne, et nous ne disons plus : Cette dame est bien mise, yen admire la robe ; nous disons : J'admire sa robe. Mais, en revanche, quelques puristes se croient presque obligés de dire : Cette robe est belle, j'en admire la couleur ; et non : J'admire sa couleur. Pourquoi ? Un grammairien écrit : « La contagion de la règle qui veut qu'on

1. Cité par M. Cirot, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé de grammaire, aujourd'hui professeur à l'Université de Bordeaux, dans ses Quelques remarques sur la syntaxe de Pascal d'après les Provinciales (1896), page 6.

évite les équivoques a eu ici un caractère particulièrement grave : le premier effet en a été de rompre l'équilibre de la phrase. » Pourquoi pas : son premier effet a été ' ? A quoi, Seigneur ! sert le troisième en dans cette phrase d'un moraliste contemporain : « Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de conséquence logique à mettre en question les principes sur lesquels la société repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute, et l'erreur en aura pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu'elle sera capable de causer à la société. » Mais, ici, il ne fallait mettre ni en ni son ; il ne fallait rien écrire du tout. Le devoir, non plus de l'écrivain, mais de l'honnête homme, était de biffer toute la phrase ; car elle est une erreur spécieuse, et de pareils sophismes, si on s'en laissait éblouir, n'iraient à rien de moins qu'à immobiliser l'humanité dans la routine. L'esprit qui cherche la vérité reste libre, à la face de toutes les institutions établies. L'histoire ne nousa-t-elle pas appris que l'esclavage était un des « principes » sur lesquels la « société » antique « reposait? » Appelleronsnous « fausse » la doctrine qui, « par voie de conséquence logique » , a mis l'esclavage « en question » et l'a finalement aboli ? Avez- vous oublié, singulier moraliste, que les premiers chrétiens étaient considérés comme les ennemis de l'Empire, et ne voyez-vous pas que votre belle morale est celle qui cloua Jésus sur la croix?

i. Tous les grammairiens n'exigent pas cet en. Avec raison et avec grâce, M. Bourciez, parlant d'une autre règle absurde, demande « sa suppression au nom de la logique ».

Mais revenons à la grammaire. Flaubert écrit : « Bovary était loin. Il marchait à grands pas, le long du mur, près de l'espalier, et il grinçait des dents ; il levait au ciel des regards de malédiction ; mais pas une feuille seulement n'en bougea. »

Cet en ne désigne ni une feuille de l'espalier, ni une feuille du ciel — qui n'a point de feuilles. Use rapporte à l'ensemble des mouvements de Bovary, et cela veut dire que sa passion ne fit rien bouger, ne changea rien dans la nature. C'est ainsi que don Diègue s'écrie en parlant à son fils du soufflet qu'il a reçu du comte : « L'insolent en eût perdu la vie ! » et que l'abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet, écrivait dans son journal: « Le i4 octobre 1702, défaite des Allemands par M. le marquis de Villars, qui en a été fait maréchal de France. »

On ne peut pas toujours remplacer en par son, sa, ses; mais, avant d'employer la pesante nasale, il vaut la peine de voir si vraiment l'adjectif possessif est d'impossible usage.

Il faut approuver Sandeau d'avoir écrit : « La nature est bonne, vainement avons-nous négligé son culte. » La Bruyère a bien fait de dire : « Est-ce donc faire pour le progrès d'une langue que de déférer à l'usage ? Seraitil mieux de secouer le joug de son empire si despotique? » Et encore : « La province est l'endroit d'où la cour, comme dans son point de vue, paraît une chose admirable ; si l'on s'en rapproche, ses agréments diminuent. »

9 a RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES

Mais je ne suis pas sûr qu'il faille suivre Duclos, lorsque, risquant le possessif sans aucun sujet où il se rapporte, l'auteur des Considérations sur les mœurs de ce siècle se hasarde à écrire : « Les égards réciproques forment le lien de la société, et naissent du sentiment de ses propres imperfections et du besoin qu'on a d'indulgence pour soi-même \ »

Je viens de dire : « sans aucun sujet où il se rapporte », et non : auquel il se rapporte, parce que je suis d'opinion aussi, avec Vaugelas, qu'il convient d'user discrètement de ce gracieux archaïsme, d'éviter — sans affectation — la longueur et la rudesse des chez lequel, vers lequel, par lequel, dans lequel, auquel ou à qui, et de savoir dire quelquefois, avec Sosie :

Le véritable Amphitryon

Est l'Amphitryon où l'on dîne.

i. La Bruyère a dit (De l'homme, § 61) : « Le récit de ses fautes est pénible » ; mais la tournure devient peut-être moins choquante quand il n'y a dans la phrase aucun rapport apparent de l'adjectif possessif avec un mot quelconque.

LA FOIRE AUX IMAGES A M. Louis Ganderax, directeur littéraire de la Revue de Paris.

Il faut prodiguer les images. — Il fauî les ménager avec économie.

Il faut que les images se suivent et se tiennent. — Il faut éviter d'y mettre trop de liaison et de cohérence.

Nous devons nous représenter matériellement toutes les figures tracées par notre plume. — L'oubli du sens étymologique des mots est indispensable pour qu'on ose et pour qu'on puisse écrire...

Ces préceptes contradictoires ont tous une égale vérité. Faire à chacun sa juste part est une difficulté théoriquement insoluble, et c'est, dans la pratique, le secret le plus délicat de l'art des écrivains.

Tous les mots étant des images plus ou moins transparentes, je vais montrer d'abord qu'il est absolument nécessaire d'en oublier le sens étymologique, et, cepenlant, qu'il est utile, convenable et obligatoire de ne jamais le perdre de vue.

Prenons pour exemple le mot : « langue ». Quand Joachim du Bellay écrit : « La philosophie est un faix d'autres espaules que de celles de notre langue », ou quand il souhaite que « notre langue, encore rampante à terre, puisse hausser la teste et s'eslever sur pieds », il a tort de ne pas voir, par les yeux de l'imagination, celle qui pend dans sa bouche, et de commettre des associations d'images absurdes. Mais quand Boileau écrit, dans sa Septième Réflexion sur Longin : « La langue qu'ont écrite Cicéron et Virgile », il a raison de ne rien imaginer du tout ; car, si l'on devait se représenter l'organe musculaire, on ne pourrait pas plus dire: « écrire une langue », ou : « écrire dans une langue » , que « les épaules d'une langue », et le métier d'écrivain deviendrait impossible.

Je n'ose pas condamner absolument les images suivantes de deux grammairiens de mes amis : « Notre langue est sur la pente d'une irrémédiable décadence » . — « La Commission n'a point prétendu toucher au fond de la langue ». — « Qu'on laisse la langue suivre son cours. » — « La langue marche vers la suppression de l'accord. » J'accepte avec résignation tout cela ; mais je frémis d'horreur à cette image d'un professeur de littérature : « La vieille langue, saignée à blanc, a disparu », et je trouve pire encore celle-ci, d'un autre professeur : « Nul n'a manié le français avec plus de fécondité que Montaigne ». Car on peut, à la rigueur, saigner une langue ; et on peut aussi la manier, avec rudesse, par exemple, ou avec douceur, ou avec

LA FOIRE AUX IMAGES û5

l'autorité d'un maître ; mais, « avec fécondité », non pas!

Penser à ce qu'on dit — premier devoir de tout parleur comme de tout écrivain — implique l'obligation de voir ce qu'on dit. C'est faute de regarder ses idées qu'on en vient à écrire, sans que l'on s'aperçoive de ces énormités : « Un point de vue fondamental » (si l'on surveillait un peu sa diction, on réserverait cette image pour l'œil qui s'ouvre au fond de certains vases nocturnes) ; — « les sources du recrutement », — « le noyau de la branche française » ; — « le retentissement du progrès sur le bien-être » ; — « la douteuse attitude que le parti républicain avait d'abord suivie » ; — « le fond solide du livre de Fustel n'était que la mise en œuvre de la théorie d'Auguste Comte » ; — « malgré des feux si beaux qui rompent ma colère » (Corneille) ; — « méditation dont la source ne s'éteindra qu'avec mon âme » (Rousseau) ; — « cultiver une branche avec éclat » (discours prononcé à l'Académie française : — l'éclat d'une branche n'a jamais pu être qu'un morceau de branche cassée) ; — « remplir un but » ; — « des ouvrages conçus dans un but moral » (on ne conçoit pas dans un but... ce serait plutôt le but qui conçoit, lorsqu'il est bien rempli). — « Son esthétique a engendré » (l'esthétique, étant du sexe féminin, ty1 engendre pas, elle enfanté) ; — « si les limites de cet ouvrage étaient plus étendues », « Y écho d'une lassitude générale », etc., etc.

Stendhal, qui ne se piquait point de bien écrire et qui se faisait presque gloire de cette insouciance, a pu dire,

sans étonner aucun des lecteurs habitués à son style: « le comble de Y affaissement » ; mais on est surpris de rencontrer la même choquante contradiction dans les termes sous la plume d'un maître aussi attentif que Voltaire. Ce grand homme ose écrire, au chapitre lxxxvii de Y Essai sur les mœurs : « La honte et rabaissement des empereurs grecs furent à leur comble. » Ce serait, d'ailleurs, pure idolâtrie de nier que cet auteur si français, si prompt à railler toutes les sottises, tombe parfois lui-même dans le salmigondis, puisque, à peu de distance, nous lisons dans le même ouvrage: « Jacques VI ne fut roi que pour jeter, par sa faiblesse, les fondements des révolutions qui ont porté la tête de Charles Ier sur l'échafaud. » Et ceci encore, qui n'est guère plus propre (chap. lv) : « La France avait commencé la première inondation , ce fut à elle qu'on s'adressa pour la seconde. Le pape Eugène III, naguère disciple de saint Bernard, choisit avec raison son premier maître pour être Yorgane d'un nouveau dépeuplement. »

Il se peut qu'un lecteur, même cultivé, même lettré, ne soit point choqué, au premier abord, par les phrases de Voltaire que je viens de transcrire, où la disconvenance des images, toutes tirées d'une langue plus ou moins abstraite, ne saute pas aux yeux. Scherer, — auquel la superstition littéraire peut seule faire un crime d'avoir dénoncé dans la langue de Molière toutes sortes de fautes, — aurait eu probablement besoin d'être averti pour sentir le ridicule d'un abaissement qui est à

son comble, puisqu'il a dit, dans un style tout pareil : « Il n'y a plus moyen de se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais écrivain qu'on peut l'être quand on a, du reste, les qualités de fond qui dominent tout. » J'estime Scherer ; j'admire — pour m'exprimer comme lui — l'érudition supérieure qui sert de base à sa critique ; mais je trouve qu'ici il « va trop loin ! » On se met dans un cas fâcheux, en critiquant la langue des autres dans une langue pire, et quand les autres sont des maîtres et les plus grands de tous les maîtres, c'est alors surtout qu'il faut prendre garde. Il y a vraiment un peu d'exagération à dire que « Molière est aussi mauvais écrivain qu'on peut l'être. . . » Sans mentir, plusieurs ont écrit plus mal.

Quand les éléments de l'image hétéroclite sont des mots très concrets, ou quand il y a une cascade de disconvenances, le spectacle de la foire aux images devient un divertissement pour la multitude comme pour l'élite.

« Tel est l'homme, ô mon Dieu, s'écrie Massillon, entre les mains de ses seules lumières !» — « La gloire, dit Fénelon, n'est due qu'à un cœur qui sait fouler aux pieds les plaisirs. » Les mains des lumières et les pieds du cœur appartiennent à la même anatomie burlesque que les épaules d'une langue. Bossuet supplie les grands de la terre d' « écouter la voix des entrailles miséricordieuses dont ils sont revêtus ' » . Je n'ose pas dire ce

1. tn lecteur de la Revue de Paris, où ce chapitre parut d'abord, m'avise obligeamment que la phrase de Massillon « doit avoir été

Stapfsr. — Récréations. 7

qu'est, dans la nature, la « voix des entrailles », et, quanta « se revêtir de ses entrailles », c'est une façon bien entortillée de les porter. S'adressant à un de ses collègues, Bossuet le conjure d' « ouvrir le fond de son cœur à un prélat qui le porte dans ses entrailles ». La grande poésie lyrique rivalise ici avec l'éloquence sacrée : l'auteur de la Tristesse d'Olympio fait descendre son âme dans ses entrailles afin d'y compter dans son cœur toutes ses douleurs passées et tous ses songes éteints. Dans Madame Bovary, Lieuvain, conseiller de préfecture, loue, au cours d'un discours officiel, « la main ferme et sage qui dirige le char de l'Etat parmi les périls incessants d'une mer orageuse » ; mais c'est là de l'excellent comique d'auteur, — excellent parce que la phrase est prise dans la vivante réalité et que bien d'autres conseillers de préfecture en ont dit d'aussi bonnes. Les échantillons tout à fait naïfs, je veux dire extérieurs à la littérature, valent mieux encore et seront toujours les plus vrais. Le général Radet, au paroxysme de la colère devant les fuyards de Leipzig, oubliait à ce point les propriétés des animaux divers auxquels il comparait ses soldats pour les outrager, qu'il les qualifia magnifiquement de « sangsues incendiaires et dévastatrices1 » ! Un chœur de guerriers, dans je ne sais plus quel opéra,

inspirée » par ce verset de l'Ecclésiastique (XV, i/j) : Deus ab initio constituit hominem et rcliquit illum in manu consilii sui. ot que celle de Bossuet est « certainement » traduite de saint Paul, Epître aux Colossiens (III, 1a): Induite vos... viscera misericordiae. 1. Camille Roussel, La grande armée de 181 3.

chante, avec la joie grave de sentir qu'ils unissent la bravoure à l'astuce :

Glissons-nous dans l'herbe Comme le serpent Qui, fier et superbe, S'avance en rampant !

« C'était un fonctionnaire dont le rond-de-cuir avait obstrué le cerveau. » — « Voilà », dit le sage qui signe « Simplice », dans la Petite Gironde, « un fonctionnaire dont le cerveau était mal placé, ou qui avait une drôle de manière de s'asseoir ! » Il n'est pas impossible qu'un auteur de romans, en travail de choses neuves et d'originalité, ait fait naïvement cette fausse couche ; mais, en général, à partir d'une triple ou double incongruité dans la même suite de mots, la bonne foi de l'écrivain devient suspecte, et l'on doit soupçonner quelque fabrication ingénieuse. Ainsi, il n'est point probable qu'aucun philosophe en chaire, si mal préparée que fût sa leçon, ait jamais dit à ses élèves : « La philosophie est une béquille à la lueur de laquelle nous naviguons sur le bord d'un volcan. » M. Vacherot a pu, dans la chaleur de l'improvisation, lâcher une de ces images saugrenues ; la malice de ses auditeurs a fait le reste. Je ne crois pas, non plus, qu'à la Chambre des Communes cette phrase légendaire ait été réellement prononcée : « Que le lion britannique grimpe aux forêts américaines ou qu'il coure les mers, jamais il ne rentrera les cornes pour se cacher honteusement dans

sa carapace. » Peut-on croire qu'un candidat conservateur ait dit, un jour : « Le parti irlandais privé de sa tête, s'asseoit sur celle du parti libéral anglais, qu'il tient, pour ainsi dire, dans le creux de sa main » ? Nous admettrons cependant, — puisqu'un style presque pareil fut témérairement osé par Scherer et même par Voltaire, que l'avocat Linguet a pu dire : « Je remonterai à la base de vos réputations ; je dis donc, et je reste

toujours assis sur nos principes » Il est établi sur

de bons témoignages que, dans une réunion de dames tenue à Paris au mois d'octobre 1908, une «oratrice» ayant dit qu'il fallait « avoir une base », une autre s'est élevée contre les personnes qui « mettent toujours leur base en avant », qui « agitent leur base comme un drapeau »... Pas une seconde, nous n'hésiterons à croire (nous en avons tant vu !) qu'un politicien de journal a effectivement écrit : « Les racines de l'agitation ont pris naissance dans la violation de l'équilibre », et un feuilletoniste : « Le jeune homme ronflait comme seuls ronflent les cœurs innocents » ; mais nous repousserons avec incrédulité, — comme apocryphe, ou, au moins, comme arrangée, — cette autre beauté littéraire de roman-feuilleton : « Devant l'horreur du spectacle, ses oreilles se dressèrent au-dessus de ses cheveux, de toute leur grandeur, comme si elles eussent voulu voir de haut ce qui se passait à leurs pieds. »

Dans son Dictionnaire philosophique, au mot Figure,

Voltaire qualifie certaines comparaisons ou métaphores, relevées chez ses contemporains, de « monstrueux assemblages » , d' « inconcevable galimatias » ; il traite leurs auteurs de « vils faquins à peine dignes de travailler pour la foire ». Cette grande fureur du philosophe nous paraît bien peu justifiée quand nous lisons les vers incolores et ternes auxquels il reproche, avec tant de passion, d'entasser des « figures incohérentes et disparates ».

Voici, par exemple, ce qu'il dit de Jean-Baptiste Rousseau :

« Un poète, en parlant de quelques philosophes, les a appelés

D'ambitieux pygmées, Qui, sur leurs pieds vainement redressés, Et sur des monts d'arguments entassés, De jour en jour, superbes Encelades, Vont redoublant leurs folles escalades.

« Quand on écrit contre les philosophes, il faudrait mieux écrire. Comment des pygmées ambitieux, redressés sur leurs pieds sur des montagnes d'arguments, continuent-ils des escalades? Quelle image fausse et ridicule ! quelle platitude recherchée ! »

Il est possible que le poète Rousseau ait eu tort d'attaquer les philosophes chers à Voltaire ; mais, franchement, pouvait-il le faire en des vers où l'emploi du style figuré soit plus convenable et moins répréhensible ?

Si l'esprit classique français est instrument de prose plus que de poésie, c'est parce qu'il a tellement besoin

de lier, d'expliquer, d'éclairer ses idées, qu'il n'ose pas risquer le moindre bond aventureux dans la nuit étoilée de l'imagination. Au contraire, dans le style d'un poète plus franc du collier, — tel que Shakespeare, — les métaphores, au lieu de se suivre logiquement, s'entrecroisent comme les fusées d'un feu d'artifice, ou éclatent à la fois comme celles du bouquet final.

Les serviteurs de Timon d'Athènes, ruiné et abandonné de ses amis, se représentent l'infortune de leur maitre sous les images multiples et simultanées d'un homme à qui nul ne donne le bras, à qui l'on tourne le dos et que l'on jette dans la fosse, pendant qu'eux-mêmes sont des naufragés dont une tempête a brisé la barque et qu'elle a dispersés sur l'Océan : « Pas un ami pour prendre sa fortune par le bras et pour l'accompagner! Comme nous tournons le dos à notre camarade, à peine jeté dans la fosse, ainsi tous ses familiers s'éloignent de sa fortune ensevelie... Pour nous, nous restons camarades au service de la douleur ; mais notre barque est brisée, et la tempête nous force à nous séparer, dispersés sur l'océan de la vie. »

Falstaff, singeant le roi d'Angleterre, fait ironiquement de la morale au prince Henry, compagnon de ses débauches: — « Pourquoi, lui dit-il, étant mon fils, t> fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du cie faire fécole buissonnière et aller manger des mûres sau vagesP... » L'image, inattendue, du soleil cueillant de.mûres le long des haies, procède, par association d'idées, de ces mots: « l'école buissionnière »; mais ce n'es

point une association classique, et c'est pour le coup que Voltaire a dû crier : « vil faquin, et Gilles de la foire! »

Le ridicule et le sublime, l'absurde et le beau sont tellement voisins, qu'on peut à la fois se pâmer de rire devant l'un, d'admiration devant l'autre, et témoigner par là qu'on a du « goût » ; mais il n'est pas facile de justifier par des raisons solides et « dérivées de la nature des choses » les libres soubresauts de ces sentiments instinctifs. L'exemple de Voltaire, violemment choqué par des images qui ne nous causent plus le moindre scandale, montre combien le goût est changeant, souple, disciplinable, et avec quel succès l'éducation peut lui faire trouver indifférentes ou belles les choses qui l'avaient offensé.

Le commun des lecteurs n'est vraiment satisfait que par une langue dépourvue d'images, ou, pour parler plus juste, réduite aux métaphores qu'un long service a complètement usées ; mais y a-t-il encore des professeurs de style assez timorés, assez médiocres pour faire de ce dénûment une règle de l'art d'écrire ? On n'en fait point une règle ; on met seulement l'apprenti écrivain en garde contre l'excès contraire, et je n'oserais pas prétendre qu'on a tort. La correction négative est, en soi, un pauvre idéal, à coup sûr ; cependant, quand on tente de le réaliser, il faut, pour bannir toutes sortes de fautes, un soin si attentif et même un art si consommé, l'esprit reçoit une telle satisfaction du

succès de cette chasse, qu'on est bien forcé de reconnaître que la correction négative fait partie intégrante de Tidée du parfait.

Les poétiques, les rhétoriques, les grammaires ne peuvent être que négatives ; mais l'exemple des grands écrivains qui ont eu de l'audace sera toujours bien autrement fécond en leçons intéressantes. Les « nonchalances » de Mathurin Régnier, les gentillesses des Précieux et des Précieuses, voire les calembredaines des Burlesques, ont plus fait pour accroître et même pour former la langue nationale, que la timide application de l'école classique « à regratter un mot douteux au jugement ».

On cessera de railler les Précieuses, dites ridicules, si l'on remarque que le procédé qu'elles ont suivi dans la fabrication de leurs meilleures images ressemble fort à celui du poète français dont l'imagination fut la plus active, Victor Hugo. La méthode consiste à donner une âme vivante aux choses inanimées.

« De grâce, monsieur, ditCathosà Madelon, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras depuis un quart d'heure ; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser. » N'est-ce pas avec la même sorte d'esprit, identiquement, que Victor Hugo traite le chardon de jaloux qui s'efforce de mordre ' ?

Au fond, pourtant, il y a cette grande différence que le jeu des Précieuses était purement verbal et que leui

i. Le Satyre.

imagination ne fut jamais la dupe de leur esprit, tandis que le « verbe » de Victor Hugo est naïvement créateur, comme celui des petits enfants et des grands visionnaires.

Le poète veut croire, et vraiment il croit, et sérieusement il nous conte, nous chante et nous enseigne que les rochers fondent en pleurs, qu'une cloche est un oiseau d'airain enfermé dans sa cage, que l'écume des vagues est « la laine des moutons sinistres de la mer » , et que les vents « aboient », étant « l'immense canaille de l'ombre » . Il finit par s'effrayer réellement de tous les fantômes qu'il a créés. « Saisi de crainte et de stupeur » (c'est lui qui ledit), il aperçoit, dans les monstrueux paquets de cordages enroulés sur un pont, des boas endormis tout prêts à prendre leur élan pour serrer et pour étrangler. Le brasier d'un incendie ouvre à ses yeux d'horribles gueules, pleines de rubis, léchant de leurs innombrables langues toutes les portes et toutes les fenêtres à la fois. Les vagues qui accourent éperdumentle long du mur de la jetée sont des cavaleries furieuses qu'on ramène à la charge. Il regarde la lune s'enfuir et une grosse étoile courir après elle. La racine de l'arbre est une griffe qui cherche sous terre le cadavre. Et c'est avec terreur qu'il voit tomber la nuit : car, sur le jour, écrasé lentement, « la tenaille de l'ombre effroyable se ferme ».

Victor Hugo emprisonne des âmes non seulement dans les végétaux et les animaux, mais jusque dans les objds fabriqués par l'industrie humaine. Comme les arbres et

comme les rochers, la locomotive est une vraie bête, à tel point qu'il a besoin de faire beaucoup d'efforts pour n'être pas obsédé parla vision de ce monstre qui « sue, tremble, souffle et siffle, hennit, se ralentit et s'emporte, jette tout le long de sa route une fiente de charbons ardents et une urine d'eau bouillante » .

Devant les mystérieuses analogies de la vie universelle, la coutumière attitude du grand mage d'Occident est de rester courbé dans la stupeur et l'épouvante. Mais quelquefois aussi ce spectacle l'amuse, et des préciosités proprement dites éclosent alors sous la plume de cet incomparable trouveur d'images.

Décrivant, dans les Chansons des Rues et des Bois, « la verte église du bon Dieu », il assimile les végétaux, les oiseaux, les insectes aux diverses parties du temple, aux instruments variés du culte, aux prêtres même et aux fidèles :

Toute la nef d'aube baignée Palpitait d'extase et d'émoi.

— Ami, me dit une araignée, La grande rosace est de moi.

Ailleurs, il nous montre un gai papillon, libertin de l'azur, chiffonnant une fleur demi-nue ; ou de belles fleurs bleues à long corsage qui se mettent aux fenêtres à travers les ronces pour admirer les voltiges d'une araignée jaune et noire sur un fil tendu comme une corde de saltimbanque ; ou encore les branches de la forêt qui sont des « raquettes » et se lancent les oiseaux comme des a volants ».

Mais la grande différence du jargon des Précieux avec a poésie, et la supériorité immense de Victor Hugo sur dascarille, — qu'il rappelle pourtant çà et là, — reste oujours que le poète dépasse prodigieusement l'enceinte lu vocabulaire et de la grammaire, pour inventer une nythologie nouvelle, une interprétation de la nature, ine métaphysique, à laquelle un philosophe tel que lenouvier n'a pas jugé indigne de lui, ni de la philoso- >hie, de consacrer deux volumes d'études.

La langue seule doit nous occuper ici. Faisons donc oir quel surcroît de vie, d'originalité, de beauté, le tyle reçoit d'une imagination « exacte et puissante » , Drame celle qui a inspiré les métaphores de Victor Hugo, - pour répéter les qualificatifs très justes de M. Edlond Huguet1.

Les écrivains d'imagination nulle ou ordinaire ramasnt, dans les magasins de vieux décors, des images qui ît beaucoup servi et tous les ornements fripés de leur yle. Ils n'inventent rien ; leurs « veilles », leurs sueurs », — comme ils vont rabâchant dans leur igue frelatée, — n'ambitionnent que de redonner un mblant de lustre à quelque pauvre petite métaphore i a longtemps traîné dans l'ornière. Procédé scolasiue, travail livresque, art mort, que ne connaît point créateur d'âmes et de formes vivantes, tel que Victor igo. Sans. étude, et même presque malgré lui, parce

Le Sens de la Forme dans les Métaphores de Victor Hwjo, 1 vol. 3 ', Hachette.

que sa nature l'y incline et l'y force, « il voit dans a qui est creux une bouche, dans ce qui est allongé ui bras, dans ce qui est sinueux un serpent1 »; et bouche attire et suce, et le bras enveloppe et serre, e le serpent glisse et s'enroule, et tout un panorama di tableaux animés court devant nos yeux, nous donnant même jusqu'à la fatigue et jusqu'au mal de tête l'éblouissement continu d'images où bouillonne bril lamment et bruyamment la vie.

Nous écrivons, nous, les médiocres, qu'une rivière ; des bras, qu'un volcan tousse et crache ; notre imagi nation, satisfaite de ces redites banales, ne va pas plus loin. Victor Hugo peint le fleuve serrant une île char mante « en ses bras qu'il replie, comme une mère presse un enfant sur son sein » . 11 voit les épaules de la mon tagne ardente où s'étale « comme une chevelure » la lav< qui se répand sur elles, et il entend la toux déchirant! et rauque du « volcan poitrinaire » . L'excessive préci sion des analogies devient horrible et dégoûtante, quanc le poète nous montre d'étranges ressemblances, comm< celle de certains galets du bord de la mer avec des vis cères. « De monstrueux galets ronds, les uns écarlates les autres noirs ou violets, avaient des ressemblances d» viscères ; on croyait voir des poumons frais ou des foie, pourrissants ; on eût dit que des ventres de géants avaien été vidés là2. »

i. Edmond Huguct, op. rit., p. 3g.

a. Les Travailleurs de la Mer.

Voilà, dans les œuvres en vers et en prose du grand révolutionnaire romantique, les excès dont le bon goût s'effare et s'offense, et il est hors de doute que les écrivains de tout repos ne nous donnent jamais de ces chocs-là. Mais, d'autre part, Victor Hugo appartient bien authentiquement à la grande école française par la clarté, la cohérence et la logique de ses métaphores II ne supprime pas, comme Shakespeare, dans ses associations d'idées, les intermédiaires que l'esprit réclame; il ne rend invisible aucun des brillants anneaux de la chaîne d'or. Gomme nos classiques et comme nos Précieux, il déploie très régulièrement une imagination peut-être insensée dans ses rêves, mais toujours raisonnable en ceci, que ses plus audacieuses extravagances ne jettent jamais le moindre désordre dans la suite des choses imaginées.

Trissotin, ayant commencé sa métaphore de la « grande faim qu'exposent à ses yeux » les Femmes savantes, avides d'entendre son épigramme ou son madrigal, ne lâche plus cette image d'ordre gastronomique ; il détaille le menu et les agréments du repas : — un a plat de huit vers », le « ragoût d'un sonnet », 1' « assaisonnement du sel attique », la satisfaction du « bon goût ». Les images de Victor Hugo sont autrement grandes et neuves, mais le procédé est pareil. « Victor Hugo ne veut pas d'incohérence dans ses comparaisons, et c'est un besoin pour lui d'en vérifier l'exactitude. Si un écueil est un billot, il faut que la mer soit un drap noir, et que le

coup de tonnerre représente le coup de hache du bour rcau1. »

Dans les Orientales, « le vieux Orner, pacha de Nègrepont », donnerait tout ce qu'il a pour une certaine jeune fille: ses vaisseaux, ses troupeaux, ses chiens de chasse, son cheval blanc, sa meilleure danseuse... « et ses habits tout ruisselants de pierreries ». Un passage du Post-Scriptum de ma Vie fait allusion à cette célèbre image :

« Ruisselant de pierreries, cette métaphore que j'ai mise dans les Orientales a été immédiatement adoptée. Aujourd'hui elle fait partie du style courant et banal, à tel point que je suis tenté de l'effacer des Orientales. Je me rappelle l'effet qu'elle fit sur les peintres. Louis Boulanger, à qui je lus Lazzara, en fit sur-le-champ un tableau. Cette vulgarisation immédiate est propre à toutes les métaphores énergiques. Toutes les images vraies et vives deviennent populaires en entrant dans la circulation universelle. Ainsi : courir ventre à terre, être enflammé de colère, rire à ventre déboutonné... autant d'admirables métaphores autrefois, autant de lieuxcommuns aujourd'hui. »

Tous les mots sans exception sont des images, ordinairement ternies et effacées, qui eurent d'abord une grande vivacité expressive, mais qui l'ont tellement perdue, que, sans les historiens de la langue, on ne

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