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I. Et page 328 de l'édition « définitive

adressait. « Allez, je vous refuse », dit Alceste à Célimène. Cette fois, il s'agit bien de la personne, et vous est à l'accusatif.

Nous disons en français : Je commencerai par faire visite aux voisins, et puis j'irai vous voir; ou: j'irai vous voir ensuite. A Grenoble, on a licence de dire : « J'irai vous voir puis », et je n'ai ni constaté moimême, ni lu dans les auteurs qu'on s'exprime ainsi ailleurs que dans le Dauphiné. Mais c'est une tradition de l'ancienne langue. Rabelais écrit : « (Gargantua) montoit au haut d'une maison comme un rat, descendoit puis du haut en bas... »

Un emploi bien singulier de la préposition de, usité i dans les Gharentes et, sans doute, dans d'autres départements aussi, est encore un débris du vieux français : « Avoir peur de », au sens de: avoir peur pour... « Avoir peur de sa peau » signifie : n'être point brave. Dans Y Agréable conférence de Piarot et de Janin, païsans de Saint-Ouen et de Montmorency, sur les affaires du temps (16/19), Piarot dit à Janin : « Touay, qui a été soudar, commence si tu veux ; j'ay trou peur de ma piau1. » Le pèlerin Lasdaller explique à frère Jean, au chapitre xlv de Gargantua, pourquoi il est sans inquiétude à l'idée que sa femme reste seule à la maison pendant qu'il va « en romivage2 ». — « Bah! dit Lasdaller,

1. Étude sur le langage populaire ou patois de Paris et de sa banlieue, par Charles Nisard, page 335.

a. C'est-à-dire : en pMorinage à Rome.

je n'ay pas peur de la mienne. Car qui la verra de jour ne se rompra ja le col pour l'aller visiter la nuyt. »

Les personnes qui s'offensent de certaines expressions, parce qu'on ne les trouve pas chez les maîtres, devraient bien nous en expliquer d'autres qui ne les choquent pas parce qu'on les y rencontre :

... Si j'étais de mon iils son époux, Je le prierais bien fort de n'entrer point chez nous.

{Le Tartuffe.)

Je ne souffrirais pas, si j'étais que de vous, Que jamais d'Henriette il put être l'époux.

{Les femmes savantes).

Un amusant exemple, donné par Littré, fait bien sentir l'absurdité cocasse de ces deux particules explétives, que et de: « Le duc de Créquy, en parlant au maréchal de Clérambault, lui dit, dans la chaleur de la conversation : Monsieur le maréchal, si j'étais que de vous, je m'irais pendre tout à l'heure. — Eh bien I lui répliqua le maréchal, soyez que de moi. »

Les lettres, familières jusqu'à la plus extrême négligence, de Flaubert à sa nièce Caroline lui font grand honneur, justement parce qu'elles sont négligées et qu'elles nous montrent l'homme dans tout le laisseraller de sa riche nature. A leur lecture s'évanouit la légende de son insensibilité ironique. Mais une autre légende qui disparaît aussi, c'est celle de son impeccable correction. Car, on a beau écrire à une enfant, si,

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d'aventure, on se rappelle qu'on est un grand écrivain et que le moindre billet d'une plume illustre court le risque d'être publié un jour, on se tient droit, on se surveille, et même à propos d'une poupée nommée Madame Robert, on n'écrit pas : « Remercie de ma part madame Robert, qui a bien voulu se l'appeler de moi. » Flaubert oublie absolument, dans sa correspondance enfantine, qu'il est l'auteur de Salammbô. De là les charmantes nonchalances de ses lettres. Cependant il est permis de se demander si les fautes que le grand écrivain commet, non une fois par hasard, mais une quantité de fois, ne lui étaient pas habituelles dans la conversation et ne constituent pas une sorte de jargon familier :

Rien n'est plus embêtant comme la campagne. — Ce à quoi je liens le moins, c'est à mon patelot, quoique je serais content de le retrouver. — La princesse Mathilde m'a demandé par deux fois à ce que[ je lui lise des fragments de mon roman. — Tu ne m'as pas dit ce que Maisiat avait trouvé de tes portraits. — Je ne pense pas que Spirite t'amuse. Dis-moi ce que tu en trouves 2. — Salammbô ne sera pas encore parue3, — Tant qu'à moi, ça dérange tous mes petits projets.

i. La même construction gauche avec le verbe aimer « aimor à ce que » , se rencontre dans les Lundis de Sainte-Beuve, d'après M. Brunot.

a. Littré cite cette ligne de Mme de Scvigné, lettre du 28 juillet 1682 : « Je n'oserai dire ce que j'ai trouvé de cet orgueil. »

3. Il faut persécuter, comme une vraie perversion du goût (vov. page 5 a), la manie noderne dis donner une forme passive à des verbes neutres : Sur les six volumes de V Histoire <Ie la Gaule [rar M. Camille Jullian, deux sont parus. » (Rapport de M. Tliureau-Dangin sur le grand prix Gobert, 1908). Est-ce une ont paru no sutlisuit pu*?

Le jargon familier le plus fréquent, dans les lettres de Flaubert, est: « Je m'ennuie de », au sens de : Je soupire après. « Avec quel plaisir je reverrai ta bonne petite mine, dont je m'ennuie beaucoup ! » « Croirais-tu que je m'ennuie de la campagne et que j'ai envie de voir de la verdure et des fleurs ! l. »

Manifestement, la plupart de ces vices de langage n'étaient pas particuliers au correspondant de Caroline; ils sont communs à un groupe d'hommes et composent proprement un jargon.

Les jargons sont innombrables, puisqu'il peut y en avoir autant qu'il y a d'idées centrales ou de choses autour desquelles les hommes s'associent : jargons locaux d'abord qui se confondent plus ou moins avec les patois; puis, jargons des jeux et de « la vie sportive », du journalisme, du parlement, de la diplomatie, de toutes les professions quelles qu'elles soient, des études diverses, et même des maîtres qui enseignent la langue. Un professeur de français, — que je connais très bien, — à force d'avoir classé des copies, et séparé au baccalauréat les élus et les réprouvés, a contracté et gardé la mauvaise habitude d'appliquer partout sa notation en chiffres et de mesurer la valeur des choses et des personnes sur l'échelle de o à 20. Il dit : « Cette poire, cette sa-

1 . Je rencontre le môme jargon dans la Correspondance de Barboy d'Aurevilly, Lettres à une amie : « Votre ..* qui s'ennuie de vous, J. B. d'A. » (signature de la lettre du 29 octobre i885). « Ennuyez-vous de moi, c'est bien ; mais ne vous inquiétez pas do moi, ce serait trop » (lettre du 8 novembre 1887).

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lade a 18 ; la conversation de Madame N... est au-dessous de 5. » Cette façon de parler est un jargon.

L'affectation d'entrelarder la langue nationale de vocables étrangers, souvent inutiles, toujours pédantes ques, est un jargon.

Toutes les époques ont leur jargon, leurs adjectifs ou leurs substantifs à la mode, qu'elles prodiguent sans avoir conscience d'un abus dont on ne s'aperçoit enfin que sous le règne, inaperçu à son tour, d'un jargon nouveau. Le xvm* siècle ne sentait pas le ridicule d'être, dans tant de pages de sa littérature, « sensible », «humain » et « vertueux ». Et nous-mêmes, sentions-nous hier l'emphase des mots : « révolutionnaire » et « scientifique », dont nous remplîmes nos bouches durant tout le siècle dernier?

Darmesteter remarque1 que, pendant les dernières années du xvne siècle, l'adjectif « gros » était répété avec excès. C'était le jargon de l'époque ; mais la prédilection caractéristique de certains écrivains pour certains mots, — deFénelon pour «doux », de Corneille pour « grand », de Renan pour « nuance », — étant un fait purement individuel, n'est point du jargon.

Vers le milieu du xvne siècle, florissaitle jargon précieux, qui est célèbre et assez connu. Il avait « infecté » Paris et la province. J'en trouve encore la trace chea La Bruyère, au paragraphe £7 du chapitre Des 7 mes, où il fait de l'adjectif « violent » un emploi excès

1. De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française et des lois qui la régissent, page iS.

sif et impropre, qui paraît emprunté au vocabulaire de Cathos et de Madelon, disant qu'elles aiment terriblement les énigmes, que le ruban de Mascarille est Jurieusement bien choisi, et que ses plumes sont effroyablement belles. — « C'est dans les femmes, écrit peu judicieusement La Bruyère, une violente preuve d'une réputation bien nette et bien établie, qu'elle ne soit pas même effleurée par la familiarité de quelques-unes qui ne leur ressemblent point1. »

La Bruyère ne s'est pas souvenu que, dans un autre chapitre de son ouvrage, De la société' et de la conversation, paragraphe 19, il proteste contre les exagérations de langage qui, par une continuelle surenchère, affaiblissent le discours qu'on croit fortifier, de même que les liqueurs spiritueuses font payer à la santé du corps l'instant d'apparente vigueur qu'elles lui prêtent : « Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression ; c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui

1. Cette absurde façon de parler était si bien reçue dans la bonne société, que Vaugelas la recommande : « Les épithètes d'horrible, d'effroyable et quelques autres semblables s'appliquent souvent en notre langue aux choses bonnes et excellentes, quoy qu'elles ne semblent convenir qu'à celles qui sont très-mauvaises et très-pernicieuses. Par exemple, on dit tous les jours : il a une mémoire effroyable, une horrible grandeur... et tant s'en faut que cette façon de parler soit mauvaise, ny qu'il la faille condamner, qu'au contraire elle est élégante... » Remarques sur la langue française, t. II, p. 62 de l'édition Ghassang.

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emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse. »

Cette manie d'outrer toutes choses, décrier d'un ouvrage qu'il est « infect », pour dire simplement qu'il est mal écrit, ou d'appeler un épicier « marchand de denrées coloniales », un maître d'école « instituteur communal », des leçons de danse « cours raisonné d'art chorégraphique », n'appartient pas à telle époque plutôt qu'à telle autre ; elle est constante et universelle ; c'est un vice de la nature humaine, laquelle ne change point. Ce jargon-là pourrait presque s'appeler « constitutionnel ». Gresset, répondant au discours de réception de Suard à l'Académie française (1777), dénonçait le même abus que La Bruyère avait noté au xvne siècle et que nous signalons de nouveau aujourd'hui : « A chaque instant, pour les choses les plus simples, les événements les plus indifférents, pour des misères, pour des riens, on se dit charmé, pénétré, comblé, transporté, enchanté, ou désolé, excédé, confondu, désespéré, anéanti, etc. »

Les adverbes, très, bien, beaucoup, ne nous suffisent plus, et, d'ailleurs, ils n'ont jamais suffi aux Français d'aucun temps. Nous continuons à en chercher de quatre et de cinq pieds de long, qui sont à peine moins déraisonnables que ceux des Précieuses : excessivement, qui veut dire « trop » ; énormément, qui signifie « hors delà mesure», et nous disons couramment cette énorme sottise : « il a énormément de tact », sans nous apercevoir d'une contradiction dans les termes aussi vio-

lente que le serait celle-ci : « Il a énormément de mesure. »

Le « patois de Chanaan », — qui est proprement un jargon, — est la langue spéciale des piétistes du protestantisme. Il consiste dans l'emploi des locutions de la Bible les plus étrangères que l'on puisse trouver à la façon commune de dire. Ce qu'il y a de moins clair dans les saintes Ecritures est justement ce qui édifie le plus ces dévots personnages, parce que la ferveur mystique trouve bien mieux son compte dans les obscurités mystérieuses des textes sacrés que dans la clarté logique d'une prose où la vérité parlerait le français de Voltaire. J'ai entendu maintes fois un pieux laïque, appartenant à la secte méthodiste, réciter avec componction un pur galimatias tiré d'une mauvaise traduction de l'épître de saint Paul aux Ephésiens. C'était son passage favori, et il était plaisant de voir qu'il découvrait dans ce non-sens d'autant plus de saveur, qu'il est moins intelligible à une raison ordinaire :

Lui-même donc a donné les uns pour être apôtres, les autres pour être prophètes, les autres pour être évangélistes, les autres pour être pasteurs et docteurs, afin que nous croissions en toutes choses en Celui qui est le chef, duquel tout le corps, bien ajusté et serré ensemble par toutes les jointures du fournissement, prend l'accroissement du corps (sic). selon la vigueur qui est dans la mesure de chaque partie pour l'édification de soi-même en charité.

Un goût fâcheux porte les Chananéens vers certaines

figures bibliques qui ont vieilli : la foi grosse comme un grain de moutarde, le chameau passant par le trou d'une aiguille, etc. Dire à des chrétiens qu'ils sont « le levai u qui fait lever toute la pâte », si ce n'est pas leur faire un mauvais compliment, c'est au moins les prendre pour terme d'une comparaison devenue un peu rance, depuis que nous ne faisons plus nous-mêmes notre pain.

« Il ne peut pas réaliser la perte de sa femme » , c'està-dire : il ne peut pas croire à la réalité de son veuvage, voilà du jargon protestant traduit de l'anglais1. L'horreur de l'idée qui s'attache au mot d' « enterrement » est cause qu'on y a substitué celui d' « ensevelissement», qui n'a pas le même sens. Ensevelir, c'est proprement envelopper du drap mortuaire. Le vrai synonyme d'enterrement est inhumation. — J'ai lu dans un journal religieux : « On vient d'enterrer un chrétien vivant », c'est-à-dire, un chrétien dont la foi était vivante ; mais une phrase si macabre fera frémir tout homme non initié à ce jargon. — « Cette chère amie est retombée souvent dans son péché ; la pauvre femme n'avait pas assez tué son vieil homme. »

Un terme dont les protestants abusent, c'est : « réjouissant », qui, en bon français, a toujours signifié: amusant, drolatique, tout ce qui est fait pour causer

i. L'auteur de l'opuscule Parlons français critique aussi la locution : a Aller au culte », pour : aller au temple. Pourquoi ? Aller au culte, pour dire : se rendre au sanctuaire où le culte se célèbre, pourquoi serait-ce moins français qu'ai/e/' au cours, pour dire: aller à l'école où se donnent les cours ?

DE QUELQUES JA.RGONS i/jO

non pas une joie sérieuse, mais celle qui s'accompagne de gaieté et de rire. Les protestants appliquent ce mot aux événements heureux qui donnent une joie grave au chrétien. C'est du jargon, mais un jargon destiné à recevoir très probablement droit de cité dans la langue française, parce que le besoin s'en fait sentir. Les synonymes de « réjouissant » au sens de comique sont nombreux : qui nous dira le synonyme de « réjouissant » au sens protestant ? Consolant, satisfaisant, heureux, réconfortant, sont loin de suffire. De grands écrivains s'en sont aperçus. L'auteur du Marquis de Villemer écrit : « Le mariage du duc d'Aléria avec M"e de Xaintrailles marchait avec une réjouissante rapidité. » Comme il y a, dans ce mariage, un élément comique, on pourrait trouver que l'exemple est peu concluant ; mais il n'y a que du sérieux dans le passage suivant de Madame Bovary : « C'était un de ces sentiments qui n'embarrassent pas l'exercice de la vie, que l'on cultive parce qu'ils sont rares, et dont la perte afflige plus que la possession n'est réjouissante. » Très sérieuse aussi cette phrase d'un prospectus de librairie annonçant le livre de M. Finot sur la Philosophie de la longévité: « Découvrir, à la suite du départ fatal qui nous glace d'épouvante, le spectacle réjouissant du retour immortel... tel est le but de ce volume. »

On dit, en français catholique et ordinaire : « le Christ », et il semble bien qu'on a d'autant plus raison d exprimer ici l'article, que ces mots signifient : l'Oint. La tradition du style protestant est de faire de Christ

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un pur nom propre : jargon tellement caractéristique, qu'il a permis aux commentateurs de Rabelais de flairer quelque goût ou senteur d'hérésie dans la forme du salut chrétien qui termine et clôt une lettre de Grandgousier à Gargantua : « Très cher fils, la paix de Christ^ nostre Rédempteur, soit avec toy ».

Les jargons perdent leur caractère propre, en devenant trop universels, comme en restant trop individuels; ils sont, en somme, soit le vocabulaire de certaines langues spéciales, soit, dans la langue que parle tout le monde, des locutions particulières à une province, à une époque, à une secte, etc.

Si des locutions étrangères au bon usage sont du jargon, et si des termes ajoutés au vocabulaire commun en sont aussi, il y a lieu de renouveler, à leur sujet, le très juste paradoxe que nous avons soutenu * à propos des barbarismes et des solécismes. Contrairement à l'opinion vulgaire, les barbarismes, c'est-à-dire les mots non admis dans le dictionnaire, nous ont paru moins pernicieux pour la langue que les fautes de grammaire ou solécismes, et même nous avons dit, qu'assez souvent les premiers pouvaient l'enrichir, tandis que les seconds ne l'améliorent presque jamais. Les cas sont rares où l'abolition d'une ancienne règle serait un gain pour la langue 2 ; mais, après un premier mou-

i. Dans le Temps du 19 septembre igo5, où parut le chapitre 11 de ce volume.

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