Par exemple, la suppression, admise par l'usage, mais non
vement de surprise et de résistance, la langue ajoute à son trésor avec sécurité beaucoup de termes qui furent d'abord des intrus.
Il faut suspecter les phrases de jargon, parce qu'il est probable d'avance qu'elles sont la corruption d'un français meilleur ; il faut accueillir les mots de jargon avec une curiosité sympathique, parce que, toujours intéressants à connaître, ils sont quelquefois des aventuriers de fortune, et très souvent des vétérans émérites, encore bons au service actif.
Quand des paysans disent devanteau pour : tablier, piscantine pour : eau rougie, béziller pour : émietter, mitan pour: milieu, métives pour: moissons, et mêtiviers pour : moissonneurs, où est le mal ? ils servent libéralement la langue française, qui peut faire son profit de tous ces mots. Du pain chaumeni, c'est, en Charente, du pain moisi ; pour qui est instruit du sens traditionnel de cet adjectif, il devient probable qu'un commentateur de Rabelais se trompe en faisant entrer du chaume dans sa racine. De l'eau qui jicle est une onomatopée excellente, que nous trouvons partout, excepté dans le dictionnaire. Connaissez- vous un plus spirituel emploi du verbe soucier que celui qu'on entend, à tous les repas, dans l'Angoumois et la Saintonge ? Un plat qui soucie
encore autorisée par la grammaire, du ne explétif ou euphonique qui constitue un véritable contresens dans des phrases comme celle-ci : « Otez le couteau à cet enfant, je crains qu'il ne se coupe. » Cependant on peut expliquer ce ne par le désir négatif implicitement contenu dans la crainte ; voy. page a34.
est un plat qui fait de l'effet, qui a l'air abondant ; ainsi les mong cites (ou haricots) avec beaucoup de sauce « soucient » plus que les haricots verts frits, qui se réduisent en cuisant.
Chcllf, qu'on prononce chéti en Charente, perdant son sens physique de malingre, signifie : homme de médiocre valeur morale, coquin en herbe, sinon pendard fieffé.
J'avoue que je ne déteste point un œuf « frais pond »'. Reconnaissons, d'ailleurs, que tout n'est pas recommandable dans le jargon de nos ruraux, et qu'on peut trouver à redire aux locutions suivantes : « Un homme ordre. » — « Oh! le beau drôlel qu'il paraît santêrieux ! qu'il est donc vitieux (plein de vie) 1 Sa sœur aussi est bien profilée ; comme la voilà grossière ! » — « J'ai demandé à ce bonhomme le portement : il va
bien, trop bien c'est la benaiseté qui le mâche ».
Ce ne sont point là des créations fraîches et neuves ; ce sont des altérations du français, plutôt disgracieuses et mal venues, comme : aller à son avance, pour dire : à sa rencontre ou au-devant de lui ; comme encore : je ne veux rien qu'on lui dise; ou: pour ne pas qu'on m'accuse; comme enfin : espérez-moi, pour: attendez-moi.
i. « Minerve nasquit-elle pas du cerveau par l'oreille de Jupiter? Adonis, par l'escorce d'un arbre de mirrlie ? Castor et Pollux, de la coque d'un œuf, pont et esclos par Léda ? » (^Rabelais.)
Ces œufs en un nid ponde, en un autre couvée.
Agrippa D'AVBIOMÉ,
DE QUELQUES JARGONS l53
Les jolis jargons sont ceux qui égaient la langue par des expressions vives et imagées manquant à son vocabulaire, et les plus jolis sont les plus naturels, ceux qui ont l'air d'être spontanément sortis de l'imagination populaire, non de la fabrique des faux monnayeurs. « Il est tout acabassé (par l'âge, par le chagrin). » Voilà un mot qui peint la chose ! « Ecarauder les yeux comme un chat » : verbe admirable pour traduire la transparence des grands yeux clairs du chat, pareils à des carreaux de vitre. « Avoir la va-vite » : vous sentez sur-lechamp ce que cela veut dire, et, si vous êtes lettré, vous vous rappelez deux vers du Testament de Pathelin :
N'apportez point de vin nouveau, Car il fait avoir la va-tost.
Montaigne dit : « esfoiré », et il applique figurément ce mot au style prolixe ; au sens propre, nos paysans disent: « échiaillé », qui est aussi parlant. En matière de style, ils suivent instinctivement l'excellente règle d'Herbert Spencer, conseillant à qui veut donner de la vie au langage l'emploi des termes les plus concrets et les plus imagés. « Gardez-vous delà bouteille », observe ce grand philosophe, est plus vif que : « Gardez- vous de boire », et « Tous les bras aux pompes ! » vaut bien mieux que « Tout le monde aux pompes ! » parce que la première forme nous met sous les yeux les bommes d'équipage dans l'attitude même et le mouvement qui leur est commandé. C'est ainsi que pour signifier qu'une femme est sotte, nous disons : Elle n'a
l54 RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
pas inventé la poudre ; mais dans la campagne on dit, avec plus de vivacité : « Elle n'est pas cause si les canons pètent ». « Cet homme est lâche comme une queue d'ouaille (de brebis) » : voilà une -autre figure, que je trouve singulièrement pittoresque et savoureuse ; elle rappelle une expression de Rabelais : « Courage de brebis ».
Le jargon des étudiants suisses donne, si je suis bien informé, le nom de grabeau à l'épreuve des examens. Ils parlent comme Rabelais : « Remettons à votre retour le grabeau et belutement de ces matières », dit Pantagruel à Panurge soucieux de consulter divers savants sur le menaçant problème de son mariage1. Quand maître Janotus de Bragmardo, dans sa fameuse « harangue faite à Gargantua pour recouvrer les cloches » , dit, en gémissant et en toussant : « Il y a dix-huit jours que je suis à matagroboliser cette belle harangue », ce verbe est visiblement dérivé de grabeau, sa racine.
L' « efficace » (pour l'efficacité) de la prière appartient au jargon protestant ; ou — pour mieux dire et parler plus vrai — c'est un de ces bons vieux mots de l'authentique et pure langue française, comme purge, consulte, cuite, etc., qui étaient bien meilleurs que purgation, consultation et cuisson, qu'on doit donc regretter, conserver tant qu'on peut, restaurer, si possible.
I. Cf. Montaigne : « Ils ont beluté les sujets, qui à gauche, qui & dextre, chacun se travaillant à y donner quelque visage. » Cité par M. Strowski, Montait/ne, p. i84.
DE QUELQUES JARGONS l55
Nous allons retrouver ces précieux archaïsmes, — avec beaucoup d'autres, — dans un nouveau chapitre où cette dernière remarque nous conduit et où j'essaierai de donner aux lecteurs, non certes le tableau ou le compte, mais un bref et rapide aperçu des richesses mal connues et trop oubliées de notre trésor national.
À Monsieur Ferdinand Brunot.
Deux tendances opposées, en divisant la plupart des écrivains, s'unissent et se concilient chez les meilleurs : la tendance à innover et la tendance à conserver, l'inquiétude du progrès et la fidélité aux traditions. L'habile homme est celui qui commence par un inventaire complet des richesses que le trésor national met à son service; presque toujours il les trouvera bien assez copieuses pour pouvoir exprimer sa pensée avec toutes ses nuances et dans toute son ampleur. Mais, en usant d'abord et autant que possible des moyens d'expression dont on s'est servi avant lui, il ne doit point se condamner à n'en plus sortir, à n'en changer jamais ; car ce serait réduire notre vivante langue française à l'immobilité des langues mortes, et l'art d'écrire à une servile imitation.
Montaigne semble appeler tous les barbarismes à la rescousse contre l'insuffisance du langage national, dans
le passage célèbre où il écrit : « Que le gascon y arrive, si le français n'y peut aller ! » Mais le fait est que luimême n'a guère pris cette licence, et il s'est très vivement prononcé, au contraire, contre les forgeurs inconsidérés de termes inutiles : « Pourvu qu'ils se gorgiasent en la nouvelleté, il ne leur chaut de l'efficace; pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux. »
Il y a, dans cette phrase des Essais, à côté d'un verbe absolument mort, se gorgiasent, trois vocables qui ne sont plus très vivants : chaut, efficace, quittent, au sens de : abandonnent. Faisons, à ce propos, un premier relevé de quelques autres locutions d'une vitalité languissante, que je trouve dignes d'intérêt, parce que, bien qu'elles n'aient pas encore reçu leur congé officiel, on ne leur fait plus fête, on les néglige ou par oubli ou par dédain, sans qu'on puisse toujours deviner la raison de cette disgrâce.
Tels sont, avec une centaine d'autres, les mots : liesse, attraire, ombreux, poindre (dans le sens actif de piquer), recru, chenu, baller, muser, marri, méchef, moyenner, malencontre, estrif, gour mander, semondre, embler, frisque, ravaler, dévaler, mugueter, arroi, quasi, bailler, coi, ris, dru, chiche, bayer et son coinposé bayeur, bayeuse; nuisance, bonace, blandices, rimaire, dèité, geindre, quérir, action (au sens de gesticulation oratoire), expédient (au sens d'avantageux), chef (au sens de tête), délié (au sens d'avisé, habile), trouver à dire (au sens de regretter), plaindre (au sen^
de marchander), se plaindre une chose (au sens de s'en passer par avarice), faire (ce substitut si commode, comme do en anglais, du verbe qu'il faudrait répéter) :
Albe m'estime autant que Rome vous a fait.
Dans plusieurs cas on comprend sans peine l'infortune de certains bons vieux mots. Bénin ressemblait trop à benêt pour ne pas devenir ridicule ; soûler éveillait une idée trop précise et trop dégoûtante pour rester, au moral, synonyme de rassasié. Ainsi advint-il de digérer, au sens de mettre en ordre ; louons cependant le brave écrivain suisse qui n'a pas craint de risquer encore le substantif lui-même : « Tant il y a dans ma tête de chaos et d'indigestion ! l » Courtois, courtoisie, gentilhomme devaient peu à peu s'effacer de la langue avec la forme de société polie que ces gentils vocables exprimèrent. La gentillesse, c'était la bravoure, et « le gentil pays de France » signifiait: la terre des braves. Déconfiture fut noble et très noble ; sa rime trop riche avec confiture l'a dégradé.
Mais la défaveur d'autres mots est moins compréhensible. Combien l'onomatopée si expressive de caquet ne serait-elle pas meilleure, — même appliquée au style, — que ses froids synonymes: verbiage, prolixité 1 Montaigne goûtait peu le « caquet » de Cicéron. Parmi les termes que cite La Bruyère comme déjà sur
point de périr, nous sommes surpris de rencontrer