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I. Félix Bovet, Lettres de jeunesse, p

chaleureux, valeureux, haineux, fructueux, piteux, jovial, gisant, vantard, mensonger, coutumier, festoyer, verdoyer, cure (au sens de souci), maint, et, en tête de la liste, certes, adverbe excellent, le meilleur, à coup sûr, par sa brièveté énergique, de tous ceux qui peuvent servir à renforcer l'affirmation. Cependant il paraît bien que ce mot si utile pensa mourir de vieillesse au dix-septième siècle, et que certains puristes le trouvaient « provincial ». Il est sorti de la crise, mieux portant que son camarade naguère, qu'un grammairien de 1668 déclarait « suranné », et que nous pourrons bientôt, sans trop de regret, laisser aux invalides, depuis que tant de personnes n'en savent plus le sens et prennent pour un synonyme de jadis cet équivalent de depuis peu.

De très beaux mots français, dont il serait un peu excessif de dire qu'ils ont vécu, ont au moins cessé de trôner à la place d'honneur où ils régnaient du temps des classiques. C'est pourquoi les écrivains curieux de donner à leur style une belle tenue, sans affectation d'archaïsme, aiment à les employer encore dans le sens qu'ils avaient autrefois. Je citerai, dans cette catégorie: soutenir, étaler, relever, réparer, primer, ancrer (au sens figuré), rire, au sens de : être favorable. Quand Anatole France écrit : « La doctrine de Port-Royal soutient la Phèdre de Racine », il entend que la tragédie du poète redevenu chrétien est fondée sur cette doctrine morale, et il s'exprime aussi noblement que Fromentières disant que le prédicateur doit soutenir par

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une vie sainte ses discours, dont l'impression s'efface vite parce qu'ils sont de peu de durée. — « Le père Bourdaloue, vers 1668, fut un des premiers qui, selon Voltaire, étala dans la chaire une raison toujours éloquente », et Bossuet, en nous contant la tragique histoire d'Henriette de France, produit « un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. » — « La vanité, écrit Pascal, est si ancrée dans le cœur de l'homme... » Le — dictionnaire de Littré compte quarante-cinq sens du verbe relever ; le dix-huitième appartient spécialement à la grande langue classique : « Le jeune prince dont la victoire avait relevé la haute contenance. » (Oraison funèbre du prince de Condé.^)

Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence, Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs Relevaient de ses yeux les timides douceurs.

(Britannicas.)

Le vers magistral de Boileau sur Malherbe, par qui la langue fut réparée, nous fait voir, en ce grand législateur, le maître de grammaire et de prosodie qui a, comme dit Sainte-Beuve, « remonté l'instrument », tout refait, tout réglé, tout réparé, dans la littérature de son siècle. — Primer, beau verbe neutre, devenu assez rare aujourd'hui depuis le nouvel et fréquent usage qu'on fait de l'actif primer ou doter d'une prime, pourrait économiser utilement des périphrases. — Rire est délicieux dans ce vers d'André Chénier :

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, Stapfkr. — Récréations. 1 1

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mais il a eu, en prose aussi, de très heureux emplois. « Il me vient un projet d'une grande importance et qui me rit. » lisons-nous dans Colin d'Harlevillc. J'ai entendu un joueur de dominos dire en bon vieux français: « Mon ieu rit.. »

Le mot français par excellence est franc, d'où celui de France est venu. Certes, il reste vivant ; mais on peut regretter qu'il se restreigne de plus en plus au sens, d'ailleurs très beau, de sincère, et que franchise devienne uniquement synonyme de sincérité, non plus de liberté, non plus de haute et bonne race, de généreuse origine. — Généreux : autre vocable de qualité supérieure, n'exprimant plus guère que la bonté qui donne ou qui pardonne, après avoir signifié la noblesse de la naissance et du cœur.

En règle — gardons-nous de dire absolue, mais disons au moins très générale, — les termes et les sens consacrés par l'usage constituent pour l'écrivain un répertoire suffisant et meilleur que toutes les innovations. On rajeunit, on restaure, on répare la langue bien plus en ressuscitant des mots, des tours, des significations anciennes qu'en appelant à la vie des formes nouvelles. Si l'on excepte certains vocables savants, que les découvertes et les inventions continuelles de l'art et du génie rendent continuellement nécessaire de créer, mais qui ne présentent point d'intérêt littéraire, il n'y a guère de faits, de sentiments ni d'idées que ne puisse exprimer une langue façonnée par neuf siècles de littérature.

Presque tous les néologismes de Chateaubriand, de Victor Hugo et des autres grands novateurs sont des archaïsmes. Le fameux synonyme de style : « écriture », que les frères Goncourt ont cru inventer, — en un de ces jours où leur préciosité se dégoûtait de parler comme tout le monde, — date du xvie siècle. On le trouve dans le grammairien Mathieu, comme nous l'apprend M. Ferdinand Brunot, au tome II de sa grande Histoire de la langue française des origines à igoo1 : « L'escriture française doit estre populaire et facile à lire » ; et Marty- Laveaux avait déjà signalé ce mot dans Ronsard. M. Brunot n'a-t-il pas découvert objectif et subjectif dans le Premier discours tenu à la table du Roy par le cardinal Du Perron !

Je lis dans une lettre autographe et inédite d'un membre de l'Académie française, datée du Ier novembre i8g5 : « Laissons faire la Vie, elle en sait plus que nous ; et nous ne sommes pas fichus de lui fabriquer un des microzoaires qu'elle crée par quatrillons sur chaque mètre carré de la planète. » Nous ne sommes pas fichus de veut dire probablement : nous ne sommes pas capables de. C'est un néologisme. Vous paraît-il joli? Aux gens de goût qui trouveraient plus de grâce au

I. Ce monumental ouvrage aura 5 ou 6 volumes in-8°, dont deux seulement (le Moyen âge et le Seizième siècle) ont paru; mais l'Histoire de la langue et de la littérature française des origines à igoo, publiée sous la direction de Petit de Julleville, en S volumes in-8°, et achevée, contient, sur la langue, des chapitres très explicites, dus à la plume de M. Brunot, et qui sont déjà prescpje des volumes.

français des vieux livres, je puis proposer une locution de l'ancienne langue, taillé de ou taillé à, qui vaut peutêtre bien fichu de : « Je suis taillé de mourir en hiver, » a dit Marot ; et l'auteur de Psyché :

Sont-ce des visions que je me mets en tète,

Quand je me crois taillée à pouvoir mériter

La gloire de quelque conquête? '

Ereinter est français au sens de traiter rudement quelqu'un par la plume ou par la parole : « Mme de Maintenon et les jésuites, écrit Saint-Simon, éreintèrent le chancelier auprès du roi. » Mais le mot est devenu trivial par l'abus. Désire-t-on un vieux synonyme, non moins énergique et plus élégant, qui pourrait remplacer le terme vulgaire avec avantage ? « Le cardinal de Richelieu, écrit Guy Patin, est étrangement sanglé dans ce petit livre 2. »

Il ne faut point, d'ailleurs, entretenir pour la langue de nos pères un culte superstitieux; il ne faut point s'obstiner, avec un grammairien du xvr® siècle, dans la conservation « des paroles patrimoniales, fussent-elles moisies ou jaulnes comme lard viel. » On rendrait plutôt les couleurs et la vie à un vieux bouquet fané et

i. Resté dans la langue familière sous la forme . « Taillé pour. » 2 . H existe dans la langue de Saint-Simon (voir le Lexique sommaire de celte langue par M. E. Pilastre) un synonyme amusant de notre moderne emballé, devenu si commun au sens de excité, monté contre, et c'est paqueté : « Monseigneur sera paqueté contre son lils. »

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tout sec qu'on ne remettrait en usage certaines locutions abolies.

La Bruyère regrettait si que, plus vit et plus court que ses gauches remplaçants : en sorte que ou de manière que; le regret est juste, mais l'espoir de restaurer si que serait vain. Et vain aussi l'espoir de ressusciter ores que, ou ces anciens synonymes d'avec : à tout son bâton, quand et lui. « Mon père me menait quand et lui à la chasse », s'amuse à écrire Chateaubriand. L'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe s'est un peu trop complu dans ces essais de restitution, qui bien souvent ne sont que jeux puérils d'antiquaire; de quelle utilité peut donc être ce synonyme de réussir: « Les étrangers ont succédé dans leur dessein? » Assurément, le mot aujourd'hui est absurde, et l'absurdité devient triple, de dire, par un pléonasme trois fois répété : « Le jour d'aujourd'hui ' » ; hui valait sans doute beaucoup mieux, mais on ne le rétablira pas, non plus que rendemain, que Flaubert a tenté de faire revivre2, mais qui est mort, depuis plus de quatre siècles, avec l'ierre etl'oriot.

De même calvitie, mot latin, ne vaut pas le français chauveté ; mais chauvetê, lui aussi, a le même défaut que la fameuse jument de Roland : il est mort. Prestidigitateur est un terme redoutable, qu'on aurait tout profit à remplacer par prestigiateur ; c'est peut-être

i . « Et nous n'avons à nous que le jour d'aujourd'hui. » (Lamartine, L'homme.)

a. « Et, l'endemain, à huit heures, ils s'emballèrent dans l'Hii ondeHe. » (Madame Bovary.)

la peine d'essayer ; mais le gain serait nul de dire : abrier, éreiner (pour éreinter), caféière et tabaquière. Quand M. Faguet écrit exagéreur, abréviation rarissime cïexagérateur, il se paie deux divertissements: étonner le bourgeois d'abord, et puis faire une pêche amusante dans le lexique de M"le de Sévigné, où ce terme insolite n'est très probablement qu'un barbarisme de jolie femme1. Littré propose: oyant, en oyant, au lieu de en entendant, qui est affreux ; espoir chimérique désormais, mais bonne occasion de rappeler la signification véritable cYentendre, intendere ad, qui est proprement un verbe neutre et qui devrait se construire avec la préposition à : « Elle ne veut entendre à nulle proposition. » (Sévigné.) « La maréchale de Lorge aimait trop sa fille pour entendre à un mariage qui ne pouvait la rendre heureuse. »

Littré estime aussi qu'il serait bon de distinguer et de dire : « Mon frère est sorti depuis ce matin. » — « Je n'ai pas sorti aujourd'hui. » J'ai dit déjà combien j'étais de cet avis 2 ; mais rien ne prévaudra contre la mauvaise habitude prise irrévocablement de préférer, dans tous les cas, — qu'il s'agisse d'une action passagère ou d'un état durable, — la lourde forme passive aux grâces vieillies du verbe neutre.

i. Exagéreur est peu utile; mais exagéreuse pourrait bien être nécessaire ; appréciez la nuance I Je lis, dans un roman de Charbuliez, la Vocation du comte Ghislain : « Il lui avait reproche* quelquefois d'être une exagéreuse. » Ne sent-on pas qa'tceagératriot serait long, froid et lourd?

a. \ oy. la note do la page 5a.

Darmesteter regrettait vivement la disparition ou la désuétude des formes simples : emplir, épandre, apetisser, mercier, encontrer, alentir, éjouir. « Il appartient à la langue écrite, dit-il, de se prémunir contre cette tendance souvent abusive de la langue populaire et de maintenir autant que possible, et sauf quand il y a signification spéciale ou enrichissement, l'intégrité des droits du mot simple1. » Mais le même grammairien constate combien cette tendance, qu'il déplore, est invétérée et irrésistible. Elle date du moyen âge qui, d'ailleurs, usait plus que nous des formes qu'on regrette aujourd'hui. Le peuple fut toujours enclin à dire : rappel pour appel ; il faut rentrer les fleurs dans la resserre ; le monde s'est ramassé autour de moi ; remonter une montre ; rétameur, ramincir, raiguiser, ressortir, rajouter, raccompagner. Une voiture, dans une rue encombrée, suivait une autre voiture : la première s'arrête brusquement ; le cocher de la seconde subit le contre-coup et s'écrie : // r arrête et il ne r avertit pas l Gaston Paris, qui entendit cette phrase à Paris en 1876, s'en amusait comme d'une vivante continuation de notre plus vieux langage2.

« La vastité sombre de nos églises » est du plus beau style de Montaigne. Bossuet a répété le mot ; Chateaubriand a dit vastitude, et un géographe a parlé des « vas-

1 . De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française et des lois qui la régissent.

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