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titudes sablonneuses du Sahara » : ce grand substantif, si utile et si bien venu, n'a pas encore ses larges entréesdans le dictionnaire. — A voyer (mettre sur la voie), champoier (aller à travers champs) : deux verbes qui seraient commodes et qui ne sonnent pas mal à l'oreille: personne n'a essayé de les reprendre au vieux français. — Villehardouin nous dit que Conon de Béthune était « bien emparlé » : excellent adjectif que nous avons perdu, qui nous fera toujours sensiblement défaut; car il n'est l'équivalent ni d'éloquent ni de disert, et il faut une phrase de quatre ou cinq mots pour dire la même chose : « avoir la parole facile » ou « avoir la langue bien pendue » .

Il arrive parfois qu'un archaïsme est remis en vogue et fait florès, le temps que dure une mode. Naguère, quelque pasteur sans doute, en lisant Calvin, rencontra dans ses œuvres le verbe besogner : « Dieu besogne dans les cœurs. » Il en fut si ravi, qu'il se mit à le répéter pour son propre compte ; les imitateurs suivirent, de plus en plus nombreux, si bien que c'est aujourd'hui un terme favori dans la prédication et l'apologétique protestante; mais l'engouement risque d'être passager; car, comme nous pouvons dire tout aussi fortement : Dieu travaille ou opère ou agit dans les cœurs, et que ces expressions sont plus agréables, les chrétiens de demain qui verront Dieu besogne rentrer dans la nuit, pourront se consoler de cette éclipse.

Les locutions les plus intéressantes restent celles qui,

possédant encore leur permis officiel de circulation, vivent plutôt dans les dictionnaires que dans la littérature courante et sur les lèvres des hommes.

Dans un Lexique sommaire de la langue de Saint- Simon, que M. E. Pilastre nous a récemment donné, je choisis quelques mots qui sont français, mais d'usage trop rare : arraisonner quelqu'un, chafouin, désinvolte (adjectif et substantif), desservices, écumer (« M. de Luxembourg, qui avait le nez bon, l'écuma ») ; embabouiner, empaumer, gracieuser (que Voltaire condamne, mais qu'Emile Pouvillon a heureusement repris) ; jolier (faire l'aimable, — à rapprocher de l'anglais jolly) ; peu pécunieax (moins mauvais que «peu fortuné» et surtout que « peu argenté »); pomper de l'air (« je ne pusm'accoutumer aux grands airs du maréchal de Villeroy, je trouvais qu'il pompait de l'air de partout et qu'il en faisait une machine pneumatique »); rinçure, au figuré (« tout montrait, dans la duchesse de Sforza, une rinçure de la princesse des Ursins »); touffeur (chaleur étouffante), un homme salé, une vespérie (une réprimande, le soir étant l'heure ordinairement choisie pour laver la tête aux gens de la maison).

Quelquefois on évite d'employer certaines locutions parce qu'un commencement de désuétude est cause qu'on n'en sait plus exactement le sens : par exemple faire Zi- /îè/*e,quisignifieproprementrépandreàprofusion, comme on prodigue la litière sous les animaux. « Le duc d'Orléans, écrit Saint-Simon du régent dépensier et magnifique, faisait litière de toutes choses, » Si l'on craint

que le mot ne soit plus bien compris, en voici un équivalent très gracieux, qui ne prête point à équivoque : faire jonchée. « Je laisse à mes enfants l'exemple de ma vie, écrit Agrippa d'Aubigné dans son testament ; surtout je les exhorte à l'amour de Dieu, à être ardents, pathétiques et constants en sa cause, pour elle faire jonchée de la vie et des biens. »

Une logique excessive tendrait à proscrire du langage des expressions charmantes dont la genèse échappe ; un esprit trop raisonneur pourra trouver, par exemple, qu'il est absurde d'employer penser au sens défaillir, surtout quand on donne pour sujet au verbe une chose inanimée, et de dire avec Chateaubriand : « Ce nom pensa me rester. » Le tour ne serait pas perdu sans dommage ; les amateurs de vieilles formes sont même autorisés à user ici de l'impersonnel, avec Montesquieu ; mais j'avoue qu'alors cela devient duriuscule et bizarre : « Il pensa bien y avoir en Orient la même révolution qui arriva, il y a environ deux siècles, en Occident. »

Pourquoi les deux petits mots: « de rang », dont les poètes du xvie siècle ont fait un si bel usage, ne seraient- ils plus démise aujourd'hui? « Comme on voit les premières étoiles se lever de rang dans le ciel » , a dit Desportes, et Ronsard :

L'échanson... prend une coupe Et de rang verse à la troupe Du vin qui rit dedans l'or.

Ne pourrait-on pas aussi quelquefois dire, avec lu-

LE TRESOR NATIONAL iyi

gnier, Molière et Voltaire : de léger, au lieu de : légèrement et à la légère ?

Anuitê n'est guère tiré de l'ombre où on le laisse dormir ; il n'a plus que le sens de : surpris par la nuit, malgré la signification plus large dont l'a investi Chateaubriand : « Nous passâmes trois salles anuitées et presque sans meubles1. » Ce vocable assez beau « de nos vieux romans et poètes françoys » était déjà en péril au xvie siècle, puisque Du Bellay a voulu le remettre en honneur.

Du Bellay donne à l'écrivain d'autres curieux conseils pour la conservation et l'entretien de notre trésor national : « Use hardiment de l'infinitif pour le nom, comme l'aller, le chanter, le vivre, le mourir; de l'adjectif substantivé, comme le liquide des eaux, le vuyde de l'air, le frais des ombres, l'espais des forests, l'enroué des cimballes, pourvu que telle manière de parler adj ouste quelque grâce et véhémence... »

L'infinitif (ou le participe) construit avec l'article, comme un nom, peut produire un effet heureux : « Le doux tomber du jour », a dit Lamartine. Très agréables sont aussi ces vers de La Fontaine (Psyché) :

0 douce volupté sans qui, dès notre enfance, Le vivre et le mourir nous deviendraient égaux !

Avec plus ou moins de succès, Chateaubriand a beaucoup usé de ce tour : « Au tomber du soleil. — Au des-

i. Mémoires d'Outre-Tombe, tome VI, p. 69 de l'édition Edmond Krfi.

l~J2 RECREATIONS GRAMMATICALES ET LITTERAIRES

cendu des carrosses. — Vingt-deux heures de rien-faire et de sommeil. — C'est un malheur du trop long vivre : je suis arrivé à une époque de stérilité... — De mes projets, de mes études, de mes expériences, il ne m'est resté qu'un détromper complet de toutes les choses que poursuit le monde1. — Je n'ai eu de repos que durant les neuf mois où j'ai dormi dans le sein de ma mère ; il est probable que je ne retrouverai ce repos avant-naître que dans les entrailles de notre mère commune aprèsmoarir*. »

Quant aux adjectifs substantivés, si chers à Du Bellay, je ne crois pas qu'à aucune époque leur vogue ait été grande; c'est avec timidité qu'on s'en est toujours servi. Je viens précisément de rencontrer dans un article du critique Emile Hennequin : « L'aigu de son observation. — Le tortueux de la route. » Peut-être y aurait-il profit, pour le bref du langage, à hasarder cette forme un peu plus souvent.

Mais la brièveté sèche et nerveuse, dont Voltaire demeure le type, n'est point la qualité qu'on recherche aujourd'hui ; ce que l'école des Goncourt a surtout mis en faveur, ce sont des substantifs abstraits, quelquefois très longs et très sourds, mais qui, par un tour nouveau de la phrase, peuvent nous donner, mieux que les verbes les plus concrets et que les adjectifs les plus brillants, la sensation de la vie: « D'impassibles immobilités d'Arabes. » — «Des créatures em-

i. Mémoires d'Outre-Tombe, tome VI, passim.

a. Préface testamentaire des Mémoires d'Outre-Tombe.

paquetées dans un êtoffement carré de laine. » MM. de Goncourt ne disent pas : « On voyait fuir des bêtes effarées » ; ils ne disent pas : « Une chemise ruchée ruisselante de paillettes » ; ils disent : « On voyait des faites de bêtes effarées, — Un ruissellement de paillettes sur une chemise ruchée » , ou encore : « De continuels déplacements de gens éclaboussés, — Un flottement de soie sur un cheval de manège. » — - « Boire à la fraîcheur des sources » leur semble plus expressif que : boire aux sources fraîches, malgré la lourdeur relative d'une expression qui aurait probablement paru terne et lente à nos pères.

Pourquoi l'écrivain, — avec discrétion et goût, « avec modestie, analogie et jugement de l'oreille », comme Du Bellay s'exprime, — ne se servirait-il pas, selon les circonstances, et des adjectifs substantivés et des formes traditionnelles du style classique et des abstractions que « l'écriture artiste » transforme prestigieusement en images? Qu'il suive donc l'exemple généreux de Victor Hugo qui, en rendant droit de cité à la « populace du style », aux mots « sans bas et sans perruque », n'a pas aveuglément proscrit pour cela, dans son zèle révolutionnaire, les termes nobles qui « montaient, à Versaille, aux carrosses du roi. » Victor Hugo admet, en effet, poudreux avec poussiéreux, coursier à côté de cheval; il a très intelligemment compris et appliqué le mot de Pascal : « Il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il le faut appeler capitale du royaume », et il sait dire, à l'occasion, tout comme Jean-Baptiste

Rousseau ou comme l'abbé Delille : onde, nef, couche, arène, albâtre, chars, zéphir, fatal hymen, etc. '. La meilleure doctrine, en matière de langue et de style, sera toujours la doctrine libérale de Fénelon, qui voulait ne perdre aucune richesse et en acquérir de nouvelles, accroître incessamment, de tout ce qui lui manque, le trésor national.

Chateaubriand écrit, dans les Mémoires d'Outre- Tombe (tome VI, p. 74): « Je n'eus garde de parler d'autre chose. Des journées de juillet, de la chute d'un empire, de l'avenir de la monarchie, mot. » Mot signifie clairement: pas un mot ne fut dit. Cette ellipse étonnante, qui n'a jamais couru ni les rues ni les livres, est devenue plus que rare ; peu de gens l'entendent d'abord, et personne ne la risque. Le dictionnaire de Littré n'en fait pas même mention parmi les vingt-six sens qu'il attribue au substantif mot et dans les neuf colonnes qu'il lui consacre. Pure perte pour la langue, comme celle de tout autre mot vif et court, et, singulièrement, des monosyllabes 2.

Mais d'abréger et d'alléger le discours nous avons si peu le souci que nous le surchargeons et l'alongeons, au contraire, de plus en plus, sous les influences diverses du journalisme, de la rhétorique parlementaire

1. Surtout, il est vrai, dans les premiers recueils, Les Orientales, Les Feuilles d'automne, sans parler des Odes et Ballades.

2. Un curieux me demande si ce n'est pas le môme mot qui Ml devenu motus, silence I en s'affublant d'une terminaison latine? C'est, en effet, probable.

et de l'intérêt mercantile qu'ont tant de mauvais écrivains à multiplier les syllabes, les mots, les lignes et les pages.

On appelle suffixes, en terme de grammaire, les désinences qui s'ajoutent au radical, non point pour marquer le genre et le nombre des substantifs, les personnes, les temps, les modes et les voix des verbes, comme les flexions, mais simplement pour introduire dans la langue des kyrielles de mots que leur seule terminaison classifie.

Je viens, très opportunément, d'écrire deux mots qui, étant des suffixes, peuvent nous servir d'exemples. Classe est un radical, terme aussi ; ifier, inaison, aison, sont des suffixes. D'autres verbes, très nombreux, se terminent en iser ; d'autres substantifs en ment, en âge, en itè, en ation, etc.

L'abus des suffixes, dans beaucoup de cas où le radical suffirait et vaudrait mieux, est peut-être la forme principale de l'absurde manie qui nous fait alonger, sans élégance et sans besoin, tous les éléments du discours. C'est pourquoi nous disons émotion ^owxèmoi, émotionner pour émouvoir, clôturer pour clore, confusionner pour confondre et solutionner pour résoudre. Un spirituel écrivain, M. Albert Robert, dans la Petite Gironde du 7 juillet 1906, annonce l'avènement fatal et prochain de prétentionner, d'exemptionner, de souscriptionner, de conversationnel^, de dlffamationner, de mobilisationner, etc. 11 est à croire que le verbe se démettre

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serait remplacé aujourd'hui, dans l'usage universel, par démissionner, si Gambetta ne lui eût assuré un bel avenir par son retentissant défi au maréchal Mac- Mahon : « Il faut se soumettre ou se démettre ! »

Les grands dérivés à suffixes d'imprimer et d\?ra~ preindre : impressionner, impressionnant, impressionnable, impressionnabilité, nous encombreraient moins, si leurs excellents radicaux, légers et court vêtus, avaient gardé le pas sur ces légions pesantes. La Bruyère disait élégamment: « Quelle facilité est la nôtre pour perdre tout d'un coup le sentiment et la mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimés* 1 » Et Molière de même, dans V Étourdi:

Trufaldin Est si bien imprimé de ce conte badin, Mord si bien à l'appât de cette faible ruse, Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse.

Impressif, recueilli dans le supplément de Littré, est moins mauvais qu'impressionnant, et impressible, barbarisme de Balzac dans le Père Goriot, vaudrait un peu mieux qu' impressionnable .

Cuisson, il est vrai, n'est pas un mot de sept syllabes ; mais cuite serait plus court de moitié, s'il était permis encore de parler comme Rabelais : « La rougeur des viandes est indice qu'elles ne sont assez cuites ; exceptez les gammares (homards) et escrevices, que l'on car-

i . Discours à Messieurs de l'Académie française.

dinaliseà la cuite. » (I, 3g.) — Nous disons: l'efficacité ; V efficace se disait seul autrefois, non seulement chez les théologiens et les vieux auteurs du seizième siècle, mais par Corneille, Molière, etc., et le père Bouhours déclare même qu 'efficacité, dont le règne commençait à s'établir, n'est point français. — N'est-ce pas dommage qu'attachement ait tellement supplanté attache, que nous ne pouvons plus dire avec Bossuet : « L'attache de l'âme au péché, aux richesses », ni avec l'auteur à'Athalie :

D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible.

Gazouillement a un radical si joli, malgré le son éteint et lourd de son banal suffixe, qu'il reste charmant quand même ; mais quelle oreille délicate ne préfère : le gazouillis des oiseaux ou des vagues ?

Emile Deschanel, dans son livre des Déformations de la langue française, rappelle qxx'arrest s'est dit autrefois pour arrestation : « Les ordres du Roy nécessaires pour l'arrest du sieur X. vous seront envoyés. » La langue judiciaire a conservé : un mandat d'arrêt. Au tome Ier, page 277, de son Histoire delà langue jrançaise des origines à igoo, M. Brunot énumère d'autres substantifs du même genre, c'est-à-dire tirés directement du radical des verbes, en regrettant qu'ils ne soient pas et plus nombreux et plus vivaces : cri, dédain, délai, espoir, pardon, relief (de relever), cesse, dépouille, échange, quête, robe (de rober), preuve, vœu, deuil, aide, etc. « C'est là, écrit le savant maître, une SrAPPKa. — Recréations. 11

des principales richesses du français, et il est déplorable qu'on abandonne aujourd'hui consulte pour consultation, conserve pour conservation et autres semblables; car, les suffixes étant toujours en nombre très limité, l'abondance des mots formés à l'aide de semblables éléments amène la répétition continue des mêmes consonances finales, tandis que les mots dont je parle, outre qu'ils sont brefs et légers, se terminent par des combinaisons de sons aussi variés que les radicaux ; c'est-à-dire, en nombre presque indéfini, et la langue, celle de la poésie surtout, tirait de là une grande partie de sa sonorité et le charme imprévu de beaucoup de rimes. »

Ne laissons point périr nos vieux termes, employonsles sans cesse, défendons-les hardiment « contre les marauds », dont parlait Ronsard1, qui ne tiennent pas pour élégant le vocabulaire du peuple illettré, et luttons « de bec et d'ongles » pour conserver : la pousse et la repousse (des arbres ou des cheveux), la cueille (des fruits), les sèmes, les glanes, la loue (des servantes), la casse, à la nage, une invite, il y a mal-donne, pour votre gouverne, la frappe (des monnaies), la relève (des cadres), le prix de revient, à confesse, la bâtisse3, etc. On dit : « la purge des hypothèques », c'est bien ; mais on ferait très bien de dire aussi : j'ai pris une purge, plutôt qu'une purgat ion. On dit: « sans conteste », et

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