Ibid., t. I, p. igo
risque les mois ingagnable, cjjarade, parlage1, ramentcur (« mes Mémoires ramenteurs de mes jours passés »). Il ressuscite néantise, qui est dans Montaigne ; venus té, mot connu de Ménage, qui le trouvait très beau; équipollent, à la venvole, foi-mentie (« la foi mentie de la royauté nouvelle ») ; les participes passé et présent du verbe cortéger : « Le corps est conduit au cimetière ; au bout d'une demi-heure, les cortcgeants reviennent, moins le cortège. » Il emploie, d'une façon singulière et neuve, les verbes neiger, pointer, quêter, aumôner, etc. : « La lune neige sa lumière sur la tour. » — « Dans mes courses je pointais si loin que, ne pouvant plus marcher, les gardes étaient obligés de me rapporter sur des branches entrelacées. » — « Louis Philippe mendiait la couronne en quêtant le peuple, avec son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore, tendant la main à quiconque voulait, en passant, aumôner cette main. » Chateaubriand tient pour nécessaires à l'harmonie de son style les beaux barbarismes : luisance, fragrance, unissonnance (« l'oreille bercée de l'unissonnance des vagues »), comme Flaubert, son meilleur élève, aura besoin de compatissance.
En matière de langue, comme en matière de littérature, il faut faire au goût, c'est-à-dire à la liberté, sa part, et une part très grande. Certains néologismes me semblent bons, d'autres mauvais. Pourquoi ? Parce que
I. V. Hugo a dit racontage : « Tous cos racontages étaient lomns un oubli profond. » (Les Misérables.)
tel est mon libre goût. Cependant le goût n'est pas un pur caprice, il doit toujours s'appuyer sur des raisons qui le rendent probable. Par exemple, je trouve laid et ridicule le mot talentueux, que les frères Goncourt ont fabriqué, et je crois pouvoir justifier mon antipathie : le suffixe tueux me paraît convenir aussi mal que possible au terme qu'on prétend qualifier ; il me fait penser bien moins à voluptueux ou à affectueux qu'à tortueux, à torrentueux, à tempétueux, kprécipitueux (bon néologisme de Rambert) et à d'autres adjectifs du même genre exprimant tout le contraire de l'ordre, de l'harmonie, de la force maîtresse d'elle-même, qualités essentielles à l'idée du talent. — Moyenâgeux, au contraire, n'est pas mauvais, parce qu'il rappelle nuageux et qu'on ne sort pas de la famille.
De même, je n'admire guère le verbe silhouetter qu'un éminent professeur, maître de la critique, historien de la littérature, vient de hasarder dans un livre d'ailleurs fort bien écrit: « Voltaire silhouette tous les états et tous les peuples1. » Le premier devoir d'un néologisme est d'être utile, et celui-ci, franchement, ne sert pas à grand chose dans une langue qui possède, pour rendre la même idée, plusieurs verbes excellents et courts : crayonner, esquisser, croquer.
D'autres néologismes de mots sont, au contraire, louables. Deschanel recommande : veinard, fêtard, cer~ deux, se gober, un bon gobeur, télescoper ; mais ce der-
1. Lanson, Voltaire (dans la collection des Grands Écrivains français), p. i58.
nier est plutôt technique que littéraire ; c'est un de ces termes, comme faire panache, que les nouveaux moyens de locomotion ont forcément introduits dans la langue, et dont la liste, indéfinie comme les progrès même de la science, peut doubler ou tripler notre vocabulaire sans accroître beaucoup la valeur du trésor national.
Il n'y a vraiment pas de raison pour fermer la porte du dictionnaire aux néologismes régulièrement formés, doux à l'oreille, courts, et — première condition — utiles. Pourquoi plagier n'a-t-il pas encore d'existence officielle, à côté de plagiaire et de plagiat? La résistance que certains puristes continuent de faire au verbe activer, s'activer est une taquinerie de pédants. Puisqu'on dit : une nation lettrée, on peut bien dire, à l'exemple de Victor Hugo : lettrerle peuple'. Et, puisque luxuriant existe, disons luxurier : « L'art faitluxurier à l'œil ses arabesques2. » M. Bastin prévoit que demain on dira et on écrira, d'un seul mot, enallê, comme enfui ; en attendant, il cite Edouard Rod : « Voilà une fortune en allée » ; Richepin : « Les sanglots de l'être en allé » ; Zola : « La fille ensauvée d'un concierge 3. »
Malgré tant de néologismes qui sont bons, et malgré tous ceux qui seraient encore nécessaires, la langue
I. « Lettrer le pexiple, c'est le civiliser. » Littérature et philosophie mêlées. (Cité par M. Edmond Huguet dans ses Notes sur le néologisme dans Victor Hugo.)
a. Notre-Dame-de-Paris. (Ibid.)
3. Précis de phonétique et rôle de l'accent latin dans les vtrbes français.
française est assez riche, redisons-le avec insistance, pour que les meilleurs soient toujours des archaïsmes conscients ou inconscients. Nous connaissons mal nos ressources. Combien de personnes oublient ou ignorent que peinturer existe à côté de peindre, avec un sens très différent, et qu'il vaudrait beaucoup mieux dire peinturer que peindre une grille ou une porte cochère ! De même, tendreté est indispensable pour exprimer la qualité de ce qui est tendre matériellement, et ces deux mots sont fort anciens.
« Les lettres anonymes mouchèrent », c'est-à-dire abondèrent comme mouches : pittoresque image de Saint-Simon, qu'on pourrait essayer de rajeunir aujourd'hui « sans danger d'équivoque », comme Fénelon le recommande, puisque c'est le seul sens que ce verbe ait au neutre.
Il est amusant de constater que des mots ou des tours, que nous croyons modernes — et modernes avec effronterie, — sont parfois très classiques. J'avoue que Bossuetn'a pas précisément dit: « C'est roide ! » Mais il a fait un emploi de roide au sens que le mot a dans notre exclamation familière, et ce sens a été omis par Littré ; le grand orateur écrit, dans son Traité de la concupiscence : « Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes ; il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède. Pourvu qu'avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son esprit satirique, et qu'il fasse de belles peintures d'actions bien
souvent très-roides, il est content. » Nos pères, il est vrai, ne disaient pas non plus : « Ce que nous avons ri ! » — « Ce que nous nous sommes amusés ! » Mais ils ont fait usage de ce que, d'une façon à peine moins cocasse : « Ce que Dieu daigne régner sur nous, c'est clémence, c'est miséricorde » (Bossuet). — « Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici » (Corneille). — « Mon fils, je t'aime encor tout ce qu'on peut aimer » (Cré billon).
Il y a des archaïsmes de mots, des archaïsmes de syntaxe et des archaïsmes de sens. Les premiers seuls peuvent être confondus avec des néologismes, à cause de l'oubli profond où tant de bons vocables dorment depuis des siècles.
Les autres sentent trop le vieux pour qu'on se méprenne sur leur grand âge, et la restauration qu'on en fait ne peut jamais être qu'une fantaisie d'antiquaire, — pédantesque ou charmante selon les cas et selon les goûts. Quand Chateaubriand écrit : a La poule d'eau se retire à quelque source écartée. » — « Ces fortes attaches par qui nous sommes enchaînés au lieu natal. » — « Cymodoçée fut choisie des vieillards », il affecte une syntaxe archaïque ; et Paul-Louis Courier de même, lorsqu'il s'amuse à dire : « Il la fit marchander, dont le roi se fâcha. » Comme aussi Victor Hugo: « On les a refusés au globe, dont les prosaïstes me gardent rancune » (Correspondance, citée par E. Huguet).
LE TRÉSOR NATIONAL Iû3
Le sens depuis longtemps changé d'un grand nombre de termes ne permet pas de faire réellement revivre des significations mortes, bien que cette résurrection puisse être une vraie fête littéraire pour les lecteurs instruits et cultivés qui sont dans le secret. Anatole France a pris cette licence avec la mesure exquise qui fait le charme de son style. Quand il dit que « M. Cassignol avait montré jusqu'en l'extrême vieillesse une sévère propreté dans ses habits », ou quand il parle d'une dame « curieuse d'objets anciens », il reproduit agréablement la langue de Frosine disant à Harpagon que la fille qu'il doit épouser « n'est curieuse que d'une propreté fort simple » , c'est-à-dire, ne recherche qu'une toilette décente sans luxe.
Brave, braverie, au sens de paré, de parure; plaisant, au sens d'agréable ; navrer, au sens de blesser ; meurtrir, au sens de tuer; s'amuser, au sens de muser, perdre le temps ; lubrique, au sens de glissant ; magnifique, au sens de dépensier avec éclat ; hostie, au sens de victime, sont des archaïsmes qu'on entend bien, si l'on ne s'en sert plus; mais en voici d'autres qui, signifiant le contraire de ce qu'ils voulaient dire à l'origine, risqueraient de produire des malentendus : suffisant, par exemple, qui signifiait capable, n'a plus, comme adjectif de qualité, que le sens péjoratif de fat. — Calvin écrit : « Dieu habite tellement en haut, qu'il daigne s'abaisser pour voir ce qui se fait sur la terre. » Cela signifie : la souveraineté de Dieu sur le monde est de telle nature qu'il daigne s'abaisser, etc. ; mais Stapfer. — Rt'civations. i3
|q4 récréations grammaticales et littéraires
tellement en haut voulant dire aujourd'hui : à une si grande hauteur, on voit le non-sens que ferait la phrase. — Aucun exemple ne fera mieux sentir le changement complet du sens de certains mots, qu'un emploi curieux du verbe intéresser dans la Marianne de Marivaux. L'auteur, feignant d'avoir trouvé au fond d'une vieille armoire le manuscrit de son roman, dit que, sur le désir de ses amis, il veut bien le faire imprimer, « d'autant plus que cette histoire n 'intéresse personne ». Le sens est que l'histoire en question ne fait tort à personne, ne compromet personne. Mais l'absence d'intérêt paraîtrait aujourd'hui un motif peu déterminant pour engager un auteur à publier un livre.
Le trésor national est constitué par tout ce qu'ont apporté au français les langues dont il est d'abord sorti, et, successivement, toutes celles qui l'ont accru dans la suite.
Pour en établir le simple bilan, il faudrait donc étudier, en premier lieu, le fonds latin, grec, celtique, germanique; puis, l'apport des civilisations byzantine, arabe, espagnole ; la contribution de l'Italie au xvie siècle, de l'Espagne au xvne, de l'Angloterre aux xviue et xixe; les mots directement introduits du texte hébreu do la Bible et ceux qui viennent de la version des Septante, de la Vulgate, etc. (On compte, avec 272 vocables fournis par l'Ancien Testament, 738 expressions ou locutions spéciales : tournures poétiques, images, comparaisons, sentences, proverbes, etc.^
LE ÏRÉSOH NATIONAL IQ5
Une pareille nomenclature est la matière non d'un chapitre, mais d'un ouvrage énorme, de celui même que M. Brunot a entrepris et qui n'est pas achevé. Bornons-nous ici à une seule remarque sur les mots d'origine anglaise, qui sont, dans notre vocabulaire, l'acquis le plus récent et le plus visible.
Tunnel, budget, bill, reporter, square, mess, etc., sont moins une acquisition qu'une restitution, puisque, avant de nous revenir d'Angleterre, ces termes y avaient été importés de France et que nous disions déjà en français . tonnelle, bougette (petite bourse), bulle, rapporteur, carré, mets. Cependant Darmesteter nous fait observer avec raison, dans sa thèse sur le néologisme, que square, bill, tunnel, etc., ne disant pas tout à fait la même chose que carré, bulle, tonneau, on ne peut vraiment pas regarder ces mots comme faisant un double emploi ; ce sont des voyageurs revenus dans leur patrie avec des coutumes et des mœurs étrangères, qu'ils nous ont enseignées. Mais d'autres mots français avaient exactement le même sens que les usurpateurs d'outre-Manche qui ont emblé leur place, et voilà ceux dont la perte est réellement regrettable : allège, que tender a chassé ; nouvelliste, qui a disparu devant reporter ; confort, qui ne gagne absolument rien à s'écrire par un m. C'est une sotte humilité de notre part d'avoir fait au verbe anglais flirt la vogue prodigieuse dont il jouit, puisque nous avionsy?<?ureter, qui est charmant, et dont flirt n'est que la copie, a Voltaire fleurette avec toute sorte de rois et de princes », écrit M. Lanson en excellent français. Nos
pères mangeaient de la bonne grillade ; ils ne disaient pas du bifteck ou du beefsteack, mot barbare sous sa forme francisée comme sous sa forme anglaise.
Faut-il, parmi les tributaires du trésor national, compter les jargons, les patois, l'argot, le parler populaire et tout ce que la fantaisie individuelle des écrivains a de visions et de lubies ? Vraiment, on le croirait, à voir l'accueil beaucoup trop hospitalier que font les nouveaux historiens de la langue française aux étrangetés les plus dévergondées. Jadis les grammairiens, gardiens vigilants du trésor, étaient bien moins curieux de l'enrichir que jaloux de le conserver pur. La grammaire moderne, devenue « historique », a abdiqué ses droits de maîtresse du langage ; elle tire une gloire singulière de son humble rôle nouveau, qui n'est plus de régenter, mais « de constater, uniquement de constater » ; elle sourit aux barbarismes, pardonne aux solécismes et les enregistre avec une curiosité sympathique. Un grand écrivain, qui n'estpas moins que Chateaubriand, laisse un jour échapper le barbarisme poigne : « Un sentiment profond a poigne mon cœur» {Mémoires d'Outre-Tombe, tome VI, p. 54)- Frédéric Soulié répète lemotetLittréciteSoulié: « L'effroi avait poigne son cœur. » Cette désinence est facilement acceptée du public, peu familier avec la conjugaison du verbe poindre. Balzac forge, à son tour, poindant etpoindit. Sont-ce là des horreurs, et qui resteront des horreurs toujours ? Ou bien faut-il admettre que l'heure pourra venir où, par la consécration do « l'usage », ces néologisme* affreux auront leur entrée
dans le dictionnaire et dans la langue? On va loin avec ce système de large tolérance. Darmesteter, calme et serein, voit approcher l'inévitable jour où je ni en rappelle sera dit à l'Académie française comme dans les loges de portiers. M. Brunot, rempli d'une indulgence aimable, énumère, à leur place (page 8/jo, du tome VI), les locutions vicieuses de fortuné pour riche, dC observer à quelqu'un pour: faire observer à quelqu'un; de fixer quelqu'un pour : fixer ses regards sur quelqu'un, et il fait à ces incongruités l'honneur de les classer sans protestation parmi les « changements » survenus au xvme siècle « dans le lexique ».
Ce savant donne asile h des barbarismen prodigieux de mots qui, je l'avoue, m'amusent et ne me choquent pas, parce que, — à la différence des solécismes de construction, — les simples vocables, même les plus extraordinaires, n'ont jamais fait à une langue le moindre mal: s'engrandeuiller, la cloche angéluse, la cloche boomba, sa culotte trouée étoila derrière lui ; et tout cela est gai, inoffensif et charmant. Mais, — défaite plus grave, à mon avis, — il renonce à la lutte contre l'inélégant malgré que et contre la tournure lâche qui permet à un adjectif ou à un participe passé de qualifier le pronom démonstratif: « Parmi les plantes, celle comprise clans la zone... » — « Des deux sujets, celui relatif h mes études ». Ellipse commode peut-être, mais gracieuse, non pas M
Ij Voir encore, sur ce point, le chapitre suivant, p. 216.
Enfin, comme s'il avait voulu se détendre et terminer son grand ouvrage dans un éclat de rire, le grave professeur nous sert, dans sa conclusion même, les trivialités, les platitudes, les déjections les plus vomitives du langage des rues. Et — prenez-y bien garde — ce n'est pas seulement pour rire. Il est sérieux un peu plus qu'à moitié. Il sait pertinemment que l'influence de la syntaxe populaire sur la langue littéraire est réelle et profonde, bien plus considérable que celle du vocabulaire, savant ; il nous a montré, dans la première partie de ses doctes études, que notre idiome est sorti du latin, non pas écrit et classique, mais populaire et parlé ; c'est donc parce qu'il y aperçoit vaguement la forme du français de l'avenir qu'il ose faire une place aux locutions suivantes :
Il est rien chien. — As-tu rien eu peur * ? Ça va n'en faire, du bruit!
Avec ça qu' c'est drôle !
Le pont que j'ai passé dessus.
L'enfant que j'y ai dit de venir me voir. C'est moi que j' suis la femme à barbe 1 J'ai plusieurs endroits à aller.
Faudrait qu'on s'en irait d' bonne heure. Je voudrais savoir si c'est qu' tu roupillerais, si t'étais malade comme moi.
Pourquoi donc c'est i qu' vous partez?
Je ne sais toujours pas quelles tètes qu'elles ont.
L'a-é-ou-u ?
i. Se trouve dans Rabelais. « Panurgc me dit en l'aureille: Compagnon, as-tu rien eu peur en cette première boutée ? »
Voilà les amusements des historiens de la langue guéris de tout pédantisme grammatical.
A ceux qui ne sont ni grammairiens ni historiens, mais simples amateurs, je conseillerai (c'est ma conclusion) de s'attacher de préférence aux formes du passé, tant archaïques que classiques.
La langue française évoluera toujours assez vite, et les heureuses nouveautés trouveront leur chemin probablement. Mais qui nous conservera, qui nous rendra les jolies expressions du temps jadis, si les lettrés ne se montrent pas curieux des perles de notre trésor? Les meilleurs écrivains sont des réactionnaires, puisque Victor Hugo lui-même a plutôt restauré qu'innové. Ce sont les médiocres qui s'abandonnent au torrent sans résistance.
Et aux gens de bien qui aiment à rire, je recommande aussi « l'antiquaille », à cause d'une certaine gaieté qui est dans les vieux mots, tellement qu'elle éclate aujourd'hui pour nous dans les livres même les plus sérieux, et que les écrivains d'autrefois, pour l'exciter, n'ont pas besoin d'être plaisants. Calvin, auteur grave s'il en fut, a cette gaieté saine des archaïsmes. Elle est d'un goût plus distingué et plus fin que celle des néologismes débraillés qui, tout à l'heure, nous arrachaient un rire convulsif.
La généralité des poètes et des prosateurs français avait jadis, en dépit de toutes les misères publiques et privées, un fond solide de santé et de bonne humeur. Notre condition est moins dure, mais nos nerfs sont plus
malades. Avant que les verbes être en fête, se gaudir et se divertir fussent entrés dans la langue, les Français du moyen âge en avaient à leur disposition vingt-sept autres, que M. Brunoténumère tous (tome I, p. 36g) pour exprimer l'état de joie.
Henri Estienne, dans son traité De la précellence du langage françois, donne cinq synonymes réjouissants et pittoresques du mot avaricieux : « Pincemaille, racledenare, serredenier, serremiette, pleurepain. » Bayle, avec la même gaieté d'expression, nomme des écrivains tels que M. l'évêque de Meaux ou M. l'éveque de Nîmes des « plumes du premier étage » . Noël du Fail écrit joyeusement : « Faire une profonde révérence à deux étages, à c... ouvert, à coudes ouverts ». Rabelais dit: « Des livres de haute gresse », c'est-à-dire « de haute et substantifique moelle », « des moutons de haute gresse » ou encore « de haute futaie », et il appelle « p... de haute gresse » les dames que nous appellerions aujourd'hui des horizontales de marque. Sans compter ici les synonymes innombrables de « fanfrelucher» ou « fretinfretailler », l'action de manger et de boire compose à elle seule tout un joyeux glossaire rabelaisien : briber, bouffer, bauff'rer, morfiailler, sesabourrer l'estomac, se bien carreler le ventre, cotonner à profit monacal le moule de son jupon, équilibrer et balancer la cornemuse de l'estomac, de mode qu'elle ne penche pas plus d'un costéque de F autre. Le « moule du bonnet » ou la tête, c'est « le pot au vin », et le bon vin qu'on hume, c'est « la purée septembrale, le sirop
vignolat, l'eau bénite de cave... » Une happe-soupe, c'est la cuiller ou poche avec laquelle on sert le potage. Une « raboullière » étant le creux où la mère lapine fait ses petits, bien boire, c'est « n'avoir raboullière en tout son corps où le vin ne furette la soif ». Mais Gargantua, sous la discipline des mauvais précepteurs qui relevèrent d'abord, mangeait et buvait un peu trop. « Il cessoitde manger quand le ventre lui tiroit, et, à boire, n'avoit ni fin ni canon ; car il disoit que les metes (limites) et bornes de boire estoient quand, la personne buvant, le liège de ses pantouphles enfloit en hault d'un demi pied. »
Vives et piquantes images dont la réédition ne cessera jamais de plaire à l'imagination, à l'esprit et aux sens, tandis que « l'aspreté des mots nouveaux — disait un grammairien du xvie siècle — esgratigne les oreilles rondes ».
Rien moins que... Rien de moins que...
(Voy. pages 12 à 17.)
Je croyais avoir produit assez d'exemples de la confusion fréquente de ces deux formes pour qu'on ne pût mettre en doute que je sais parfaitement qu'on les confond.
Cependant un grammairien, vénérable par son âge et par son grand savoir, mais très moderne par sa soumission aux textes et aux faits et par son attitude de pur historien en face des corrupteurs de la langue, m'accable sous un déluge de citations tirées d'auteurs grands et petits, et s'écrie : Vous voyez bien que rien moins a constamment la même signification positive et affirmative que rien de moins !
Ceci me rappelle une anecdote. Ampère, le grand distrait, arrosait un mur, sur lequel on pouvait lire : Défense, etc. Un sergent de ville, s'approchant vivement par derrière, lui cria dans l'oreille: « On ... n'arrose
2o/| RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
pas là ! — Vous voyez bien que si », dit le savant illustre, vidant son arrosoir avec tranquillité.
Or, je vois bien que tout le monde confond rien moins et rien de moins ; mais la question est de savoir si cette confusion est conforme à une sage police de la langue française. Le propre de l'anarchie est de n'admettre ni police ni lois : certains savants, selon le goût du jour, qui font grand bruit de ces apophtegmes : « L'usage, non la raison, a autorité sur la langue », — « Le rôle de la grammaire n'est pas de régenter, mais de constater, uniquement de constater », sont obligés de reconnaître qu'ils sont de simples anarchistes. Prétendent-ils distinguer deux usages, le bon et le mauvais ? Mais, pour faire cette distinction, il faut qu'ils aient recours à la critique, et alors voilà l'autorité spirituelle de la raison rétablie contre la brutale autorité du fait. Ou bien, est-ce l'ancienneté de l'usage qui est leur règle et leur mesure ? Je les renvoie alors à Horace et à sa fameuse question : Combien d'années faut-il pour que de mauvais vers deviennent classiques et vénérables ?
Je soutiens que jamais homme averti n'a pu donner à rien moins, — par préférence et choix, — un sens affirmatif ; c'est toujours par ignorance ou par étourderie qu'on a dit cette sottise. Nos grands classiques ne m'intimident pas plus que Y Indépendance belge, et l'exemple de Bossuet ne m'empêchera pas de répéter qu'il est absurde de confondre ces deux contraires, rien moins et rien de moins, et de faire ainsi hésiter le lecteur, ne fût-ce qu'une seconde, puisqu'il est aussi facile d'articuler
l'un que l'autre. Tout le monde sait que les écrivains de génie ne sont rien moins que des modèles impeccables. Certaines crottes sont-elles à vénérer, pour être sorties d'un séant illustre, et adorerons-nous comme des reliques les excréments du grand Lama ?
La correction sans tache ne brille que chez quelques écrivains secondaires. J'ai remarqué, en lisant les Mémoires de Marmontel, qu'il n'a jamais fait la confusion. Mais aux personnes qui, dans certaines complications de phrase, trouveraient rien de moins duriuscule ou embarrassé, Marmontel, comme Vaugelas, indique et fournit un substitut commode, pas moins : « Les prétendus philosophes ne tendent pas à moins qu'à détruire la religion. » — « Il ne fallut pas moins que les conseils les plus pressants de la raison et du malheur pour la déterminer (livre VIII). »
A propos de Y Indépendance belge, je dois une réparation au Parlement de Belgique.
J'avais donné à entendre, dans mon chapitre i, publié par Le Temps : La déformation de la langue française, que cette expression : « La question ferrugineuse » , au sens de : « la question des chemins de fer », appartenait à l'éloquence parlementaire des Belges comme des Suisses. La Suisse seule est responsable de la locution. Un sénateur belge a spirituellement protesté contre l'extension que j'ai faite à la Belgique et à ses assemblées de cet idiotisme helvétique, parure spécialement propre au « français fédéral ».
2û6 RÉCUSATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
« J'ignore, m'écrivait-il le 20 août 1906, ce qui se passe en Suisse ; mais en ce qui concerne la chambre des représentants et le Sénat de la Belgique, cette allégation n'est rien moins qu'exacte. »
Mon honorable correspondant doit être bien informé, car il n'est rien de moins qu'un vétéran du Parlement belge où il siège depuis plus de vingt-cinq ans.
La langue du bordereau.
(Voy. page 55.)
La faute est bien plus pardonnable de dire : « Ce dernier document est très difficile à se procurer » , que de mettre rien moins au lieu de rien de moins. Celle-ci est sans excuse, car il faut vraiment de la mauvaise volonté ou, au moins, une nonchalance extrême pour user indifféremment de deux formes à significations contraires, quand un seul petit de exprimé ou supprimé distingue nettement le sens positif du sens négatif.
Eviter la syntaxe d'Esterhazy demande un peu plus de peine, parce qu'ici nous devons changer la construction et dire : Il est difficile de se procurer ce document, au lieu de : Ce document est difficile à se procurer.
Mais pourquoi la première forme est-ollc française, la seconde incorrecte, si, dans Tune OOffiUM dans
l'autre, le pronom personnel se est sans antécédent où il se rapporte i}
Qu'on veuille bien se rappeler un texte de La Bruyère: « Le récit de ses fautes est pénible », que nous comparions, page 92, à un texte de Duclos : « Les égards réciproques forment le lien de la société et naissent du sentiment de ses imperfections. » La phrase de La Bruyère, sans être de tout repos, choque moins que l'autre, justement parce qu'il est impossible d'y découvrir un seul terme auquel ses puisse se rapporter, tandis que, dans celle de Duclos, on pourrait supposer d'abord, entre ses et les substantifs qui précèdent, une relation qu'un second aperçu fait vite juger inexistante.
La syntaxe des aïeux prenait plus de libertés que la nôtre. Rousseau parle, dans ses Confessions, de « chaises en bois devenues luisantes à force de s'en servir et de les frotter. » On n'aurait plus l'idée aujourd'hui d'écrire, comme Patru : « Ce mot ne se dit que par ceux qui veulent montrer qu'ils sçavent du latin », ou, comme Yaugelas : « Ces façons de parler ne s'escrivenl plus par les bons escrivains. » Le xvie siècle avait beaucoup employé ce tour : « La sagesse de Dieu ne se comprend point par les plus excellents du monde. » M. Brunot donne des exemples nombreux du verbe réfléchi, volontiers substitué au passif par nos pères : « Un cheval qui se vend au plus offrant. » — « Si cette ville se prend d'assaut, elle sera ruinée (t. II, p. 434)- » J&i cité, page 88, d'autres exemples de ces antiques libertés françaises.
2oS RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
Fort de toute cette documentation grammaticale, un savant historien de notre langue, M. Bastin, a osé écrire ces lignes, qu'on souffre chez un vieil érudit, mais que je ne passerais pas à un élève: « L'emploi d'une double négation, sans qu'il y ait pour cela affirmation dans la phrase, est prrfois bien difficile à s'expliquer » {Le verbe et les principaux adverbes dans la langue française , p. i84)-
Gonvenons que le pronom personnel pouvait s économiser ici sans dommage et qu'il valait mieux dire tout bonnement : « Bien difficile à expliquer. »
Quelque... que.
Deschanel, dans ses Déformations de la langue française, dénonce une construction fort laide, qui s'est peu à peu si solidement édifiée dans notre langue qu'il faudra très probablement la subir à jamais, sans retour possible à l'ancienne élégance : le redoublement inutile et barbare de que dans quelque... que: « Quelque rue que vous preniez, vous arriverez au pont. » On avait dit d'abord: « Telle rue que vous preniez... », puis: « Quelle rue que vous preniez... », qui étaient bons tous les deux.
Voici des exemples, très littéraires et très classiques, choisis par Deschanel, de l'emploi du premier tour :
« Je crois que Brute même, à tel point qu'on le
prise » (Cinna III, 2); — « Voilà, mon Père, un point de foi bien étrange, qu'une doctrine est hérétique, telle qu'elle puisse être » (17e Provinciale); — « On ne met pas la main sur un livre, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier (Se vigne) ; — « Virgile avait eu la faiblesse de donner à Auguste un encens que jamais un homme ne doit donner à un autre, tel qu'il soit » (Voltaire, Essai sur la poésie épique, IV).
Il était inévitable que tel se changeât en quel par l'attraction du Q, de même qu'en latin talis qualis devint qualis qualis, et c'était toujours correct et régulier. Dans le vers de Corneille, dans les phrases de Voltaire, de Sévigné, de Pascal, quel qu'il soit serait au moins aussi bon que tel qu'il soit. « Quelles que soient vos richesses » est encore très bien dit. Ce qui ne vaut rien, c'est le tour, maladroitement calqué sur le latin qualescumque: « Quelques richesses que vous ayez. »
Deschanel stigmatise avec raison cette « construction barbare1, où il y a deux que l'un sur l'autre. » Il faudrait pouvoir dire : « Quelles richesses que vous
1. Lamartine s'est enfoncé dans le barbarisme au delà des licences permises à un poète, et Corneille jusqu'au dernier degré d'abomination et d'horreur, en disant, l'un :
Quelque soit la main qui me serre
(Recueillements) ; l'autre :
Ses feux Quelques ardents qu'ils soient...
(Pulchérie, II, 5).
Stapfer. — Récréations. i4
ayez », et c'est ce qu'on avait dit d'abord et bien dit. Ecoutez Éraste, dans les Fâcheux :
En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas.
J'entendais, un soir, à une table de dominos, mon adversaire se déclarer battu en ces termes : « De quelle façon que je joue, j'ai perdu », et j'étais content de cet aveu et de cet archaïsme.
De braves écrivains tentent quelquefois de restaurer la bonne vieille syntaxe ; il faut applaudir à leur effort. Félix Bovet, dans ses Lettres de jeunesse (p. 269), exprime cette idée deux fois intéressante et par sa valeur en soi et par l'expression :
Ce qui est factice et peu esthétique ne peut guère nous enivrer jusqu'au fond de L'âme. Dans un bal, comme dans une boutique ou toute autre chose tout humaine, toute factice, je ne trouve aucun absolu, aucun dieu, et, par conséquent, j'y puis porter avec moi et en moi auel dieu je veux.
Le même auteur écrit encore : « Heureux ceux qui croient, comment qu'ils y soient arrivés ! »
Pour grands que soient les rois, et : si grands que soient les rois, sont deux excellents substituts de l'affreux quelque... que. Argus écrivait dans la Petite Gironde du 23 juillet 1906: « Je défie bien aujourd'hui 'elle rue que ce soit d'avoir plus de poussière que la mienne. »
Mais Vaugelas aurait renvoyé Argus à sa province : C'est, dit-il, une faute familière à loulcs les provincoj
« qui sont delà Loire », de dire Quel mérite que l'on ait, au lieu de: Quelque mérite que...
Bien que l'ancien tour ait prolongé son règne jusqu'au xve siècle, sa vie jusqu'au xvne, et qu'on ait souvent essayé, depuis lors, de le ressusciter, M. Brunot nous montre, dans son Histoire de la langue française (t. I, p. 339) le monstre nouveau venant au jour sous la plume de Villehardouin déjà, et de plus en plus florissant chez tous les écrivains qui l'ont suivi.
Plus tôt et plutôt.
Deschanel a bien raison aussi de relever une fois de plus l'absurdité de l'orthographe officielle : « Il n'eut pas plutôt dit cela ou fait cela qu'il s'en repentit. » Il est évident qu'il faudrait écrire plus tôt. Mais à quoi bon réclamer une orthographe qui ait le sens commun en un temps où l'on nie l'utilité d'une s supprimée ou rétablie, et où des écrivains, des grammairiens, des philologues, des ministres de l'Instruction publique déclarent, avec une tranquille assurance, qu'ils n'aperçoivent pas le moindre inconvénient, pour la clarté graphique et la vision immédiate du sens des mots, à écrire avec les mêmes lettres tout ce qui se prononce avec les mêmes sons :
Le pan d'un habit. — Un pan muait. — Adieu, cruelle ! je me pan.
Dans le but.
Nous l'avons relevé dans Madame Bovary (y. p. 5i), etje l'ai rencontré deux fois au moins dans les Mémoires d'Outre Tombe : « Un journal composé dans le but avoué de renverser l'ancienne dynastie » (t. V, p. 266). — « Le Verbe ne s'est point fait chair dans l'homme de plaisir, il s'est incarné à l'homme de douleur, dans le but de l'affranchissement de tous, d'une fraternité universelle et d'une salvation immense » (t. II, p. 291). Victor Hugo a dit, à son tour : « Un ouvrage écrit dans le même but que celui-ci... » (Les Misérables, livre septième, l'Argot).
Considérant, d'une part, que cette locution rapide et brève est une image fausse ;
D'autre part, que toutes les images courantes sont destinées à s'user jusqu'à leur complet effacement,
On évitera, autant que possible, d'écrire dans le but ; mais il vaut beaucoup mieux l'écrire que d'alonger la phrase d'une seule syllabe pour dire autrement.
Malgré que.
a La mère du roi de Sardaigne s'appelle toujours la
ERREURS ET OUBLIS; REPENTIRS OU RÉCIDIVES 2l3
princesse de Carignan, malgré qu'elle ait épousé M. de Montléar. » C'est la duchesse de Berry qui parle ainsi dans une lettre citée par Chateaubriand, et l'autorité de cette personne royale nous est parfaitement indifférente. Mais, — ce qui est plus grave, — M. Brunot, en terminant son Histoire de la langue française, déclare que malgré que « est devenu usuel », et il en prend son parti. M. Faguet, de son côté, convient quelque part qu'il s'y habituera. Moi, jamais1.
Malgré quelle ait épousé est un lourd barbarisme qui a les deux vices rédhibitoires, la laideur et l'inutilité. On dirait la traduction embarrassée d'un étranger qui, sachant mal le français, substitue de gauches équivalents au mot qui lui manque. Au lieu que dans le but est plus bref que ses substituts, malgré que est plus long et paraît surtout plus long que tous les siens. Je ne patronne point encore que, qui est vieux et n'a jamais été joli ; mais quoique et bien que suffisent.
Prépositions absurdes.
La préposition à est à la mode. On ne dit plus : faire une chose d'avance, mais à l'avance] la faire de nouveau, mais la faire à nouveau : ce qui est, neuf fois
i. Il est bien entendu que malgré qu'il en ait, locution très autorisée, n'est point en cause.
sur dix, un contresens. Car à nouveau n'est point un simple synonyme de : encore une fois ; il dit davantage, il signifie qu'on recommence, qu'on refait entièrement un compte, un travail, une expérience, etc.
M. Brunot signale, dans un roman des frères Rosny, cette affectation prétentieuse : « La manie à tout généraliser... »
Notre savant historien dénonce, comme non moins absurde, la substitution pédantesque de en à dans : « Et la cloche du soir appelle en le vallon. » Ce n'est point un archaïsme, comme on le croit, c'est une sottise ; jamais, même au moyen âge, cela n'a été français.
Quoique, avec l'indicatif.
(V. p. 46, note i.)
Voici un exemple tout neuf à joindre au passage de Perrot d'Ablancourt, cité par Ménage.
Le sénateur Decrais, parlant, dans un cercle de Bordeaux, de certaines études théologiques qu'avait faites Gambetta, l'excusa spirituellement en ces termes :
« J'espère que pour cela, Messieurs, Gambetta ne passera pas pour un clérical à vos yeux, quoique, à vrai dire, il est bien peu de personnes qui puissent se flatter d'être à l'abri de ce reproche. »
C'est incorrect, évidemment ; mais l'indicatif passe, à la faveur de la parenthèse à vrai dire, à la faveur aussi
du fait que l'orateur affirme avec énergie ; la faute serait choquante sans ce vif accent affirmatif et surtout sans la parenthèse.
« Quatre prix de deux mille francs chaque. »
C'est au xvme siècle qu'on a commencé d'écrire, comme M. Camille Doucet, malgré l'opposition des puristes: « Ils coûtent un écu chaque ». M. Brunot, qui signale, t. VI, p. 83i, cette altération du français, la condamne dans sa conclusion (t. VIII, p. 802) en ces termes : « Chaque poui chacun se justifie par l'usage populaire. Est-ce une raison pour l'admettre? »
Je continue à ignorer profondément le principe en vertu duquel les historiens et les grammairiens tantôt déclarent qu'une locution est consacrée par l'usage et tantôt la condamnent malgré l'usage. Les grammairiens peuvent maintenir encore quelque prétention à légiférer ; mais les historiens?
Inversement, le xvie siècle disait volontiers chacun pour chaque : « Sur chacune lettre je poseray un grain de froment » (Rabelais). — « Si à chacune injure que me dit ma femme je lui donnais un coup de baston, il y a plus de dix-neuf ans qu'il ne serait nouvelle d'elle » (Noël du Fail). — « Les églises qui sont distribuées par chacune ville » (Calvin).
jiQ hécréations grammaticales et littéraires
Celui observé.
C'est une économie, comme toutes celles que permet Femploi des pronoms. M. Brunot l'autorise. Il raille les puristes qui trouvent monstrueux : « Celles connues sous le nom ». — « Choisir des deux sujets celui relatif h mes études ». Je veux bien accorder que ce n'est pas monstrueux, puisque ni la syntaxe ni la logique ne sont blessées ; mais je ne sais pourquoi cette ellipse, au lieu de donner un air serré au style, nous fait généralement l'effet d'une excessive négligence et, comme eût dit Montaigne, du relâchement le plus « esfoiré ».
Il y a des exceptions. Voltaire écrit, dans ses commentaires sur Corneille, à propos du vers 1/109 de Niconûde : « Seigneur, l'occasion fait un cœur différent » :
Faire, au lieu de rendre, ne se dit plus. On n'écrit point Cela vous fait heureux, mais Cela vous rend heureux, Cette remarque, ainsi que toutes celles purement grammaticales, sont pour les étrangers principalement.
Le pronom suivi de l'adjectif est visiblement meilleur ici que toutes les alonges qu'on emploierait pour l'éviter. M. Brunot nous informe, t. II, p. /j22, que ce tour était déjà usuel au xvic siècle, mais j'aurais voulu plus d'exemples; l'historien en cite un seul, tiré d'un autour sans éclat.
Du pluriel après avec, ainsi que, etc.
(V. p. 4a, Je texte et la note.)
Nous venons de lire dans Voltaire : « Cette remarque, ainsi que toutes celles purement grammaticales, sont pour les étrangers. » Construction un peu dure, mais autorisée et justifiable en beaucoup de cas. Je dois me rétracter purement et simplement, et avouer à M. André Beaunier que je me suis trompé en voyant une faute dans tous les pluriels de ce genre. Dans un article du Figaro, daté du 28 juillet 1906, ce critique judicieux a défendu avec générosité et avec esprit deux vers de Lamartine, que j'avais incriminés à tort :
Replaçons, dit-il, ces deux vers dans la phrase à laquelle ils appartiennent :
A l'angle d'un buisson, sous un tronc de charmille, Un jeune montagnard près d'une jeune fille Sur la même racine étaient assis tous deux, Seuls, n'ayant que le ciel et les bois autour d'eux.
La faute y est toujours, mais elle ne me déplaît pas ; la phrase a quelque chose d'hésitant, d'inquiet, comme l'âme alarmée de ces amoureux.
M. Beaunier remarque aussi, avec raison, que si la phrase de Voltaire : « Le comte Piper avec quelques officiers étaient sortis du camp », n'est pas correcte, les vers de La Fontaine ne le sont pas non plus :
2l8 RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
Le singe avec le léopard Gagnaient de l'argent à la foire.
Mais la vérité est que la prose de Voltaire et les vers de La Fontaine sont bons. Rabelais, comme La Fontaine, comme Voltaire, comme Lamartine, écrit : «Pantagruel avec toute sa bande entrèrent », et l'auteur du Petit Jehan de Saintré : « Saintré atout sa compagnie vinrent prendre congé du roi. »
Pléonasme de en, y, etc.
Très usité autrefois, même dans la langue classique. Non seulement Régnier écrit :
De la douce liqueur rosoyante du ciel
L'une en fait le venin, et l'autre en fait le miel;
mais Boileau avait mis dans son Discours au Roi (1672):
La diligente abeille Qui des fleurs qu'elle pille en compose son miel.
Il fit plus tard cette correction, qui peut servir à marquer la date où finit l'usage courant du pléonasme :
Qui du butin des fleurs va composer son miel.
Cependant Chateaubriand écrit encore (Mémoires d'Outre-Tombe,t. VI, p. 36): « Peu m'importait l'hôtel
ERREURS ET OUBLIS; REPENTIRS OU RÉCIDIVES 2ig
dans lequel on y élisait jadis les empereurs. » Quelle mauvaise affectation d'archaïsme ! Quelle nonchalance ou quelle pose, ô grand écrivain !
Le pont que j'ai passé dessus*
Ce tour populaire, qu'on peut rapprocher de la syntaxe anglaise: « the bed (that) I hâve slept in », le Ut que j'ai dormi dans, a son origine historique dans les phrases du type suivant citées au tome II du maître ouvrage de M. Brunot, p. Zî 24, et prises dans des textes du xvie siècle : « En Arabie, près la mer Rouge, il y a une fontaine, que si les brebis en boivent, elles muent de couleur. » — « Avez-vous point veu d'autres femmes que vous eussiez mieulx aymé coucher avec elles que avec la vostre? » Alfred de Musset, par une leste anacoluthe du même genre, s'écrie :
Car j'en sais une par le monde Que jamais ni brune ni blonde N'ont valu le bout de son doigt !
Les vers de de Musset.
Il faut dire : « les vers d'Alfred de Musset », ou : « les
vers de Musset ». La particule de doit Être régie par quelque chose. « Le comte de Vigny », « le baron de Barante » ; mais « Barante » ou « Vigny » tout court, s'il n'y a aucun mot précédent qui régisse de ou qui ait l'air de le régir.
L'éditeur des Mémoires d'Outre-Tombe nous donne des lettres de Chateaubriand signées : « De Chateaubriand ». Est-ce bien le texte? Ce de ne serait-il pas une addition du copiste prenant sur lui de corriger l'original ? Chateaubriand ou le vicomte de Chateaubriand devait signer : « Chateaubriand » . Bien que très vaniteux, il avait trop de véritable orgueil et il était trop bon antiquaire pour y manquer. Les comtes d'Haussonville n'ont jamais signé leurs articles de la Revue des Deux Mondes autrement que : « Haussonville ».
Faut-il excepter les monosyllabes? Je ne me représente pas un article de Cornelis de Witt, signé : « Witt». Eh bien alors, mettez le prénom.
De la ponctuation.
L'abus des tirets, substitués aux virgules et aux parenthèses, est une des plus agaçantes manies de la ponctuation contemporaine. Au lieu de traverser la phrase comme deux raies de lumière, nos tirets sont trop souvent semblables à des sabots de charrette qui ralentissent et embarrassent le train; ils rendent Décès-
saire une deuxième, une troisième lecture de ce qu'ils devaient éclairer vivement:
« Employant le vieux — mais toujours de circonstance — cliché, le mari simule un voyage. »
« Il est aimé, parce qu'il a été mis en prison pour un article, — voiià, chers lecteurs, à quoi ça sert, — de deux jeunes femmes. » (Propos littéraires, 3e série).
La virgule n'est pas toujours rendue inutile par la conjonction et : « Elle se brouille avec son fils Paul et Lucienne, sa fille, la quitte pour se marier. » (Pages libres du 12 décembre 1908.) Qui ne comprend d'abord que la mère est brouillée avec ses deux enfants? Il fallait ponctuer : « Elle se brouille avec son fils Paul, et Lucienne, etc.
Les leçons et l'exemple.
C'est, je crois, un fait absolument sans exemple, qu'un professeur de l'art d'écrire ait osé déclarer ceci dans la préface d'un de ses ouvrages : « Je n'ai apporté dans l'exposition de ce travail et dans la facture de mes phrases aucune prétention au style1. »
Quelqu'un louera peut-être ce beau renoncement, parce qu'il implique une foi vraiment solide en ce qu'on
1. Sur la différence théorique entre le style et la langue, et sur teur réduction pratique à l'identité, voyez notre conclusion, page
enseigne. Le maître qui peut s'exprimer ainsi nous donne à entendre que la matière de ses leçons a en soi une telle importance qu'elles n'ont aucun besoin de ce que le soin de la forme, l'art de bien dire, y ajouterait.
Mais l'instruction des apprentis se fait de deux manières : par les préceptes et par l'exemple, et l'on est généralement d'accord pour trouver que l'exemple agit plus que les préceptes. Est-il donc sans inconvénient que des leçons de langue soient données dans une langue barbare ?
« Loti fait des carnets de notes plutôt que des histoires unitaires et suivies. » — Cet « unitaire » appartient au même idiome que 1' « utilitaire » rencontré dans la Petite Gironde du 18 septembre 1905 : « Cette remarquable invention fait du phonographe mieux qu'un instrument de salon en le rendant à la fois utilitaire et pratique. »
« Daudet risque de demeurer un de nos auteurs les plus français. » 0 ciel ! l'affreux péril ! crions « cassecou ! » à l'écrivain qui s'expose à courir un « risque » pareil.
a L'art de l'antithèse consiste ainsi à faire deux pierres d'un coup, et ensuite, de chacune d'elles, dem encore. » Total: quatre. Mais n'est-ce pas déjà bien joli de faire un coup avec deux pierres, ou « deux pierres d'un coup ? »
Autres perles.
(V. pages 58, 9, 16, etc.)
Il vaut mieux ne point commencer, parce qu'il n'y a •jamais de raison pour mettre un terme au chapelet.
Les journaux (juillet 1908) sont remplis du voyage présidentiel. Ce qui fait la grande fortune de cet adjectif, c'estbeaucoup plutôt son emphase que l'avantage léger d'éviter la préposition de, par crainte des autres génitifs qui pourraient ajouter leur cascade au « voyage du président. » — « Le succès du voyage présidentiel » est plus doux à l'oreille que « le succès du voyage du président » ; mais il est surtout plus pompeux. « La calotte professorale» imprime un autre respect que « la calotte du professeur ».
Quelques adjectifs nouveaux, au lieu d'avoir une longueur majestueuse, sont des raccourcis amusants : « Un bachelier scindé ». — « Un philologue comparé », c'est-à-dire un maître de la philologie comparée.
Dans l'ordre des adjectifs, le second prix d'absurdité revient sans doute à : « la réputation dévastatrice du Rhône » ; et le premier, à : « la régression progressive du mal. »
\ j: ilez- vous des barbarismes? « M"e N... a auditionné hier à l'Opéra*. » Voulez-vous des impropriétés?
1. Noté par M. Albert Robert pour l'instruction des lecteurs d« Gironde du 2'6 juin iuoy.
« Nous garantissons la véracité du fait. » — « La dentition du cadavre était remarquable de blancheur. » La langue française est si généralement ignorée que le substantif denture peut rester inconnu des personnes même qui ne sont pas sans instruction. — « Ceci m'amène à signaler une préoccupation qui se traduit à chaque instant dans l'œuvre de Rambert et dont il est étrange qu'on ne l'ait guère relevée1. » C'est un critique obscur qui gâche ainsi la langue ; mais c'est un membre de l'Académie française qui répète son galimatias : « Les malheureux osaient se relever de la nature » (Paul Bourget). 0 immortel ! vous risquez — pour restituer à ce verbe son unique acception si ridiculement faussée tout à l'heure — vous risquez de perdre par vos nombreux péchés littéraires le nom de bon écrivain français. Respectons la langue nationale ; mais le respect n'est pas assez : il faut avoir pour elle l'adoration, le culte, dont toute chose sacrée doit rester l'objet. Et vous êtes les prêtres de cette divinité, ô académiciens, chargés de conserver notre langue immortelle ! C'est vous qui en avez, a dit Sully Prudhomme5,
la prudente et flexible tutelle...
Cette langue est loyale et l'univers l'honore : Sans rivale naguère elle illumine encore Les débats solennels entre les nations.
Son cristal transparent l'ait les pactes honnêtes.