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I. Remarques sur la langue française, t. I, p. f\2i

Stapfer. — Récréations. i5

Est-il exact qu'on dise en Normandie : « Il faillira», pour: Il faudra? Le fait est que Rabelais et Palissy écrivent: « Wfailloit », pour: Il fallait. « Désirant plus qu'il ne lui failloit. » — « Il le failloit lyer de chaisnes. » — « Wfailloit jouor des couteaux. » M. Bastin, qui fait, comme M. Brunot, cette remarque1, observe avec justesse que le sens de être nécessaire découle naturellement de celui de manquer. « Vos parents vous donnent tout ce que vous pouvez désirer, que vous faut-il encore?» signifie indifféremment: Que vous manque-t-il ? et : Qu'avez-vous besoin d'autre chose?

Ablatifs absolus.

Dans un roman-feuilleton, médiocre d'ailleurs, je rencontre cette jolie phrase : « Le soir, tout mon petit monde autour de moi, je faisais des récits et des contes. » Voilà les tours vraiment précieux que les amateurs de bonne langue devraient conserver avec un soin jaloux. Ces ablatifs absolus, sans verbe, surtout sans le grognement sourd du participe présent, sont un charme :

L'alouette à l'essor, le maître s'en vint faire Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire,

i . Précis de phonétique et rôle de l'accent latin dans les verbes français. — Histoire de la langue française des origines à igoo, t. Il, F. 356.

a dit La Fontaine ; et Massillon, avec non moins de grâce : « Les premiers pas que l'on fait dans la voie de Tiniquité, on ne marche que sur des fleurs. »

La forme ordinaire de l'ablatif absolu en français est le participe présent ou le gérondif. Elle est moins légère, mais peut plaire encore, lorsque Rabelais, par exemple, parlant de la cuisine des moines, nous montre ce que la qualité du bœuf bouilli gagnait à leurs habitudes matinales : « Plus matin se levans, plus tôt estoit le bœuf au feu. » Rotrou a dit :

S'agissant de se battre, Ulysse est toujours lent.

Ce gérondif est lourd. Bossuet aggrave ou, si l'on veut, atténue la lourdeur par une anacoluthe risquée : « Il y a un Dieu au ciel qui nous ayant déclaré qu'il nous demandera compte, à son jugement, des paroles inutiles, quelle justice ne fera-t-il pas de celles qui sont outrageantes et malicieuses ? »

Le xvne siècle aimait l'ablatif absolu du verbe être et surtout de l'impersonnel y avoir au participe présent : a Callicrate avait une qualité dangereuse pour un ami, étant certain qu'il n'aimait pas moins à faire croire où il était aimé qu'àTètre » (M"ede Scudéry). — « Enveloppez-vous la tête, n'y ayant rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles. »

Un grand critique contemporain, adorateur du xvne siècle, affecte d'écrire ainsi ; mais il n'a été singé que par un seul disciple, n'y ayant rien, dans toute la caco-

phonie française, qui ressemble plus que ce braiemcnt au chant mélodieux des « bestes arcadiques ».

Anacoluthes du participe présent.

(V. pages 44, 59.)

Voici, pour amuser le lecteur, d'autres exemples assez plaisants de cette tournure abusive, dont on peut rapprocher aussi les textes de Flaubert, de Regnard, de Lesage, de Corneille, de Voltaire, cités au chapitre iv, et un texte de Piousseau cité dans le présent chapitre, p. 207, à propos du solécisme d'Esterhazy.

Rabelais écrit : « Huschant en paume je me rendray à vous », c'est-à-dire: J'accourrai à l'appel que vous ferez en sifflant de la bouche appuyée contre votre main. » Gommines a mieux encore : « L'artillerie tua un trompette en apportant un plat de viande. » C'est le trompette qui, recevant un boulet dans le creux de l'estomac, tomba roide mort sur sa viande ; ce n'est pas, comme on pourrait d'abord se le figurer, qu'on eût chargé le canon avec un gigot. « La Muse, en dormant, m'enseignait ses mystères », écrit Régnier. C'est le poète qui dort, non la Muse. Molière, de même : « 0 Dieu 1 la belle proie à tirer en volant ! » (L'Étourdi, vers 21 5). Un exemple extraordinaire dame le pion à tous les autres et me paraît couronner tout, comme le

comble de l'anacoluthe. C'est un passage de Ronsard dans le Discours des Misères de ce temps :

Jupiter, Un jour, estant gaillard, choisit pour son amie Dame Présomption, la voyant endormie Au pied du mont Olympe ; et, la baisant, soudain Conçut l'Opinion, peste du genre humain.

L'image que présente à nos yeux cet accouplement et sa suite est confuse. Or, « la clarté est, en écrivant, une des formes de la probité », a dit M. Michel Bréal, p. 221 de son Essai de Sémantique. — Je cite peutêtre trop d'exemples, mais l'appétit vient en mangeant.

Accord du participe passé.

(V. pages 3g, i38, etc.)

Le savant auteur du traité de grammaire historique intitulé Le verbe et les principaux adverbes dans la langue française, M. Bastin, de Saint-Pétersbourg, voudrait qu'on écrivît désormais : « Ces lettres, je les ai reçu et les ai lu avec plaisir. » Il nous affirme qu'il est d'accord, en cela, avec les historiens et grammairiens Ayer, Darmesteter, Clédat, Michel Bréal, Gaston Paris, Delboulle, Louis Havet, Brunot, Crouslé, Marty-Lavaux, Antoine Thomas, Camille Ghabaneau, etc. (pages 161 et suivantes).

Quelle horreur ! J'espère qu'il se trompe sur cet accord parfait, et que celui du participe passé ne va pas céder tous ses droits à l'invariabilité pure et simple. M. Michel Bréal aurait-il oublié la charmante apologie qu'il fit un jour de Ye muet, « cette bulle d'air sonore qui donne à notre langue tant de charme, de légèreté et de douceur1? »

J'ai reconnu d'ailleurs et j'avoue encore qu'il y a des cas embarrassants. Les verbes laisser, voir, faire, et tous ceux du même genre qui s'unissent dans la construction de la phrase au verbe principal, en produisent un assez grand nombre. « Ces poulets, je les ai fait manger par nos convives. » Fait, sans l'accord : nul doute, puisque les est de toute évidence complément direct de manger, le seul verbe qui puisse régir les poulets dans la phrase. Mais, si je raconte qu'on a donné aux poulets leur pâture, dois-je écrire : Ces poulets, je les ai faits manger et boire, ou fait ? Il y a doute. La logique veut faits ; mais on tolère et même on approuve que le goût écarte cet s comme peu utileet comme très pédant.

Voici une distinction qui paraissait claire : La maison que j'ai vu construire ; — La maison que j'ai vue tomber. J'ai vu construire la maison, mais j'ai vu la maison tomber. Il semblait évident que maison est régime de construire dans le premier cas, el de voir dans le second. M. Michel Bréal prétend aujourd'hui que « dans les deux cas la syntaxe est la même », que

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