Revue des Deux Mondes du i*r décembre i88q
a pour régime l'infinitif et doit rester invariable. » Je le regrette, si c'est vrai ; si ce n'est qu'une « opinion probable », je m'en tiens à la bonne vieille différence, — si lumineuse, — du verbe actif construire, qui a un complément direct, et du verbe neutre tomber, qui n'en peut pas avoir. Cependant, je ne fais pas la sourde oreille à la « preuve » fournie par le savant grammairien que l'accord est superflu, lorsqu'il nous demande si nous oserions faire sentir Y s dans cette phrase : « Les vaisseaux que j'ai vus arriver? » Il faut convenir que ce serait un pédantisme, analogue à celui des acteurs qui font prononcer à Don Diègue : « Meur-z-ou tue » , — pour bien montrer qu'ils savent leur grammaire et leur orthographe. Mais de même qu'on doit écrire meurs avec un s, bien qu'il ne faille pas le prononcer, est-ce une raison, parce qu'on ne prononce pas Ys de vus, pour le supprimer à l'écriture ?
« Je te plains de n'être qu'un méchant idolâtre, dit Àtala à Chactas, mamère m'a fait chrétienne » : c'est probablement le texte de Chateaubriand ; mais on lit aussi dans quelques éditions : « Ma mère m'a faite chrétienne.» Une analyse un peu subtile peut-être, claire cependant et logique, pourrait attacher à ces variantes des sens différents. « Ma mère m' & faite chrétienne», c'est-àdire : Je suis née chrétienne d'une mère chrétienne. « Ma mère m'a fait chrétienne », entendez: Je dois d'être chrétienne aux leçons de ma mère. — « Mes fils étaient bons quand je vous les ai confiés ; vous les avez rendu méchants. » — « Mes fils étaient méchants quand je
vous les ai confiés ; vous me les avez rendus aussi niéchants qu'ils Tétaient. »
Je persiste à trouver, dans ces distinctions délicates un des meilleurs exercices que Ton puisse proposer à l'intelligence des enfants ; n'est-ce pas le premier apprentissage de l'esprit critique ? Oh ! les bonnes analyses grammaticales ! c'était autrefois le devoir scolaire par excellence. Elles sont tombées en désuétude dans les classes : de là viennent les pires scandales de l'orthographe contemporaine.
Commencez par une solide instruction primaire, et puis émancipez-vous, mais comme s'émancipent les versificateurs prudents qui, en s'écartant des règles classiques, prennent désormais pour maître, selon l'excellent précepte de Banville, « leur oreille délicate » , et soumettent d'autant plus sévèrement leur liberté à ce maître nouveau qu'ils ont secoué tous les anciens jougs.
Fixer quelqu'un.
Un apologiste de cette locution m'écrit: a fixer quelqu'un peut se défendre ; c'est immobiliser quelqu'un dans la chambre noire de son œil, comme le photographe qui dit : Ne bougez plus... »
Le fait est que Rousseau ne nous choque pas quand il s'exprime ainsi, fortement : « Après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m'aperçois
qu'il (Hume) me fixe comme il lui arrivait souvent, et d'une manière dont l'idée est difficile à rendre. Pour cette fois, son regard sec, ardent, moqueur et prolongé, devint plus qu'inquiétant. Pour m'en débarrasser, j'essayai de le fixer à mon tour... Où, grand Dieu! ce bonhomme emprunte- t-il les yeux dont il fixe ses amis ? »
Si j'étais que de vous.
M- Faguet, dans la Revue du Ier avril 1909, propose une ingénieuse explication de ce gallicisme bizarre :
« Que, dans cette locution, veut dire quelque chose, comme dans celles-ci, très françaises: « Nous n'avons « désormais que craindre de sa part » (Corneille), c'està-dire : « Nous n'avons pas quelque chose à craindre ». — « Surpris, ravi, confus, je n'ai que repartir » (Corneille), c'est-à-dire : « Je n'ai pas quelque chose à repartir. » — « Il ne pouvait que dire, sans odorat » (La Fontaine), c'est à savoir : « Il ne pouvait pas dire quelque chose. » Nous disons encore : « Il ne sait que « dire. »
« Donc que signifie quelque chose. Quant à que de, « si j'étais que de vous » signifie: « Si j'étais quelque « chose de vous », et « si j'étais de vous », c'est la même chose, avec ellipse de que.
« Mais pourquoi disait-on : « Si j'étais quelque chose a de vous », au lieu de : « Si j'étais vous ? » Par adou-
cissement, par euphémisme de politesse. « Si j'étais « vous » est brutal. Je ne dois pas me figurer comme étant vous complètement; je dis: « Si j'étais quelque « chose de vous. » En somme : « Si j'étais que de vous » signifie: « Si j'étais un peu vous, si j'étais vous en « quelque manière. » Voilà mon explication hasardeuse, mais que je hasarde. »
L'explication est si jolie, d'une si spirituelle clarté, qu'elle a tout l'air d'être vraie et je la tiens pour telle.
M. Faguet plaide aussi pour les entrechoquements de qui et de que dans les phrases du genre de celle-ci (p. 61) : « Un jeune garçon qu'on lui disait qui avait un beau naturel. » Je n'ai pas attendu son apologie pour me sentir de plus en plus d'indulgence et même d'attrait pour cette tournure. Déjà, p. 86, j'avais dit combien je préfère : « des opéras qu'elle attend toujours qui soient reçus » à : « des opéras dont elle attend toujours la réception par... », qui est horrible. Ce qui est toujours gauche et lourd en français, ce sont les substantifs abstraits, les participes présents (p. 87, a54) et les propositions infinitives qu'on croit qui allègent la phrase et qui la rendent, au contraire, si affreusement pesante; mais les chocs du pronom relatif et de la conjonction peuvent avoir leur grâce. Quoi de plus charmant, dans son embarras même, que cette question de Marianne à son père, dans Tartufe :
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
Qui me touche le cœur et qu'il me serait doux
De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
Nous verrons si c'est moi que vous voulez qui sorte,
dit Alceste excellemment. Le tour était tombé en désuétude, mais non pas absolument aboli, quand MM. Brunetière et Faguet l'ont restauré. Il n'est pas très rare de le rencontrer au xviiie siècle. « Je demande une grâce que je crains qu'on ne m'accorde pas » (Montesquieu). — « Voici cette épitre qu'on prétend qui lui attira tant d'ennemis » (Voltaire).
Et, au xixe siècle, il n'y a pas seulement Brunetière et Faguet. J'aurais dû me rappeler que Victor Hugo m'a dit lui-même : « Je sais ce qui est bien et ce qui est mal ; mais je suis faible, j'ai conscience de ma faiblesse, et en moi seul je ne trouve pas la force de faire ce que je sais qui est bien » (Victor Hugo à Guernesey, Souvenirs personnels, p. 76).
De la négation ni.
Il n'y a qu'une négation, qui est ne. Cela dit, redit, et bien entendu, reconnaissons, une fois encore, qu'il y en a d'autres, et d'abord pas et n'en (voy. pages 82, 137, etc.)
Non et ni sont la négation ne elle-même, avec d'autres désinences. Peut-on les employer simultanément sans qu'il y ait double négative? Je le pense, bien que
certains puristes, rigoureux à l'excès, reprochent à Musset d'avoir écrit, en parlant des préfaces :
Moi qui n'en lis jamais ! ni vous non plus, je crois.
La faute — s'il y a faute — est extrêmement légère, surtout sous la plume d'un poète". Mais, comme la femme de César ne doit pas même être soupçonnée, peut-être un grammairien, tel que Darmesteter, auraitil mieux fait, en citant ces mots de La Bruyère : « Je ne vois pas par où beaucoup l'emporte sur moult », de ne pas mettre en note : « Ni nous non plus. » Nous non plus suffisait et semble un peu plus correct. Je ne crois pas d'ailleurs, encore un coup, que la négation, en se répétant, se détruise nécessairement elle-même. Ce redoublement n'est, en somme, qu'un très véniel pléonasme. M. Bourciez écrit, comme Darmesteter et comme Musset : « La syntaxe est ce que l'usage l'a fait, et nous n'y pouvons rien, ni non plus aucun ministre de l'Instruction publique. »
Quant au savant et spirituel critique qui s'est permis d'écrire quelque part : « Renan a parfaitement vu, ou cru voir, que la morale n'était pas objet ou matière de science, ni ne l'enseigne, ni y conduit », et ailleurs, à propos de l'unité chez les tragiques grecs : « C'est parce que, précisément, ni ils ne la cherchent, ni ils la repoussent, que dans leur théâtre tantôt on la trouve et tantôt on ne la trouve pas », — cette syntaxe, très particulière, n'a son modèle ni chez les cuisinières, ni chez les précieuses, ni chez Bélise, ni chez Martine, ni
chez les poètes, ni chez les grammairiens, ni chez les philologues ; elle ne procède d'aucune science de la bonne langue française, ni ne l'enseigne ni y conduit.
Du ne explétif ou euphonique et du « désir négatif ».
Je ne veux plus mêler de latin à cette question. Le latin est comme le sabre de M. Prudhomme, qui servait à défendre nos institutions et, au besoin, à les combattre, puisqu'on l'allègue tantôt pour justifier l'emploi du ne : timeo ne veniat « je crains qu'il ne vienne », et tantôt pour le condamner : doctior est quam putas, « il est plus savant que vous ne pensez ».
Mais, pour le plaisir des personnes qui savent l'espagnol, je citerai l'intéressant post-scriptum d'une lettre écrite par un professeur de cette langue, M. Gavel, et qui m'a été adressée, le il\ février 1908, au sujet de mon chapitre iv publié d'abord dans la Revue universitaire :
A propos de l'emploi de ne après les verbes exprimant la crainte, il est bien certain que l'emploi de ce ne n'est peutêtre pas très logique, puisque ce qu'on craint c'est que telle ou telle chose arrive, et non pas qu'elle n'arrive pas. Toufois ce ne s'explique, selon moi, d'une façon très simple ; quand on dit « Je crains que l'enfant ne se coupe » , cela veut dire : Je crains que l'enfant se coupe et je désire qu'il ne se coupe pas. C'est sans doute pour exprimer le désir négatif
qu'implique la crainte, qu'en français on a pris l'habitude (que le peuple perd d'ailleurs de plus en plus) d'ajouter ce ne.
Il faut bien, en tout cas, que l'emploi de ce ne, bien qu'illogique, repose sur une tendance assez naturelle ; car il n'est pas, comme on le croit souvent, particulier au français seul. En espagnol ancien, l'emploi d'une négation explétive après les mots exprimant la crainte (ou môme l'empêchement) était absolument courant. Dans les classiques espagnols, des tournures du genre de celle-ci, que je relève dans Cervantes, sont extrêmement fréquentes:
« Nunca se apartava délia la gitana vieja, hecba su Argos, temerosa no se la despabilassen y traspusiessen. — La vieille gitane ne s'éloignait jamais d'elle, se faisant son Argus, craignant qu'on ne la lui séduisît et la lui fit disparaître. »
Voici un autre exemple, après un mot exprimant empêchement, tiré du même Cervantes :
« el ha de ser mi esposo, y justos y honestos impedimentos han estorbaclo que aun hasta ahora no nos habemos dado las manos. — Il doit devenir son époux, et de justes et honnêtes obstacles ont (seuls) empêché que jusqu'à maintenant nous ne nous soyons encore donné la main. »
Dans ce dernier exemple, on voit nettement qu'il y a quelque chose de sous-entendu, car le verbe qui est accompagné de no est à l'indicatif (habemos). La phrase serait tout à fait correcte si l'on disait :
« justos y honestos impedimentos lo han estorbado y han hecho que aun hasta ahora no nos habemos dado las manos. — De justes et honnêtes obstacles l'ont empêché et ont fait que jusqu'à maintenant nous ne nous sommes pas encore donné la main. »
Seulement, dans ce cas particulier, si l'on construisait ainsi, la phrase serait très correcte, mais plus lourde.
Ces considérations sur le désir négatif, — aussi justes
qu'ingénieuses, — sont confirmées par notre grande autorité, par M. Ferdinand Brunot, dans sa grammaire historique de la langue française et surtout dans son Histoire de la langue française des origines à igoo, chefd'œuvre dont je ne veux pas prendre congé sans remercier hautement son auteur pour toute l'instruction que j'en ai tirée.
Après certains comparatifs, comme aussi après craindre, empêcher, défendre, etc., la particule ne est l'expression anticipée d'une pensée négative.
Quand l'auteur de la Chanson de Roland dit d'un messager qui court : « Plus est inels que n est oisels ki volet », il pense que, comparé au coureur, l'oiseau n'est pas rapide. — On lit, dans les Quinze joies de Mariage : « Pour eschiver qu'// ne soit pas pris, il se retrait en ung chasteau. » Il est évident que si l'auteur avait préféré dire : « Pour esquiver qu'il soit pris », la phrase serait au moins aussi claire et la syntaxe aussi bonne ; mais le bonhomme souhaitait si fort de ne pas être pris qu'une telle anxiété se fait jour dans la construction de sa phrase, et voilà le « désir négatif ». Beaucoup de négations, quelquefois redoublées, qui littéralement devraient signifier le contraire de ce qu'elles veulent dire, procèdent de cette préoccupation de l'esprit que l'idée négative obsède. « Miles, dit Guinemans, vous errez follement, Qui aies as puceles parlant ne devisant. » Milon ne devrait pas jaser avec les demoiselles : de là, ne préféré à et, qui, d'ailleurs, suffirait.— a Je vous défends de ne jurer du tout », dit Calvin.
Une ordonnance du gouvernement de Genève, 29 avril i5/|6, porte: « Item il sera défendu à tous de non jurer ou blasphémer le nom de Dieu. »
L'inventeur du sonnet défendit, selon Boileau, qu'un vers faible y pût jamais entrer, « ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer » . Il paraît que Boileau avait mis d'abord: « /l'osât s'y remontrer », redoublement qui faisait deux fois ressortir la négation implicite du se s.
Quand Pascal écrit : « Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur », et répété serait, sans aucun doute, plus correct ; mais, chez Pas cal, la pensée et la passion emportent la forme, à tel point que ni s'empresse de nier avec violence que l'homme soit capable de quelque chose de bon.
Inversement, quand l'affirmative est attendue, ne disparaît de certaines phrases où une correction rigoureuse réclamerait sa présence. Serait-ce cette attente de l'interrogateur qui justifie la forme suivante d'interrogation : « Avez-vous point ouï parler du lévrier de Monsieur de Meusles? » (Rabelais). — « Suis-je pas votre frère? » (Racine). — « A-t-il pas sa France très chrétienne? » (Victor Hugo).
Dans son vif et bel article contre la Simplification de la syntaxe française, M. Edouard Bourciez écrit :
Je me refuse, et très nettement, à admettre que l'emploi de la négation devienne facultatif dans les propositions qui (urinent le second terme d'une comparaison... Une pluase
telle que : Vannée a été meilleure qu'on l'espérait sonne tout bonnement comme un solécisme à mon oreille... Ne, aussi vieux que la langue, se trouve déjà dans nos tout -premiers textes... Tour original, puisqu'il dénote un travail psychologique, une certaine façon de comprendre les choses ou tout au moins de les présenter...
J'aime cette chaleur de conviction ; mais je préfère encore l'hésitation pleine de sagesse et de modestie, que Vaugelas a montrée à propos des deux formes : N'ont-ils pas fait ? et : Ont-ils pas fait ?
Tous deux sont bons pour exprimer la mesme chose. Car, comme nostre langue aime les négatives, il y en a qui croyent que l'on ne peut pas dire ont-ils pas fait ? et qu'il faut tousjours mettre la négative ne devant, et dire ri ont-il pas faiO Mais ils se trompent, et il est d'ordinaire plus élégant de ne la pas mettre. Depuis, m'en estant plus particulièrement informé de diverses personnes très sçavantes en nostre langue, je les ay trouvé partagées. Tous conviennent que l'un et l'autre est bon, mais le partage est en ce que les uns le tiennent plus élégant sans la négative, et les autres avec la négative (Remarques sur la langue française, t. I, p. 342).
Voilà une modération charmante ; je la goûte et l'admire jusque dans les formes d'une syntaxe un peu incertaine que j'ai soulignées, et je voudrais qu'elle m'eût toujours servi de leçon et d'exemple dans ce dernier chapitre et dans tout cet ouvrage I
Stapfek. — Rccrcu lions.