‹ Récréations grammaticales et littérairesChapitre 23 sur 25 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Bien écrire, est-ce une qualité encore appréciée aujourd'hui ?

Faisons d'abord une distinction. S'il s'agit d'oeuvres d'imagination et d'art pur, — romans, poèmes en vers ou en prose, pièces de théâtre, — il semble que la question de forme continue d'avoir assez d'importance. Le public paraît vouloir préférer le bon style au mauvais, bien qu'il se trompe fort sur les éléments qui les constituent l'un et l'autre, et la critique ne peut guère éviter de faire toujours une place considérable, dans ses jugements sur les artistes littéraires, à l'appréciation du talent d'écrire proprement dit.

Mais dans tout le reste de la littérature, partout où la satisfaction esthétique n'est pas la fin suprême de l'écrivain, moins préoccupé du beau que de l'utile et du vrai, bien écrire est si peu resté la gloire principale des auteurs, qu'il n'y a presque pas d'exagération à dire que c'eut devenu plutôt une mauvaise note.

2^f\ RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTERAIRES

On ne cloutera plus de cette vérité si l'on prend la peine de lire ce que, vers Tannée 1900, le critique littéraire attitré d'une importante revue osait écrire dans une langue médiocre comme sa pensée :

Le style et l'application au style sont une preuve de médiocrité intellectuelle des écrivains. Preuve de médiocrité intellectuelle des hommes, le prix que ceux-ci attachent encore au style. Ils s'attardent à la forme par inaptitude à pénétrer jusqu'à la réalité... Oui, le temps viendra où, pour l'humanité plus intelligente, les œuvres vaudront indépendamment du style et dureront sans lui. Alors le style ne sera point l'élément principal par quoi peut se constituer pour la foule la personnalité d'un écrivain. Et même, on peut espérer que les écrivains perdront toute personnalité, etc.

Quel pauvre langage ! mais quelle juste revanche, qu'une si grande sottise ne soit pas dite en bon français ! Il faut surmonter le dégoût qui nous ferait d'abord « mettre au cabinet » ce verbiage nauséeux, pour le critiquer sans émotion comme un curieux symptôme de la mentalité contemporaine, pour l'honorer même d'un effort consciencieux d'estime comme devant contenir un semblant de vrai à la faveur duquel l'erreur énorme s'est glissée. Cherchons cette ombre de vérité.

Cbez les hommes qui pensent comme chez ceux qui ne pensent pas, le mépris du style est très généralement répandu, car il peut venir aussi bien d'une estime aveugle, absurde et fausse pour la pensée que d'une grande indifférence pour la pensée. Quand on dédaigne

de bien écrire parce qu'on ne se soucie pas de bien penser, le cas ne présente aucun intérêt ; mais l'erreur des idéalistes comme des réalistes, qui négligent l'expression en vertu de leur amour même pour l'idée ou pour la chose qu'ils expriment, est un phénomène moins banal. Dans ces mortels plus rares, je vois des gens pressés, frappés de la rapidité des heures, de la brièveté de la vie, et qui n'ont pas de temps à perdre. Ils sont philosophes à leur manière. Ne leur faisons pas l'injure de les confondre avec ceux qui écrivent vite et beaucoup pour gagner de l'argent ; ces scribes-là sont de l'autre catégorie, celle dont je viens de dire qu'elle n'a rien d'intéressant; mais nos hommes ont une doctrine, — réfléchie ou inconsciente, — qui vaut la peine qu'on la réfute.

Les choses qui valent assez par elles-mêmes pour n'avoir aucun besoin d'une forme soignée sont d'abord tous les faits, probables ou certains, qui nous intéressent vivement. Les bulletins de santé, les télégrammes, les documents, les statistiques, les comptes, les lettres d'affaires, les transactions commerciales, les faits divers, — crimes, gens écrasés, accidents mortels, catastrophes privées ou publiques, <•— et généralement tous les grands et petits événements contemporains peuvent se contenter de leur seule importance matérielle. Les sciences aussi, dans la partie purement technique de leur exposition, se passent de tout secours littéraire. L'homme pourrait vivre en société, comme d'autres animaux, sans littérature et sans art ; reconnaissons même que, sans littérature, il peut s'élever infiniment au-dessus des bêtes, étendre

son empire sur la nature, dompter et façonner la matière par l'intelligence.

Plus le but que vise l'homme est pratique et utile, moins il songe et doit songer à l'ordre du beau. Je n'ai pas étudié 1 espéranto ; je crois bien volontiers que cette langue internationale est une invention très heureuse qui rendra de plus en plus faciles les relations des peuples ; mais, à tort ou à raison, je me figure qu'elle ne peut servir qu'à proférer des choses immédiatement nécessaires, à traduire des idées toutes positives, autrement dit, qu'elle est sans usage esthétique, sans beauté dans la forme, et voilà pourquoi, lettré incorrigible, je ne suis point curieux de l'étudier. Car j'ai le culte, — religieux ou superstitieux, — de l'art littéraire, qui, pour moi, commence au point où il ne suffit pas de dire une chose vraie ou réelle pour nous rendre attentifs et nous intéresser, mais où il faut la dire d'une certaine façon. Et cette heureuse nécessité s'impose à partir du moment où la chose n'a pas toute son évidence et tout son prix en soi, mais où elle emprunte une partie essentielle de sa force, de sa clarté, de sa valeur à l'esprit ingénieux qui la revêt d'une forme.

Or, cet achèvement essentiel que la vérité doit au talent est précisément ce qui constitue le grief principal des contempteurs de l'art littéraire. La forme, disent-ils, emporte le fond dans votre rhétorique; la réalité disparaît derrière un prestige trompeur. La sauce que vous ajoutez au fait ou à l'idée, pour nous servir un plat agréable, escamote le solide, nous donne le change sur

la chose même en lui substituant un jeu de l'esprit. Vos rhéteurs répètent tous que, par une soigneuse recherche de l'expression, l'écrivain pénètre davantage au fond de sa pensée: erreur et mensonge ! il la dénature, il l'altère, il la fausse. La vérité est figurée nue, parce qu'elle n'a pas besoin de toilette ; elle est ou elle n'est pas.

Telles sont les raisons, — si ce n'est pas faire trop d'honneur à la paresse que de lui prêter une doctrine, - — telles sont les raisons philosophiques d'écrire mal, ou, plus pertinemment, de mépriser, de négliger, de tenir pour frivole et pour vain l'art d'écrire. Je ne crois pas qu'une doctrine si subversive de toutes les antiques traditions finisse jamais par régner absolument et sans conteste ; mais il est trop certain qu'elle fait, tous les jours, des progrès alarmants.

Le triste idéal serait réalisé par cet « état scientifique » du monde, dont l'humanité civilisée se rapproche assez, depuis un siècle, pour que des rêveurs le croient possible et pour que de mauvais philosophes l'espèrent. Alors l'esprit humain, sûr de toutes ses méthodes, accroîtrait sans tourment, sans angoisse la somme de son savoir par une suite ininterrompue et rectiligne d'acquisitions constantes, régulières et certaines. Il n'y aurait plus personne pour trouver, — avec Montaigne, avec Lessing, — un plaisir plus noble et plus fin à la chasse qu'au butin et à la conquête. La métaphysique, la théologie, la religion, qui sont des recherches de la vérité, périraient naturellement, puisque la vérité serait découverte

et que l'esprit nagerait en pleine certitude. La haute éloquence, celle qui plane dans une sphère d'espérances et d'idées supérieures aux inlérêts du monde présent, n'aurait plus aucune raison d'être. L'art ne disparaîtrait peut-être pas tout entier : on pourra continuer à jouir des représentations scéniques, pittoresques, narratives de la vie réelle ; mais quand l'intelligence baignera dans la clarté, quels pourront être le sens et l'objet de la grande poésie lyrique ou de la musique sacrée, qui traduisent, Tune et l'autre, les aspirations infinies de l'âme?

Si l'histoire, si une certaine philosophie, si l'esthétique et la critique littéraire subsistent, ce sera au prix d'une révolution radicale qui changera leur fond avec leur forme. D'une manière générale, la matérialité du fait, de la chose réelle, comme la nécessité de l'ordre à suivre, se substituera de plus en plus à l'idée, à la pensée, ainsi qu'au libre exercice de l'esprit.

L'étrange acharnement que montrent certains géomètres, enragés de rigueur scientifique, fourvoyés dans les sentiers des lettres, à nous envier notre amusement intellectuel le plus délicat en voulant soumettre au mécanisme d'une méthode inflexible la critique littéraire, aurait, hélas, sa récompense si jamais nous perdions dans ce charmant domaine la précieuse liberté de l'erreur.

L'histoire, dans l'antiquité classique, était sciemment une œuvre d'art ; les historiens ne pouvaient ignorer la part prépondérante de leur génie inventif dans des récits presque pareils à ceux des poêles, où ils racontaient

les faits en les pliant aux convenances de la composition littéraire, et où ils fabriquaient de toutes pièces les discours prêtés par eux aux héros du drame. Les modernes, très judicieusement, ont supprimé les discours fictifs, ils ont fait profession d'être de vrais historiens et des historiens vrais, ils se sont piqués d'une exactitude de plus en plus rigoureuse ; mais ils ne purent commencer à en mériter le nom qu'à partir du jour où ils renoncèrent à toute ingérence de la littérature et de la philosophie dans leur travail. Aussi longtemps que le narrateur coordonne les faits et que le penseur les explique, il est impossible que nous les voyions tels qu'ils furent. L'histoire arrangée, — c'est-à-dire faussée, — demeure soit une leçon politique et morale, soit une œuvre d'art. L'esprit est souverain ; dès qu'il entre dans l'œuvre et se mêle d'y toucher, ii prend la part du lion. C'est pourquoi la science vraiment objective l'écarté et réduit l'histoire aux purs documents, aux premières données, à la matière brute. L'érudition la plus sèche suffit et mérite seule quelque confiance.

La disgrâce de ce qu'on appelait jadis les belles-lettres n'est nulle part plus sensible que dans la réforme hâtive et confuse des éludes universitaires. Le zèle qui dévore les novateurs, est de proscrire la littérature, et, sur la place nettoyée, balayée, d'introniser la science. On a successivement chassé des lycées (. . .mais je ne prétends pas qu'on ait toujours et sans réserve eu tort) les vers latins, le discours latin, le discours français proprement dit. La classe de rhétorique ne porte plus ce nom, devenu trop

2 5o RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTERAIRES

compromettant pour des élèves et pour des professeurs voués aux études sérieuses. L'art patient de penser, de composer et d'écrire cède la place à l'empressement fiévreux d'accumuler des connaissances réelles sur tous les sujets. A l'âge où les jeunes gens, ne pouvant avoir encore un savoir original, devraient faire de longues analyses et de courts essais littéraires, on leur offre, aux examens de licence, une espèce de prime en les encourageant beaucoup trop tôt à de prétendues recherches d'érudition qu'on nomme pédantesquement des thèses et qui ne sont, bien entendu, que des plagiats stériles, de pauvres compilations de seconde main.

Le scribe que j'ai cité au début de ce chapitre dit, dans sa langue médiocre, une grande vérité : c'est que « le style est l'élément principal par quoi peut se constituer la personnalité d'un écrivain. » En bon français la meilleure expression qu'ait reçue cette idée est la phrase célèbre de Buffon, que les citations banales défigurent: « Le style est l'homme même », ou, selon une variante, « de l'homme même », à la différence des faits, des inventions, des découvertes, — matière de la science, — qui, étant extérieurs à la personne, peuvent aisément lui être enlevés et attribués à autrui. Or, dans a l'état scientifique du monde », les groupes sociaux garderaient seuls leur importance ; les individus, pui néant, n'auraient d'autre soin ni d'autre ambition que de faire circuler par les véhicules les plus rapides leurs connaissances et leurs idées ; serviteurs utiles et mo-

destes de la communauté, ils se moqueraient bien d'écrire mal.

La doctrine du renoncement littéraire et de l'activité collective tout entière vouée au service de la société, qui seule vit et subsiste, ne peut ni émouvoir, ni toucher, ni même intéresser personne dans l'immense multitude des morts vivants qui n'ont jamais songé qu'ils avaient peut-être une âme capable de durer, et que le style, — où l'écrivain met son empreinte et sa signature, — est la forme la moins hypothétique de cette survie possible l. Mais le petit nombre de ceux qui, sans peut-être avoir analysé la raison profonde d'écrire bien, tiennent instinctivement à bien écrire, éprouveront, à l'ouïe du scandaleux blasphème littéraire, la même horreur dont frémit la nature à l'idée de la mort totale.

Un style personnel est une création, au même titre que les ouvrages de l'art. Conseiller au véritable écrivain d'être indifférent à sa forme et d'écrire n'importe comment, pourvu que, sous l'à-peu-près de l'expression, l'on entende le sens tant bien que mal, c'est d'abord demander au peintre de faire la même estime de ses chefs-d'œuvre et d'une vulgaire image chromolithographiée ; mais c'est bien pis encore : c'est mépriser la "hose même, — vérité idéale ou vérité réelle, — qu'or, exprime si imparfaitement, et voilà surtout ce qu'il im-

I. Paul Bourgct appelle la phrase écrite une « incarnation » ei demande : « l'esprit n'habite-t-il pas la phrase qu'il est parvenu à crûer ? » Essais de psychologie contemporaine, p. 168.

porte de faire bien sentir à la raison rétive des sophistes nouveaux.

Je ne trouve pas la moindre exagération dans la belle apologie que Buffon a faite du style et qu'une sagesse superficielle lui a* reprochée : « Toutes les beautés intellectuelles qui se trouvent dans un beau style, tous les rapports dont il est composé sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses que celles qui peuvent faire le fond du sujet. » Je comprends ce que dit Flaubert : « Le style est à lui seul une manière absolue de voiries choses. » J'approuve Paul Bourget d'avoir égalé « la plénitude de bonheur intellectuel » que l'écrivain ressent d'un simple rapport de mots justes, au « bonheur que l'évidence procure aux mathématiciens ». Et, naïvement, je confirme ici tout ce que j'ai écrit ailleurs1 sur le plaisir, suffisant à enchanter ma vie, que, pour ma part, je goûte dans l'arrangement des mots.

— Mais alors, vous n'êtes pas sérieux ! La forme, ombre vaine, vous contente. — Éternelle objection des réalistes 1 On l'a cent fois réfutée. C'est donc qu'elle reparaît sans cesse. Il ne faut pas se lasser delà détruire.

Toute analyse un peu pénétrante du fond et de la forme conclut à l'identité de ces deux choses. Un noble penseur a dit : « Le plus grand malheur qui puisse arriver au style, c'est de se faire admirer indépendam-

i. Paradoxes et truismes d'un anrien doyen, p. q£, 97- — ')('S Réputations littéraires, t. I, p. xii ; t. 11, p. /|<>'i, eto.

ment de ridée qu'il exprime1. » Notre penseur peut se rassurer, car ce malheur n'arrive pas, — réserve faite d'un cas exceptionnel et bizarre dont il sera question tout à l'heure. En thèse générale et presque absolue, nul ne se met en frais de style pour ne rien dire. Si, au premier abord, vous prenez pour magnifique une phrase qui ne signifie rien, vous vous êtes trompé ; un second examen vous fera voir que l'or n'était que du clinquant. Jamais expression vraiment belle n'a revêtu le néant de la pensée. Ce qui a souvent causé l'erreur sur ce point, c'est qu'on a confondu avec des idées de néant celles qui ont l'inconvénient à la fois et le grand avantage d'être simples, communes, universelles. Tels sont les lieux communs de l'éloquence et de la poésie classiques sur la mort, sur le temps, sur l'amour, sur l'homme, etc. Ce sont les plus solides beautés de la littérature. Les génies originaux qui les repensent et les expriment à tour de rôle, leur donnent une valeur immense en gravant avec force leur personnalité sur ce qui est, pour ainsi dire, la matière même de l'esprit humain et le thème éternel de l'art. A un certain âge on ne lit plus, on relit ; on peut trouver alors une plus entière satisfaction non seulement du goût, mais de l'intelligence, dans une ode toute simple d'Horace que dans les raffinements exquis et subtils des poètes et des moralistes modernes.

Voici une expérience qu'ont laite tous ceux qui don-

i. IIcllo, L'homme, p. 3i3.

nent encore un peu d'attention à ce qu'ils pensent et un peu de soin à ce qu'ils écrivent. Votre phrase no vous satisfait pas, en vain vous la recommencez : vos efforts resteront impuissants jusqu'à ce que vous ayez découvert que ce n'est pas l'expression qui manque, c'est Vidée. Pensez mieux, pensez davantage: soudain le mot viendra tout seul.

Les choses qui ont en soi un grand prix ou beaucoup d'intérêt ne se trouvent point dispensées par là d'être bien dites ; mais le public liseur a certaines curiosités, — passagères ou durables, — que les mauvais écrivains exploitent quand, négligemment et précipitamment, ils lui offrent tout ce qu'il demande. On est sûr de captiver les hommes'en leur parlant de l'art de prolonger la vie, des révélations de l'autre monde et des merveilles inconnues qui sont dans celui-ci, du spiritisme, des progrès de l'aviation, de Louis XVII, du serpent de mer, etc., pour ne rien dire des appétits, toujours en éveil, de l'animal grossier que chacun porte en soi. Un livre sur les forces mystérieuses de la nature, paru il y. a quelques mois, est aussi mal fait que possible, sans art, sans goût, sans soin, sans style, sans langue et sans grammaire : il compte déjà plusieurs éditions et il continuera d'en avoir, jusqu'à ce que son succès tombe tout d'un coup, lorsque, de nouvelles hypothèses s'étant lait jour, on s'apercevra qu'il n'a aucune substance philosophique,, aucun agrément littéraire, pour soutenir son néant scientifique.

Qu'un vrai savant ou qu'un révélateur de mvstèicj

dédaigne de bien écrire, cela se comprend encore ; mais n'est-ce pas une chose inouïe qu'un maître professionnel de Fart ait pu s'engager, dans la préface d'un de ses estimables ouvrages de rhétorique, à n'avoir aucun souci de la forme, et tenir cet engagement1 1 La contradiction est trop criante entre ses leçons, qui sont utiles, et le fâcheux exemple qu'il ne craint pas de donner. Ce n'est point, d'ailleurs, qu'il soit équitable de faire à son manuel un reproche d'être sans beauté littéraire ; car un professeur même de l'art d'écrire a le droit de ne pas avoir de style, mais il a le devoir d'être correct.

Il faudrait, en critique scrupuleusement exacte, distinguer toujours le style de la langue, bien que l'usage confonde ces deux choses à tel point qu'on est peutêtre autorisé par une si longue pratique à ne plus employer proprement ces termes.

Le style est personnel, unique dans chaque écrivain et infiniment divers entre eux tous ; un style est la propriété exclusive de l'individu qui l'a créé. Mais la langue, ainsi que la grammaire, appartient si peu à l'écrivain que sa témérité paraît grande à tous les conservateurs ligués contre lui lorsqu'il ose y tenter le moindre changement. « Son génie est à lui », disait Vinet d'un grand poète qui écrivait mal, « mais la langue est à nous. » Boileau paraît admettre cette anomalie qu'un i « Je n'ai apporté dans l'exposition de ce travail et dans la facture de mes phrases aucune prétention au style. >, L'art d'écrire en rin.it leçons. L'aveu est modeste, mais il est justifié. V. plus haut.

« auteur divin » puisse être, par ignorance ou par paresse, « un méchant écrivain », et il pose cette règle souveraine:

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée

Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

Cependant la confusion persistante du style avec la correction littéraire ne doit pas être regardée comme le pur et simple abus d'un langage impropre. Elle s'explique, disons plus, elle se justifie.

Observons d'abord que toute langue vivante change assez vite, et que la grammaire française elle-même s'est modifiée, quoique avec beaucoup plus de lenteur que le vocabulaire. Si des nouveautés s'introduisent clans ce domaine, reconnaissons qu'on exagère un peu en voulant qu'il soit absolument hors d'atteinte, inviolable et « sacré». Mais qui tentera ces changements, qui surtout les consacrera, sinon les grands écrivains, les artistes et les génies inventeurs? Il faut donc, en premier heu, faire entrer, pour une certaine part, dans la notion du style ce qui constitue la langue proprement : le glossaire et la syntaxe.

Considérons ensuite la méthode exclusive et constante de tous les apprentis, de tous les maîtres du talent littéraire : elle consiste uniquement à éviter toutes soi de fautes. Car on n'enseigne pas l'art d'écrire; la seule chose que l'on puisse enseigner, c'est l'art de ne pas écrire mal. Les poétiques, les rhétoriques, les grammaires ne sont et ne peuvent être que négatives : comment seraient-

elles plus et mieux que cela ? Le génie inspire les beaux vers ; les traités de versification nous gardent des mauvais. Mais ce service est inappréciable. L'absence de fautes n'est pas seulement un élément de la perfection ; elle en est la condition première, indispensable; j'oserai même aller jusqu'à dire qu'elle suffit à en remplir toute l'idée, si je songe combien il est difficile et rare d'éviter les plus légères taches et quelle satisfaction solide et entière l'esprit reçoit d'un ouvrage sans défaut ! Les « affres du style » ne sont évidemment que les affres de la correction.

Un grand philosophe a donné du style une définition qui en fait résider toute l'excellence dans sa perfection négative, et vraiment ce n'est point ce qu'on a écrit de plus impertinent sur ce sujet. Selon Descartes, quand le style est parfait, on ne le sent plus. Sa nature consiste donc à être insensible partout où il est présent, et à nous faire souffrir de son absence aux endroits où il manque. Comme la santé, c'est par la privation qu'il nous révèle son essence et son prix. Cette doctrine assez forte rappelle la célèbre comparaison que Winckelmann, historien de l'art grec, a faite de la beauté avec l'eau, qui, « puisée à sa source, est d'autant plus pure qu'elle a moins de goût ». Le labeur est immense et l'étude infinie pour arriver à écrire bien en n'écrivant pas mal. Taine avait calculé que quinze ans sont nécessaires à ce travail; mais le chiffre est insuffisant, arbitraire, et la vérité est qu'il y faut peiner toute sa vie.

Combien de conditions, difficiles à remplir une à une Stapfer. — Récréations. 17

et presque impossibles à rassembler, une phrase sans défaut n'exige-t-elle pas ! Propriété de chaque terme, économie des mots, clarté du sens, choix des sons, nombre des syllabes. Celles de ces conditions qui peuvent sembler futiles ne le sont point. Il importe beaucoup, par exemple, sinon que l'oreille du lecteur soit charmée, au moins qu'elle ne soit surprise par rien qui la choque. Hiatus trop rudes, répétition de sons ou de mots trop saillants, mauvaises cadences, grappes des que enchevêtrés, cascades et ricochets des de, gauches reculades devant le qui avec l'indicatif, et pour fuir cet épouvantail, lourdes chutes dans le participe présent : voilà tout ce que nous devons éviter à la fois, de peur que l'esprit distrait de son affaire par la souffrance de l'oreille ne perde de vue l'idée une seconde ; car ce n'est pas assez que le sens soit clair, il faut qu'il soit d'abord aperçu. Exterminer de la phrase toute cacophonie n'est donc pas le souci frivole d'un joueur de flûte ; c'est un article important du programme intellectuel qui prescrit à l'écrivain de se faire lire sans obstacle et entendre du premier coup.

Si des vétilles suffisent pour compromettre aussi bien le profit sérieux de l'esprit que son agrément, que serace des énormités, je veux dire : les non-sens, les impropriétés, les répugnantes longueurs, les fastidieuses redites, les labyrinthes, les épaisses ténèbres, les images ridicules et fausses, les barbarismes, les solécismcs? Un de ces auteurs gais dont la triste besogne est de dérider par des calembredaines les lecteurs de la grande presse

politique, écrivait hier à la première page de mon journal quotidien : « Le roi Nechao II donna des ordres pour que le récit merveilleux de son envoyé soit mis par écrit. » J'approuve qu'on évite tant qu'on peut les désinences pédantesques de l'imparfait du subjonctif, et je tolère même qu'on les remplace quelquefois par l'emploi incorrect du présent ; mais quelle nécessité y avaitil ici de mettre soit au lieu de fût ? De pareilles ignominies, chez un journaliste qui a fait ses classes enfantines, ne sont pas seulement des crimes contre la langue, mai une vraie corruption de la nature déchue ; on ne pousse pas si loin la nonchalance et l'insouciance sans qu'à un esprit inattentif et paresseux s'ajoute un cœur léger, une conscience lâche. C'est pourquoi le grand Vinet a dit sévèrement : « Le respect de la langue est presque de la morale. »

Deux sortes d'écrits, de contraires natures, exigent également une langue très soignée : ceux des plaisantins et ceux des philosophes ; les premiers parce qu'ils sont frivoles, et les seconds parce qu'ils sont sérieux ; les uns comme les autres, parce qu'ils ne sont peut-être que des constructions de la pensée ou de la fantaisie, d'élégants et fragiles châteaux de cartes. Il est nécessaire de bien écrire quand on pense gravement, car il convient que la forme soit digne de la pensée ; et il est décent aussi de bien écrire quand on s'amuse, car le style est à lui seul une chose « absolue », comme dit Flaubert, qu'il peut être utile d'étudier en soi, et sa valeur substantielle

compense ce qu'un jeu purement vain aurait de puéril.

Le philosophe Renouvier est un maître : il a des disciples. Ses disciples contesteront-ils que, si le fondateur du néo-cri ticisme avait exposé sa doctrine profonde avec une plus belle clarté littéraire, son influence n'y aurait rien perdu et sa gloire n'eût pu qu'y gagner ?

Le conteur Armand Silvestre occupe dans la littérature française une place très inférieure, sans contredit ; son comique est du plus bas étage, et par les matières qui sont l'objet de sa prédilection, et par l'absence de tout ce qui donne au rire la valeur d'un jugement intellectuel : observation des mœurs, connaissance du cœur humain, morale, psychologie, vérité. Mais la critique s'est montrée un peu injuste pour ce pauvre diable, d'abord en le classant au dernier degré de l'échelle, lui qui n'est pas pire que beaucoup d'autres, qui est même moins mauvais que beaucoup d'autres, étant moralement aussi inoffensif que Rabelais ; ensuite, en ne lui sachant aucun gré d'une qualité si rare et si précieuse qu'elle lui eût valu quelque indulgence si on en faisait la moindre estime aujourd'hui. Ce farceur, doublé d'un poète, écrit. Et c'est dans le contraste entre la correction académique de sa forme et l'impudeur naïve de ses inventions que son petit génie a trouvé une espèce assez neuve de plaisanterie. La tenue du style dans la licence des propos, le respect de la langue au milieu de toutes les irrévérences, les gravelures mêlées au bel équilibre des périodes, les fleurs artificielles du lyrisme et de la rhétorique classiques semées d'une main docte sur un,

LE CULTE DE LA LANGUE 36l

che odorante d'engrais animal : tout cela montre avec évidence que l'écrivain s'amuse, par cette contradiction du fond et de la forme, à faire éclater un gros rire superficiel, qui, étant sans aucun élément sérieux, a l'innocente gaieté qu'ont toujours les bêtises du genre scatologique.

J'insiste un peu sur cet exemple bizarre, justement parce qu'il contredit ce que j'ai avancé plus haut sur la valeur identique du fond et de la forme. Si j'étais un dialecticien habile et subtil, j'essaierais peut-être de faire voir que L'erreur du docteur Louffard, L'œil de tigre, Le mariage interrompu rentrent dans la règle générale ; j'aime mieux avouer que les contes de ce genre en sont le démenti et qu'Armand Silvestre est une exception, ainsi que les autres « beaux bailleurs de balivernes en matière de singes verts » ', dont la façon est correcte et pure, l'étoffe nulle ou au-dessous de rien. Ces monstres littéraires sont les stylistes, c'est-à-dire des auteurs qui écrivent non point pour exprimer des idées chères à l'esprit, non pas même pour peindre des objets extérieurs avec une soumission entière à la réalité, mais pour faire admirer leur verbe ou leur palette. Tels avaient été, au xvne siècle, le seigneur de Balzac et son éloquence creuse, Voiture et l'école de la préciosité. Tels furent, au xixe siècle, les frères Edmond et Jules de Goncourt, inventeurs de « l'écriture artiste ». Des curieux peuvent se plaire dans leur commerce et même

I. C'est le nom que donne Rabelais aux auteurs de contes « blous », comme noiis disons.

en tirer quelques leçons d'art ou plutôt d'artifice ; mais les stylistes sont le contraire des grands écrivains : ils ne sont pas simples, ils ne sont pas vrais, ils ne sont pas intéressants.

Les préceptes de style à forme négative sont les meilleurs, les plus clairs, les seuls sûrs.

Si vous prescrivez à votre disciple de n'être ni diffus, m obscur, m affecté, m prolixe, m sec, m froid, ni terne, ni plat, ni languissant, vous lui donnerez des conseils parfaitement justes que personne ne contestera ; mais si vous lui dites : « soyez simple », il pourra vous demander en quoi la simplicité consiste, avec quoi il ne faut pas la confondre, où finit le bon usage, où commence l'excès et l'abus. Même lieu de douter et d'interroger, si vous lui prêchez le mouvement ou la couleur, car il y a un mouvement qui devient de l'agitation et une couleur qui est du gâchis.

Un de nos meilleurs critiques littéraires s'est amusé à écrire :

Tout cela est plaisant, ridicule, spirituel et charmant. Et vrai ! Quand les femmes s'éprennent de littérature, c'est généralement comme cela qu'elles la comprennent. Et après tout, pourquoi non ? L'essentiel est de sentir, et de quelle façon ? Importe-t-il ?

L'écrivain qui s'agite ainsi ne s'anime pas, à proprement parler, il se trémousse ; ce n'est point de la vie qu'il a, c'est la fièvre. Pareillement, le marché aux images est une grande foire où un novice court le

risque de se laisser séduire par des peintures aux couleurs criardes et rutilantes qui ne valent pas cher.

Oserez-vous recommander à votre élève d'écrire comme on parle? Quelle imprudence! Flaubert nous apprend que son ami Louis Bouilhet avait en abomination la fameuse règle de Stendhal :

Il détestait cette maxime nouvelle, qu'il faut écrire comme on parle. En effet, le soin donné à un ouvrage, les longues recherches, le temps, les peines, ce qui autrefois était une recommandation est devenu un ridicule, tant on est supérieur à tout cela, tant on regorge de génie et de facilité !

Il est vrai que notre grand Montaigne aimait un style « tel sur le papier qu'à la bouche ». Mais voulez-vous voir où peut mener ce dangereux idéal quand l'écrivain qui se pique de le suivre n'est pas un artiste comme Montaigne ?

En parlant, par exemple, d'un roman traduit du russe, on dira dans la conversation, sans choquer personne : « Je ne sais pas le russe ; mais comme on voit bien, nonobstant cette lacune, que voilà qui est bien traduit... Les caractères ! ah ! voilà, ils ne sont pas à se récrier d'admiration, les caractères ! » C'est ainsi qu'on parle, c'est ainsi que Ton cause. Oui; mais on n'écrit pas, on ne doit pas écrire ainsi.

Croirait-on que ce méchant caquet est du prince des critiques contemporains, depuis que Brunctière n'est plus, du très savoureux et très substantiel Emile Faguet? J'admire ce maître, je lui dois beaucoup, et c'est pour moi un plaisir, en même temps qu'un devoir, de recon-

naître ici mon obligation. Causeur spirituel, instructif, pétillant de traits, plein d'idées, plein de savoir, on ne se lasse pas de le fréquenter. Jamais je ne me suis ennuyé un seul instant dans sa compagnie. Je l'admire donc et je l'aime. Mais j'ose lui reprocher d'écrire trop souvent comme on parle, c'est-à-dire, avec autant de négligence que le bon « oncle » Sarcey, auquel on prête (on ne prête qu'aux riches) ce comble, peut-être légendaire, du langage débraillé, sans cravate, sans col, sans bas et sans culotte :

Les bibliothèques publiques, oh! mon Dieu!... Et puis vous savez, moi, les bibliothèques publiques, qu'elles s'arrangent, comme elles veulent !

Mon cher maître adore ce beau naturel. Il dit, à propos de je ne sais quel roman de Gyp : « Quel bonheur ! ce n'est pas écrit, ce n'est jamais écrit. »

Cette boutade est l'abrégé vif et rapide de la doctrine anti-littéraire que j'ai transcrite au début de ce chapitre. La faveur incroyable de la critique contemporaine pour de tels paradoxes est un scandale absolument nouveau dans l'histoire de la littérature. Car, si le sans-gêne du style est chose commune, assurément, chez les scribes quelconques, on n'avait pas coutume encore de voir des lettrés de la plus fine culture affecter la tenue et l'allure de gamins, la casquette en arrière, les mains dans les poches, une grosse pipe à la bouche, et sifflant aux passants une chanson comme celle-ci :

Les poètes ont besoin d'être écoutés, parce qu'ils son»

des femmes. Les femmes n'ont pas de besoin plus vif que d'être écoutées sans impatience et aussi longtemps qu'elles parlent, c'est-à-dire avec patience et aussi souvent qu'elles se répètent, c'est-à-dire avec une patience sans limites. L'injure qu'une femme ne pardonne jamais, c'est : « Vous me l'avez déjà dit » ; et précisément, parce que c'est ce qu'on a toujours à leur dire, c'est ce qu'elles ne permettent pas que jamais on fasse mine seulement de vouloir dire ou d'en avoir envie i .

L'auteur est de l'Académie française. Il morigène les mauvais écrivains et leur donne volontiers des leçons de langue et de style. Imprudence ! inconscience !

Il faut mettre le poids d'un français exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire.

L'urgence de dire les choses dont je viens de citer un échantillon était-elle donc si pressante que vous n'ayez pas eu le temps de les bien dire ? Votre pensée sur les poètes et sur les femmes serait peut-être une agréable et piquante vérité, si elle était vraiment exprimée, si vous aviez suivi la grande leçon de La Bruyère: entre les différentes expressions qui peuvent rendre une de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne ; il faut la chercher jusqu'à ce qu'on l'ait trouvée.

Tout ce qui vaut la peine d'être dit mérite et exige d'être bien dit. Aucune jouissance intellectuelle n'est plus vive que celle qui nous ravit devant l'expression parfaite d'une idée, lors même qu'il s'agit de peu de

i. La Bévue du ter janvier iqo^.

chose : quel déboire, quel dégoût, quand les esprits d'élite qui sont les héritiers de sept mille ans d'expérience humaine et qui pensent, expriment des idées de valeur d'une façon gauche, plate, maladroite, négligée, insuffisante ou ridicule 1

Les maîtres de grammaire nous enseignent à ne pas faire de fautes contre la langue. Les professeurs de littérature nous enseignent à ne pas faire de fautes contre le style. Les écrivains seuls nous apprennent à écrire. Il faut faire sa grammaire, faire sa rhétorique, et lire les bons auteurs. Éviter toutes sortes de fautes, assurément ce n'est pas avoir du génie, mais c'est avoir toutes les qualités qui sont l'inverse des défauts correspondants, et voilà pourquoi les préceptes négatifs, — plus nets, plus absolus, plus sûrs que les préceptes positifs, — en sont l'équivalent meilleur encore. Tout ce que le travail peut nous apprendre, c'est la correction : elle suffit, à condition qu'on entende par là, avec le soin de ne pas commettre de fautes contre les règles grammaticales, celui de n'en pas faire non plus contre les lois littéraires. Il y a des maladresses, des gaucheries, des lourdeurs, des longueurs, des obscurités, des affectations, qui sont bien moins vénielles que beaucoup de barbarismes, qui sont plus graves même que les solécismes.

Gresset, dans son discours à l'Académie française pour la réception de Suard, a eu raison de faire leur procès aux corrupteurs de la langue ; niais il a eu grand tort de le faire en un français déplorable :

L'abus que fait du langage la dépravation qui nous gagne retranche de jour en jour à la langue française beaucoup de mots et de façons de s'exprimer dont on ne peut plus se servir impunément ; et les gens sensés, les gens vertueux seront bientôt réduits à ne plus pouvoir employer des termes du plus grand usage sans se voir arrêtés, interrompus, tournés en dérision par l'abus misérable de mots, les pitoyables équivoques, si bêtement ingénieuses, les stupides allusions de ces demi-plaisants, de ces bouffons épais qui entendent grossièrement finesse à tout, et dont les plates gentillesses et la triste gaieté s'épanouissent dans la fange i.

La phrase est correcte, en ce sens qu'elle ne contient ni termes barbares ni fautes de syntaxe ; mais, ô dieux et déesses de la littérature irrégulière 1 ô Saint-Simon ! ô Sévigné I ô Montaigne ! combien j'aimerais mieux défigurer le vocabulaire, violer toutes les règles classiques et scandaliser les grammairiens, que d'étaler cette prolixité ennuyeuse et d'assommer le monde sous cet amas d'adjectifs, d'adverbes, de substantifs et de mots inutiles !

Et de nos jours un grand professeur, qui, lui, ne parlait pas pour ne rien dire, mais qui n'a jamais sacrifié aux grâces... (il se repose de ses âpres combats, rendons à sa mémoire honneur et justice 1...) s'exprime, comme il suit, dans un de ses solides articles, massifs et pesants comme des lingots d'or :

Entre toutes les qualités qui font le grand écrivain, il n'y en a pas de plus rare, ni, dans quelque genre que ce soit, qui

i. Cité par A. Darmesteter, De la création actuelle de mots noa teaux dans la langue française et des lois qui la régissent, page 2&

en fasse an représentant plas éminent de ce genre, que celle qui consiste à dire constamment tout ce qu'on veut dire ; et à le dire précisément avec l'exacte portée, la résonnance pour ainsi parler, et dans les termes qu'on l'a voulu dire.

Ouf! si les rhinocéros tenaient une plume, ce serait avec la même légèreté. La phrase est correcte encore ; mais ne vaudrait-il pas beaucoup mieux faire des solécismes et dire : « Le roi ordonna que le voleur soit pendu », que d'écrire ainsi ?

Écrivons bien, dans le sens complet de ce mot. Parce qu'il y a eu de grands écrivains qui se sont moqués de la grammaire, n'ayons pas la sottise de croire que nous pouvons nous passer de ses leçons. Mais n'allons pas nous figurer non plus qu'il suffise d'être correct. Soyons français. La chose est en notre pouvoir, et c'est le devoir de tout homme de France, honnête, instruit et cultivé. — Si le bon plaisir des dieux est que nous ayons du génie, « faisons notre devoir et laissons faire aux dieux. »

Page 1