Darmesteter
ignobles. L'office de Vaugelas fut précisément de pourchasser tout ce qui n'était pas « du bel usage » . « Barguigner est un mot de la lie du peuple, dont il ne faut jamais se servir. Il est si bas et si abject, que je ferois mesme scrupule d'en user en une lettre que j'escrirois à mon fermier. » Avec une noble indignation, l'auteur des Remarques s'oppose, comme à des « monstres » qui « infecteraient la beauté de notre langue » et qu'il faut « étouffer dans le berceau », aux expressions suivantes : chercher noise — tailler de la besogne — mettre sur le tapis — taster le poux aux villes, et ce qui n'est pas fait pour diminuer le dégoût que cette dernière locution lui cause, c'est qu'il écrit poux avec un x1.
La Bruyère et Féneloa n'étaient point de l'école de Vaugelas. « Est-ce donc faire pour le progrès d'une langue, demande La Bruyère, que de déférer à l'usage ? » Fénelon voudrait « ne perdre aucun mot et en acquérir de nouveaux ».
J'entends bien qu'il ne faut pas aller trop vite ; l'ins-
I. Deschanel, dans ses Déformations de la langue française, énumère d'autres mots qui furent d'abord des intrus mal accueillis : Insidieux (Malherbe). — Exactitude (un monstre, dit Vaugelas, au quel on s'est accoutumé). — Savoir-faire (ne devait pas durer, d'aprî-s Bouhours). — Démagogue (Bossuet). — Effervescence (étonnait Mrae de Sévigné). — Erudit, Inconduite, Bienfaisance (abbé de Saint-Pierre). — Suicide (abbé Desfontaines). — Obséquieux et Investigation (Rousseau). — Obligeance (né sous le ministère Calonne). — I ulgarité (Mme de Staël). — Persifler, mystifier, égaliser étaient trouvés par Voltaire, qui se moque aussi d'errements.
tinct de conservation n'est pas moins nécessaire que l'esprit novateur, pour que le progrès suive une marche sûre et n'ait point à revenir sur ses pas. Mais l'impopularité méritée qui s'attache aux puristes, aux pédagogues, aux grammairiens, aux régents, aux pions, aux professeurs, ainsi qu'à certains magistrats dont la majesté annonce qu'ils sont investis du devoir sacré de faire respecter les lois, d'où vient-elle, sinon de la ressemblance de tous ces gens-là avec des bornes? En toutes choses : politique, religion, musique, peinture, mœurs sociales, ameublement, toilette, aussi bien que vocabulaire et grammaire, — il y a une multitude de pantins qui paraissent étrangers à l'idée même du mouvement et d'un changement possible. Il faut, suivant eux, conserver tel quel le Gode Napoléon, demeurer catholiques, puisque nos pères le furent, ne rien tenter pour l'extermination du fléau de la guerre, puisqu'elle est, qu'elle fut et qu'elle sera, renoncer pour toujours au beau rêve d'unir en république les Etats de l'Europe, — tant de nations restant ennemies et tant de gouvernements monarchiques, — nous habiller éternellement, pour être bien mis, en serveurs de grands dîners, imiter docilement les chefs-d'œuvre et les maîtres de l'art, et nous garder comme de la peste, quand nous écrivons un livre, de tout ce qui n'est pas autorisé par des règles ou par des exemples ! Il se peut que tout ne soit pas à blâmer dans une modestie si sage ; mais essayez donc de comprendre l'idée que ces honnêtes gens doivent se faire, je ne dis pas du progrès, je dis simplement de
l'histoire ! Y a-t-il eu, dans l'histoire, certains événements qui se nomment le christianisme, par exemple, ou la Révolution de 89 ? Comment ces grands événements seraient-ils survenus, comment nous paraîtraientils aujourd'hui bienfaisants ou glorieux si cette stupide doctrine d'immobilité était juste? Et comment la poésie de Victor Hugo, comment sa langue présenteraient-elles quelques différences heureuses avec celles de Malherbe ?
Victor Hugo, d'ailleurs (chacun le reconnaît à présent), n'était point le révolutionnaire que l'école romantique se figura d'abord et qu'il s'est parfois piqué d'être. Grand réformateur, cela va sans dire, il ne le fut qu'avec cette prudence et cette modération qui assurent la marche régulière du progrès. On peut même trouver qu'il fut timide. En matière de langue, il resta soumis à la tradition comme un classique, il ne fit point violence au vocabulaire, et il respecta la grammaire religieusement. Il écrit, dans Littérature et philosophie mêlées :
Nous ne sachons pas qu'on ait fait des mots nouveaux. Or, ce sont les mots nouveaux, les mots inventés, les mots * faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue.
Il y a un pluriel baroque, sinon barbare1, et deux erreurs dans ces quatre lignes : d'abord il n'est pas exact qu'on n'ait point fait de mots nouveaux ; ensuite, ce n'est
1. Sachons est la forme de l'impératif; celle du subjonctif est : cachions, seul pluriel de : « que je sache », ou de : « je ne saclie pas ».
jamais eux qui « détruisent le tissu d'une langue ». Mais n'importe; ce texte a l'intérêt de nous montrer Victor Hugo aussi hostile au néologisme que le classique Viennet lui-même, qui, le \[\ août i855, dans une séance solennelle de l'Institut, fit lecture, pour l'amusement et pour le scandale de son auditoire, d'une Epilre à Boileau tout émaillée des barbarismes à la mode.
Comme Ronsard, Victor Hugo a demandé d'abord à la bonne langue maternelle ce qu'elle avait de mots pour rendre ses idées, et il s'est trouvé qu'à bien peu de chose près ce vieux trésor national était suffisant. Après avoir lu et relu les instructives Notes de M. Edmond Huguet sur le néologisme chez Victor Hugo, je ne retiens guère que quatre ou cinq termes dont on peut dire avec une presque certitude (l'absolue certitude est rare en cette affaire) que le poète les a créés : moustachu — barbe sanglière — lettrer le peuple — bergerade, mot tellement préférable à bergerie pour désigner un poème ou un tableau pastoral, que M. Huguet doute que l'auteur des Misérables et de Y Homme qui rit ait été le premier à l'écrire. Tous les autres néologismes apparents de Victor Hugo sont des archaïsmes, au contraire, ou des mots rarement employés. C'est ainsi que compagnons est dans Charron ; mais je ne sache pas que le verbe trognonne, qui rime avec ce substantif, ail pour lui une autorité ancienne. Prosaïstes, qui parait une fois, au tome I de la Correspondance, et qui signifie sans doute esprits prosaïques, n'a pas eu la belle foitune de prosrJcur, créé par Ménage. L'im^ortanc •
dincrc du vocabulaire néologique de Victor Hugo est, en somme, la découverte qui résulte du travail minutieux de M. Huguetsur ce sujet. Un vrai barbarisme de grammaire serait dissoude, que j'ai rencontré je ne sais plus où dans son œuvre poétique, si ce subjonctif difforme ne pouvait pas invoquer pour lui la fantasque et débile autorité de Scarron1. Traître, souvent employé au féminin par Hugo, ne semble pas non plus d'une correction grammaticale parfaite ; mais que c'est peu de chose !
Le grand écrivain ne pouvait pas souffrir le mot styliste: il avait tort, parce que ce néologisme est de ceux où s'exprime une idée nouvelle qu'il fallait rendre; le styliste est l'écrivain qui écrit pour écrire et briller, non pour dire quelque chose. Le mot est bien plus nécessaire que le nouveau synonyme de style, écriture, affecté assez inutilement par les Goncourt et leur école. Mais quand un professeur de rhétorique oublie ou ignore et le fran-
i. Le Précis de Phonétique de M. J. Bastin, p. i3i, m'apprend que dissoude peut s'appuyer sur une autorité plus sérieuse que celle de Scarron. « Le peuple, écrit Patru, ne dit jamais résolvons, — vez, — vent, mais résoudons, — dez, — dent. Pour moi, j'ai toujours été de cet avis, et dissoudre se conjugue dissoudons, etc. Il n'y a que dissolvant, qui est un terme de chymie, où on l'a gardé du latin, parce que c'est un mot de doctrine, dont le peuple ne s'est point mêlé. Résolvons, etc. ne se dit que par ceux qui veulent montrer qu'ils sçavent du latin, et qui aiment mieux parler latin que français. Je ne condamne pas résolvons, etc. puisque plusieurs le disent; mais résoudons, etc. me semble plus françois. ». — Les formes soudons et solvons existaient concurremment au xvie siècle. Voy. Brunot, Histoire de la langue française, t. II, p. 355.
3û RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
çais et la littérature au point d'appeler Bossuet « le plus étonnant styliste que nous ayons dans notre langue », il donnerait raison à Victor Hugo ; car il vaut beaucoup mieux se passer du terme absolument, que l'employer à dire une pareille contre-vérité.
Naturellement, tous les faits nouveaux, toutes les dées nouvelles, toutes les inventions dans tous les domaines exigent des néologismes. Ils peuvent être hideux et déformer la beauté de la langue ; mais ils n'ont point sur elle d'action corruptrice, ils n'en « détruisent » pas le « tissu ». Il est clair que les mots photographie, socialisme, pacifisme, spiriie, internationalisme, tram, dock, square, tous les télé..., tous les poly..., tous les para..., humanitaire aussi (n'en déplaise à Scherer1 et à Musset) sont nécessaires, que détenir le record en quelque chose est la gloire désormais proposée à la spécialisation des talents, et que, depuis qu'il y a des vélos, des autos et des pneus, il faut bien désigner par une locution inconnue de nos pères l'élégante façon, devenue si fashionable, de se tuer en faisant panache.
Seconde classe de néologismes plus intéressante : ceux qui nomment des choses anciennes, que, par
i. Puisque Scherer est, en quelque sorte, le parrain de ces Récréations grammaticales et littéraires, il est intéressant de noter qu'il est le pore d'un néologisme, lui aussi. A propos des adjectifs de création nouvelle qui se terminent en in, Dwhmestetar mentionne régentin comme forgé par Scherer : « Boileau était un peu adonné à la théorie et au précepte, un peu régontin » (Scherer dans Littré, Supplément).
DU BARBARISME 3l
un singulier manque d'initiative, on avait négligé de nommer encore. Nous sommes tout surpris de lire, dans la thèse de Darmesteter, que commémorer est un néologisme introduit par Chateaubriand, surtout quand on nous apprend du même coup que commémoration est vieux dans la langue. Même remarque à faire pour plagier, qui manque au dictionnaire de Littré. Flaubert parle, dans Madame Bovary, d'un « cadavre que l'on autopsie » (p. 3 2 6) : il a raison ; c'est plus court que de dire : dont on fait l'autopsie. Mais voilà une de ces audaces pour lesquelles les conservateurs du français demandaient autrefois la têtedes écrivains, et Littré n'a donné asile au mot que dans son Supplément. Il paraît que coquettement, employé par Rousseau et par Victor Hugo, n'est point reçu par l'Académie. Pourquoi ? Influent n'a été admis dans le dictionnaire officiel qu'en i835. Darmesteter nous apprend aussi que stériliser était barbare du temps de Mercier, qui, en 1801, réclama sa naturalisation. Veuillot a lancé inculture deux siècles après Vaugelas, qui, lui, ne voulait même pas de culture1.
Les néologismes discutés avec le plus de passion sont, — troisièmement, — ceux qui, désignant des choses dont le nom existe déjà, prétendent leur en substituer un nouveau. Les motifs, valables ou vains, de cette substitution sont : la désuétude des anciens termes ;
I. « Culture ne vaut rien, quoique le composé agriculture se dise. » Voyez page 22.
l'usure de l'image autrefois transparente qui se cache dans leur étymologie ; enfin, l'excessive maturité et (pour y aller de mon barbarisme, moi aussi) le faisandage d'une civilisation où le raffinement des idées, la complexité des systèmes, ramollissement des mœurs, Y impressionnabilité1 des femmes et des hommes, — un médecin dirait, en résumant tout dans un seul terme pathologique : l'universelle névrose de la société moderne — s'est exacerbée à tel point que pour rendre les nuances délicates et subtiles de cette richesse propre à la décadence, la simplicité classique ne suffit plus. Il faut admettre, il faut même sentir qu" attirance, compatissante, assouvissance avaient pour Chateaubriand, Flaubert et Gautier, une force expressive qu'attraction, compassion, assouvissement n'ont plus. Flaubert écrit (Madame Bovary, p. 335) : « Alors elle tâcha de l'émouvoir, et, s'émotionnant elle-même, elle vint à lui conter... » Qui ne voit qu'émue elle-même serait faible, et s' émouvant, tout à fait mauvais? Un tableau, un poème mouvementé dit plus et dit autre chose qu'un tableau, un poème animé ou vivant. Pourquoi vous voilez-vous la face, spirituel auteur des Propos littéraires, devant activer et s'activer, que vous reprochez à M. Léon Daudet comme un barbarisme « du Kamtchatka » ? Ce n'est pas Léon seulement, c'est Alphonse qui a usé de ce terme, et Zola, et M. Pouvillon dans son chef-d'œuvre des Antibel : « Martril s'active dans la
T. Néologisme do Goorgo Sand.
chambre autour de la marmite. » Il est vrai qu'elle pouvait aviver le feu sans avoir besoin de Y activer ; mais le verbe réfléchi s'active a un autre sens et dit assurément plus que « s'occupe » : il est bien fait, il est nécessaire, il est agréable. Utile dulci. Que vous faut-il de plus, ô critiques timorés ! pour lui conférer le sacrement du baptême ? Je comprends qu' extrémoncier fasse peur dans le roman de Jep, et comme l'extrêmeonction ne s'administre guère qu'une fois dans la vie, on peut, sans nulle gêne, se passer de cet affreux barbarisme. J'aime mieux goûter les écureuils gris courbouillonnés au vin de Madère que Brillât-Savarin offre aux joyeux vivants. Soleilleux, — risqué aussi par M. Pouvillon, — n'était peut-être pas très utile, puisque soleillè est un vieux mot français, et que Théophile Gautier a mis en honneur le néologisme ensoleillé, découvert par lui dans les œuvres d'un poète fribourgeois1.
Gambetta, dit-on, affectionnait le verbe impartir, qui ne se trouve point dans les dictionnaires. Ce néologisme, oublié par Darmesteter, paraît si naturel et si bon qu'on s'étonne qu'il ne soit pas français. Quelqu'un at-il pu être choqué de lire, dans le Temps du 5 septembre 1905 : « Le président l'informe que le laps de temps qui est imparti aux orateurs est, à son endroit, écoulé » ? Un maître, Gaston Paris, écrit lui-même à la page 267 de ses Penseurs et Poètes : « Quant à l'originalité et à la beauté, il n'était pas en son pouvoir (il s'agit de
I. Histoire de la Suisse française, par Philippe Godet, p. 6o4. Staffek. — Récréations. 3
Leçon te de Lisle et de ses leçons poétiques) de les impartir à ceux qui ne les avaient pas. »
Minimiser semble avoir pour père M. Lavertujon ; je ne sais trop si le drôle est né viable : « C'est un parti pris chez moi de ne contempler mes morts que sous leur aspect sympathique, et par suite, de minimiser les côtés moins favorables à l'interprétation bienveillante1. »
Dune façon générale, je voudrais, à la suite de Fénelon, « autoriser tout terme qui nous manque et qui a un son doux, sans danger d'équivoque, n'en perdre aucun et en acquérir de nouveaux ». Malheureusement, le grand crime du néologisme, c'est de n'être pas libéral du tout, malgré son apparente largeur d'âme, et de « chasser violemment », comme Darmesteter l'en accuse, « nombre de mots de bonne marque qui méritent d'être conservés » 2 ; son vice rédhibitoire est d'être souvent inutile, et son moindre défaut est d'être laid. Mais il faut prendre garde que cette impression de laideur qu'il fait d'abord sur nous est due à l'inaccoutumance. On finit par s'habituer à tout, et, comme dit le Roman de la Rose:
Mainte chose deplest novele Qui par accoutumance est bêle.
Agissements, vomi pour la première fois par le ministre Billaud à la tribune, honoré d'une belle place dans le testament littéraire d'Elisée Reclus3, ne deviendra
i. Gambelta inconnu.
i. La vie des mots, p. 119.
3. Il écrivait, peu u"hcuivs avant sa mort : « Chaque individu
jamais joli ; on l'enlaidit encore quand on a l'air de le trouver mignon, quand on se plaît à étaler ses grâces et à lui donner une tournure, avec Fauteur de Ganibetta inconnu : « Les agissements du général Boulanger commençaient à prendre une tournure insupportable. » Un néologisme s'avale assez bien comme pilule ; accommodez-le à une sauce grasse, c'est alors qu'il est dégoûtant.
Royer-Collard trouvait abominable le verbe baser. « S'il entre, je sors ! » criait-il, outré de colère, à l'Académie. Cris impuissants ! fureur bizarre 1 Baser n'a pas d'autre tort que de faire avec fonder, qui vaut mieux, un double emploi bien superflu. Mais voulezvous voir de baser un usage si malpropre qu' « eiï voilà pour tuer une oreille sensible » et qu'il faut sortir, comme Royer-Collard ? Le 26 juillet dernier, un journal prétendu français traduisait le Lokal-Anzeiger, journal allemand, en ces termes :
On n'a jamais oublié en Allemagne que des relations intimes, basées sur des intérêts dynastiques, commerciaux et politiques, ont réuni pendant longtemps les deux empires (allemand et russe)... Les craintes que Paris et Londres ont manifestées que la rencontre impériale (en français : la rencontre des empereurs) ne fût un danger pour l'entente cordiale, ne sont pas tout à fait dénuées de fondement.
Ça, c'est du dévergondage. Quand je lis que l'Alle-
nouveau qui se présente avec des agissements qui étonnent, une intelligence novatrice, des pensées contraires à la tradition devient un créateur ou un martyr. . . Il agit, et le monde se trouve changé. »
magne et la Russie entretiennent des relations intimes, basées sur des intérêts dynastiques ou autres, je rougis pour la pudique Allemagne et la chaste Russie, je tivmble pour le bonheur futur du ménage franco-anglais, et ma honte et ma crainte ne sont point « dénuées de fondement ».
La grammaire d'une langue n'est pas livrée autant que son vocabulaire à l'instabilité, ce périlleux privilège de tout ce qui vit; cependant elle change, elle aussi, puisqu'elle est vivante ; mais étant l'âme de l'organisme, elle est moins variable et moins mobile que les traits extérieurs du visage ou les mots.
L'effacement des désinences du régime et du sujet, au xive siècle, est sans doute la plus importante altération que la grammaire française ait subie dans le cours entier de son histoire. L'usurpation du verbe réussir, devenu actif et passif sans cesser d'être neutre, est un exemple d'une révolution grammaticale de détail. La réforme de l'orthographe nous en réserve d'autres, de petites et de grandes. Tant que cette réforme se contentera de ramener à l'unité la plupart des lettres doubles, d'effacer les derniers vestiges d'une éfymologïe de pur luxe, de simplifier le signe du pluriel, etc., les gains l'emporteront sur les pertes ; mais si on lâche en liberté les paresseux qui ne veulent pas se donner la peine de comprendre et d'appliquer la règle si facile et
si élégante du participe passé, — la plus considérable de celles qu'ont juré d'abolir nos nouveaux sans-culottes, — les amis d'une sage discipline seront chagrinés de cette anarchie.
La règle, il est vrai, n'était parvenue à sa formule tout à fait précise que depuis une centaine d'années; on ne l'observait pas toujours au xvne siècle, elle était contestée ou affaiblie par des exceptions plus ou moins arbitraires1, et c'est sur cette licence et ces fantaisies de nos aïeux que se fondent les partisans de l'abrogation. Mais elle avait fini par s'établir souverainement, et rien dans toute la grammaire française n'était plus clair ni plus logique. Aucune étude sérieuse et amusante, aucun jeu intellectuel ne pouvait être plus utile pour exercer les jeunes esprits à l'attention et à la réflexion. Car, à la différence d'autres problèmes orthographiques qui ne sont que des casse-têtes chinois, la règle du participe passé est la raison même, et la clarté en est presque sans ombres. Les cas vraiment embarrassants sont rares2 ; il n'y a qu'à laisser, dans ces oc-
i. Par exemple, on laissait le participe invariable, lorsque, précédé du complément direct, le participe était suivi du sujet : « La peine que m'a donné cette affaire »... « La lettre qu'a écrit Mme de Sévigné. » Le vers do Cinna :
«... Les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères »,
n'est point une licence, c'est l'application de la règle assez singulière que Ménage et. Lancelot allaient bientôt formuler, a. On on verra dos exemples au chapitre viu.
FAUTES DE GRAMMAIRE 3g
casions négligeables, la liberté prendre ses aises. Et le féminin est si joli, si doux, si fondant, si moelleux dans les phrases de ce genre : « la poésie que vous avez admirée » — « les lettres que j'ai écrites » — « la contrée qu'il a parcourue » , — que c'est un lourd attentat contre les grâces de proposer qu'on le supprime.
Ajoutez à cette raison d'euphonie la raison logique donnée par M. Bourciez dans son vigoureux article contre La simplification de la syntaxe française : « Bien loin que l'habitude prise de dire j'ai écrit la lettre doive nous amener à ne plus dire la lettre que j'ai écrite, j'y vois une raison décisive pour que cette seconde construction soit conservée. Il est naturel qu'à un moment donné nous ayons renoncé à dire j'ai écrite la lettre, pour préférer y 'a/ écrit la lettre, et c'est là une dissociation qui devait se produire en vertu de la démarche devenue familière à l'esprit français. Quand je dis j'ai écrit, je ne sais pas encore ce que j'ai écrit, ou, du moins, je ne le fais savoir en aucune façon à mon interlocuteur ; ma phrase, ainsi commencée, pourrait s'achever par un tout autre mot que le mot lettre. Mais, quand je dis voilà la lettre que j'ai écrite, qui ne voit que le cas est précisément inverse, et que l'allure progressive de la pensée nous a interdit ici de rompre entre les termes une relation originelle ? »
Est-ce pour avoir trop aimé le féminin que Darmesteter tombe dans le péché, page 112 de sa thèse sur le néologisme : « La parfumerie s'est appropriée ce suffixe (la dérivation des mots en ine) ; nous lui devons la brillantine » ?
4o RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES
J'aime mieux supposer une faute d'impression; car l'accord serait ici un gros solécisme d'étourderie, tout pareil à celui de M. Hanotaux dans son rapport à l'Académie française sur la simplification de la syntaxe (1900) : « L'Académie s'est demanda s'il n'y avait pas quelque inconvénient à étendre outre mesure le système de la tolérance1. »
C'est sans doute aussi ma propre faiblesse à l'endroit de ce délicieux féminin qui me remplit d'indulgence pour la faute critiquée par Scherer2 : « Une proposition tendante à... » Le moyen âge confondait l'adjectif verbal et le participe présent; le xvne siècle les distinguait à peine, et l'Académie française, avec sa coutumière rigueur scientifique, définissait le gris : « la couleur la plus approchante du bleu. »
Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie,
dit Hermione. Ce vers fut une belle occasion pour les grammairiens de nous expliquer la' différence entre la situation prolongée que peint ici l'adjectif et l'acte passager qu'exprime le verbe dans cet autre vers d'Andromaque :
N'est-ce pas à vos yeux un spectacle assez doux Que la veuve d'Hector pleurant à vos genoux ?
1. Cité par M. P. Clairin, membre du conseil supérieur de l'instruction publique, dans ses très amusants et invraisemblables Exercices Jrançais entièrement nouveaux, extraits du Dictionnaire de l'Académie (Paris, Henry Paulin, igo5).