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La distinction n'est point vaine ; il est bon d'aiguiser la vue sur des nuances telles que celle-ci; mais si on ne la méconnaissait pas au xviie siècle, elle n'était pas encore très exactement saisie, et Racine pouvait librement orthographier pleurante dans les deux cas, puisqu'il écrit, dans une lettre de sa jeunesse, avec une tendresse charmante pour le genre comme pour le sexe féminin : « J'en avais (d'une demoiselle d'Uzès) quelque idée assez tendre et assez approchante d'une inclination.1 »

Les analyses, comme celle qui fait comprendre et appliquer aux enfants la règle du participe passé, sont d'autant plus utiles qu'il semble, à voir certaines fautes grossières devenues de nos jours extrêmement communes, que l'on n'enseigne plus dans les écoles à distinguer le sujet du régime, le complément direct du complément indirect.

Lisez n'importe quel journal, vous ne tarderez pas à tomber sur une phrase où un nom au singulier est sujet d'un verbe au pluriel, l'attention de l'auteur ayant été distraite par d'autres pluriels qui sont à côté :

« Des montagnes d'où descendent de nouvelles gé-

i. Il y a, dans la langue actuelle, des restes de l'ancien accord du féminin : « Toute affaire cessante » — « Deux heures sonnantes ». Un commis des postes, ayant lu ce chapitre publié d'abord dans la Revue, m'apprend qu'il est d'usage courant dans son administration de dire : « Une dépêche A. entrante dans une autre B». Une « dépêche », dans le langage des postes, est un sac de correspondances. Notons aussi « la poste restante ».

nérations que trop de prospérité n'ont pas encore affaiblies » (Le Temps, du 3o août iqo5). — « La législation de tous les autres pays, y compris l'Espagne, ont pris les devants » (Une revue religieuse du Ier août). — « Les dangers de guerre que l'attitude de l'Allemagne et de l'Italie faisaient craindre » (Publications de la Société Gambelta, tM série, p. 233).

Voilà de détestables imitations d'un mauvais vers de Lamartine :

Un jeune montagnard près d'une jeune fille Sur la même racine étaient assis tous deux '.

Mme de Noailles imprime : « Qui mieux que toi connais... » (L'ombre des jours, p. 176). Le sujet du verbe est qui, mais la proximité de toi produit par attraction l'erreur de 1'*, signe de la seconde personne. — C'est, dira-t-on, la faute des typographes ! — Non, c'est celle des auteurs, dont l'extrême négligence a fini par dégoûter les typographes de faire leur métier. Nous livrons à l'imprimerie des manuscrits pleins de lapsus

1. Jocelyn, troisième époque. (Voir, p. 217, l'ingénieuse apologie que M. André Beaunier a faite de ce vers.) Voltaire est-il plus correct en prose quand il écrit : « Le comte Piper, avec quelques officiers, étaient sortis du camp » (Histoire de Charles XII, livre IV)? Mais j'avoue que dans l'exemple suivant de La Fontaine : a Le singe avec le léopard gagnaient de l'argent à la foire », le pluriel gagnaient peut et doit être regardé comme correct, tant la préposition avec est, dans cette phrase si courte, l'exact équivalent de la conjonction et ! Je reviens sur ceci au chapitre vin : Erreurs et oublis; repentirs ou récidives.

et nous ne corrigeons plus nos épreuves; les ouvriers suivent notre exemple.

Il est vrai que les grands classiques semblent avoir commis des fautes d'accord, qui sont de même nature. La Bruyère, dans son discours de réception à l'Académie française, fait à ses confrères ce compliment : « Toutes les sortes de talents que l'on voit répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous. » Il a conservé, dans les quatre premières éditions du Discours sur Théophraste, l'apparente incorrection que voici : « Le fond des caractères qui y sont décrits sont pris de la même source. » Mais ne savez-vous pas, ô mes contemporains ! que lorsque ces fautes-là sont faites par des classiques, ce ne sont point des solécismes? On les décore du beau nom de syllepses ou & anacoluthes1, et nous sommes priés sinon de nous agenouiller devant elles, au moins de leur tirer notre chapeau comme à des singularités vénérables de syntaxe et de langue ! Ainsi, Mme de Sévigné écrit dans ses lettres divines : « On donna l'autre jour au Père Desmares un billet en montant en chaire » ; cette petite absurdité de

i. La syllepse est l'accord du nombre, du genre ou de la personne, non avec le mot exprimé, mais avec celui qu'on a dans la pensée. Par exemple : « Les personnes que vous attendiez sont tous logés ici » (quand ces personnes sont des messieurs). Cette façon de parler était courante au xvne siècle. Est-ce par syllepse qu'on dit assez souvent aujourd'hui : « Un espèce de chapeau ou de tableau » ?

L'anacoluthe est une irrégularité de construction par changement brusque au cours d'une phrase.

construction veut dire: au moment où il montait en chaire. Reconnaissons que personne aujourd'hui n'est capable d'écrire aussi mal ; mais sous la plume d'un écrivain du grand siècle, on excuse, on approuve, on admire une « anacoluthe » si hardie, et l'on cite, à ce propos, le tour assez étrange, mais autorisé par tant 'autres exemples, du vers 4 de Y Art poétique :

Si son astre en naissant ne l'a formé poète.

Deux temps autrefois en honneur, le passé défini et l'imparfait du subjonctif, ont disparu du langage populaire et sont évités par les personnes du monde soigneuses de ne rien dire et de ne rien écrire qui ait l'air affecté. Ce sont deux pertes sans compensation. Les entorses que nous sommes contraints de donner au tour naturel de nos phrases pour éconduire ce cuistre de subjonctif imparfait sont un tourment connu de quiconque tient une plume. Mais ce n'est pas seulement l'imparfait qui est d'un commerce épineux. Telle est devenue la difficulté d'entretenir d'amicales relations avec tout le subjonctif, que, par défaut de pratique sans doute, nos maîtres écrivains et nos maîtres grammairiens eux-mêmes tombent dans des oublis singuliers.

Victor Hugo a dit, dans Toute la lyre:

N'attendez pas de moi que je vais vous donner Des raisons contre Dieu...

Pourquoi pas : « que j'aille » ? On s'étonnerait d'un solécisme inutile, que rien d'abord ne semble justifier

et que la mesure du vers ne demandait point, s'il n'était pas très probablement volontaire, et si l'on ne devait voir dans cet indicatif un reflet du langage enfantin, l'équivalent de cette tournure familière : « Je ne vais peutêtre pas être assez absurde pour vous donner des raisons contre Dieu, comme si je pouvais douter que Dieu est1! Non, mes enfants, vous n'attendez pas cela de moi... »

Au tour de Flaubert maintenant. — « Ni moi ! reprit vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les autres... » Je sais bien que c'est M. Homais qui parle ; mais si cet apothicaire aime l'enflure d'un style prudhommesque et « pompier », il n'a pas coutume d'être grammaticalement incorrect; il dit, ailleurs, irréprochablement : « Il se pourrait que les abricots eussent occasionné la syncope », et l'intention qu'on pourrait prêter à Flaubert de ridiculiser ici M. Homais par un solécisme est plus que douteuse. L'auteur a-t-il voulu souligner par cette incorrection une pauvreté grammaticale de notre langue ? Je ne le crois pas non plus ; mais il est certain que le futur du subjonctif serait bien commode !

Feu Henry Michel a écrit (si le Temps du 16 août

i . M. Bastin remarque, dans son Etude historique sur le verbe et les principaux adverbes dans la langue française, que Darmesteter s'est trompé en disant qu'on ne peut jamais employer l'indicatif après ne pas douter ou après s'étonner. 11 faut dire, au contraire : L'homme vertueux ne doute point qu'il y a un Dieu ; et la meilleure règle serait même, suivant M. Bastin, de supprimer toujours, après ne pas douter, et le subjonctif et la négation.

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i oo5 l'a cité exactement) : « 11 est fort possible qu'après une période de temps, dont nul n'oserait fixer l'étendue, les matérialités de la guerre russo-japonaise apparaîtront... », etc. Et Henry Michel, qui était bon profesrur, aurait parfaitement pu justifier son solécisme par une foule d'exemples de Bossuet : « Dieu permettra peutêtre que l'union se rétablira. » — « Dieu permettra que vous vous laisserez émouvoir. » « Jusqu'à ce que le Seigneur, se lassant enfin de sa vengeance, se souviendra... » — « Encore que ce triomphe de Jésus-Christ sur la mort ne s 'accomplira qu'à la fin des siècles », etc., etc. Mais Henry Michel était trop bon professeur aussi pour ignorer que ce qui est permis à Bénigne peut être défendu à Michel1.

i. Les grammairiens du xvne siècle avaient été attentifs à certains cas exceptionnels où quoique peut régir l'indicatif. « Dans un endroit de M. d'Ablancourt, remarque Ménage, quoique est mis avec l'indicatif d'une manière agréable ; mais c'ost parce qu'il y a deux ou trois mots entre quoique et le verbe que cette particule devrait gouverner au subjonctif : « Quoique, à dire le vray, je ne suis guère en état de le faire. » « Encore que cela est vrai », écrit Pascal. Quant au conditionnel, la construction de quoique avec ce mode est très fréquente chez les écrivains et môme chez les grammairiens du dix-septième siècle. Mais, en règle générale, quiconque ne pense pas, avec certains grammairiens trop largos, que tout ce qui a été imprimé par des écrivains grands ou petits est français, doit condamner comme des solécisme» les emplois du conditionnel ou de l'indicatif tels que les suivants : a Quoique cela pourrait vous compromettre, si on le savait » A. Dumas, Monte-Cristo. — « Je ne vous déteste pas, quoique, en vérité, je serais excusable de le faire » (H. Gréville, Louk Loukilch). — « Ils aimaient leurs meublas, bi<-n qu'ils en riaient quelquefois » (Zola, l'Argent). — « Quoique quelques-unes seraient d'avis » (Vaugelas). — « Quoiqu'elle n'avait pas

On croirait voir un homme qui, à force de contempler des suffixes, des désinences et des dérivations, en a gardé un éblouissement, lorsqu'on rencontre sous la plume d'un maître de grammaire et de langue tel que Darmesteter des emplois du subjonctif et de l'indicatif aussi contestables que ceux-ci :

« Dans aucune des langues dont nous pouvons étudier l'histoire, il n'y a de mot abstrait qui, si l'on en connaît l'étymologie, ne se résolve en mot concret ; et, a priori, il est évident qu'il n'en puisse être autrement \ » — « Il est curieux que la guerre de 1870-1871 n'a laissé aucun mot dans la langue2. » — Un autre grand grammairien et historien de la langue française, notre guide principal dans cet ouvrage, M, Ferdinand Brunot, ne commet- il pas un solécisme du même genre, en écrivant : « Il est possible que, si les circonstances politiques nVvaient pas changé, si en particulier le développement des sociétés populaires ne s'était pas trouvé enrayé, au lieu de cette littérature populacière se serait développée une littérature vraiment populaire (Histoire de la langue et de la littérature française, des origines à 1900, publiée sous la direction de Petit de Julleville, tome VII, page 839) ? — Un troisième maître cher et vénéré, M. Michel Bréal, écrit de même que

mérité d'être flattée » (Bossuet). Je cite ces exemples d'après M. Bastin, mais sans les trouver acceptables comme lui.

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