‹ Récréations grammaticales et littérairesChapitre 7 sur 25 · La vie des mots étudiée dans leur signification, p · texte numérisé non relu

La vie des mots étudiée dans leur signification, p

a. De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue Jrançaise, p. 260.

M. Brunot : « Je ne crois pas que cette revision du vocabulaire pourrait être conduite jusqu'au bout ». (Revue des Deux Mondes, Ier décembre 1889.)

Après de tels exemples, il serait peu charitable et peu intéressant d'insister sur la fréquence d'une faute de grammaire plus commune qu'aucune autre, et de citer au hasard et entre mille ce passage d'un conte traduit de l'anglais, que lisent les abonnés du Temps: a Je ne crois pas que sa signature vaudrait quatre sous. » Le conditionnel, décidément, n'est un substitut du subjonctif que dans la langue du chansonnier Mac-Nab: « Faudrait qu'on les expulserait. » La grammaire exige vaille, à cause du présent exprimé : je ne crois pas, ou, mieux encore, valût, à cause de l'imparfait sous-entendu dans la phrase : je ne croispasquesasignature(s'ilsignait)valût. . . Ellipse toute semblable à celle du fameux vers 278 d'Andromaque:

On craint qu'il n'essuydZ les larmes de sa mère.

En revanche, dans le même roman-feuilleton, « Je voudrais bien que maman arrive » n'est pas aussi incorrect qu'on pourrait le croire d'abord, n'est même pas incorrect du tout, parce que arrive répond à un temps présent, — et vivement présent, — dans la pensée de la jeune fille qui parle. « Je voudrais bien » signifie : je souhaite ardemment... Donc, Je voudrais bien que maman arrivât serait, dans la bouche de la fillette, non seulement un pédantisme pire qu'une faute de grammaire, mais un véritable contresens.

M. Michel Bréal a noté, dans ses doctes Essais de

sémantique, p. i48, un cas assez curieux où il est impossible de se servir de l'adjectif meilleur, le seul comparatif de bon qu'autorise la grammaire, et où il faut, de toute nécessité, faire le solécisme plus bon : « Vous vous étonnez, dites-vous, qu'il ait été assez bon pour croire toutes ces choses ; et moi je vous trouve encore bien plus bon de vous imaginer qu'il les ait crues. »

La morale de tout ceci est qu'on sera sage de ne pas crier haro trop précipitamment sur certaines violations apparentes de la grammaire française, conseillées au contraire par un profond instinct de notre langue, et c'est surtout aux témérités du subjonctif qu'il y a tantôt des circonstances atténuantes et tantôt de très bonnes excuses. Les hérésies grammaticales dont on ne pourra jamais rien faire de bon méritent seules d'être sommairement exécutées.

C'est ainsi qu'il faut être sans culture classique pour user d'une syntaxe aussi barbare que celle-ci : « Malgré qu'il court (ou qu'il coure} comme un lièvre, on le rattrapera bien », puisque, condamnée par la grammaire, cette faute sera toujours inutile dans une langue qui possède bien que, quoique et encore que. Mais n'allez pas dire, avec Duclos (Considérations sur les mœurs de ce siècle): « Quoique sûr qu'on soit de son jugement », ni, avec Victor Hugo (Préface de Cromwell) : « Bien qu'en aient dit certains hommes qui n'avaient pas songé à ce qu'ils disaient... » Ce sont deux fieffés solécismcs. Dites: « quelque sûr », ou « si sûr », ou « pour sûr qu'on soit » : et : « quoi qu'en aient dit », — en deux Stapfer. — Récréations. 4

5û RÉCRÉATIONS GRAMMATICALES ET LITTÉRAIRES

mois nettement séparés, — quoi étant ici un pronom et tenant lieu de chose1.

Les distractions des dieux sont parfois incroyables. Plus frappantes et beaucoup moins dignes d'excuse que celles des pauvres mortels que nous sommes, ce sont elles surtout qu'il est juste et utile de relever, afin, mes frères, de nous rendre un peu de courage.

Un membre de l'Académie française (il est vrai que ce n'était que Maxime du Camp) n'a pas appris, au lycée, ce que sait aujourd'hui le dernier instituteur de village : que l'article contracté es est un pluriel ; il écrit : « Docteur es-philosophie », « maître es prose française » (Souvenirs littéraires, t. II, p. 2^). Un autre académicien, Camille Doucet, secrétaire perpétuel, dans son rapport sur les concours de 1879, ignore la distinction que font toutes les grammaires et tous les dictionnaires entre chaque et chacun : « L'Académie française a placé ce livre en tête des quatre ouvrages auxquels sont décernés quatre prix de deux mille francs chaque » ; et cette castagnette fêlée sonne si musicalement aux oreilles du petit Doucet, qu'il la fait reclaquer encore : « Elle accorde deux prix, de mille francs chaque, l'un à... l'autre à... »

Madame Bovary est, sans conteste, un des plus beauv chefs-d'œuvre de notre littérature. Ce que je ne me lasse

1. Flaubert a fait le même solécisme dans ses lettres à sa nièce Caroline (<A\\ lit) : « Que dis-tu de Julie, qui croit (bien iju'on lui dise) qu'on peut toujours, etc. »

FAUTES DE GRAMMAIRE 5l

pas d'admirer dans cette étude profonde de mœurs et de caractères, qu'il faut relire tous les ans et apprendre par cœur, comme le Misanthrope, c'est surtout la patience et la solidité d'un travail préparatoire qui n'a rien voulu laisser aux hasards de l'improvisation. Non, les mères Gigogne du roman contemporain ne se font plus aucTine idée d'un ouvrage médité avec cet amour, construit avec cet art, écrit avec ce soin. Mais renonçons à la légende de l'impeccabilité de Flaubert, et respirons à cette pensée, comme gens délivrés d'une superstition. Il y a quelques petites taches dans Madame Bovary : merci, oh ! merci à la critique et merci à l'écrivain pour notre faible vue, qu'un soleil trop pur aveuglait !

Page 2 4 de l'édition dite définitive, on lit : « Jamais il ne put la voir en sa pensée différemment qu'il ne l'avait vue la première fois. » Tour assez différent d'un tour aisé et léger. — « Dans le seul but de lui complaire » (p. 307) n'est pas approuvé des puristes1. . — Du est à la fois une amphibologie et une ellipse bien dure dans cette phrase de la page i36 : « Elle prit les répugnances du mari pour des aspirations vers l'amant. » — « La mère François donnait à Hivertdes explications à troubler un tout autre homme. » Il faudrait : « Tout autre homme », ou : « Un autre homme. » Un tout autre homme signifie : un homme tout différent.

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