Sur « clans le but » voy. notre chapitre rai, p. 21a
Flaubert montre un goût bizarre pour la conjugaison réfléchie dans des cas où le neutre serait meilleur, d'abord parce qu'il est plus court. « Le sujet se tarissant » (p. 106), « un immense étonnement qui se finissait en tristesse... » (p. 118), « des nappes violettes s'alternaient avec le fouillis des arbres » : passe encore; mais « des enfants qui s'amusaient à se jouer entre eux » (p. 29) : que de mots pour dire que les enfants jouaient ! « Quelques marguerites étaient repoussées » (p. i5o). Ce passif est-il correct ? Peut-être ; mais le verbe neutre avaient repoussé serait seul de tout repos ici, et le plus sûr est de réserver le passif pour les fleurs artistement ouvragées dans du cuir ou du cuivre repoussé1.
I. J'appelle l'attention des philologues, et peut-être aussi celle des psychologues, sur l'étrange préférence, aujourd'hui si commune, qu'on montre pour la lourde forme passive dans tant de cas où le simple verbe neutre, — plus agréable et plus léger, moins appuyé, moins fort, moins définitif, — serait bien suffisant. La vieille chanson du furet disait :
Il a passé par ici
Le furet du bois joli ;
mais notre jeunesse des deux sexes chante moins gracieusement : « Il est passé... » Pourquoi Darmcsteter écrit-il : « Heur est disparu de la langue », au lieu de : a disparu, puisque, d'ailleurs, la disparition n'est point totale? M. J. Bastin (p. 170 de son Précis de Phonétique) distingue entre : « les fleurs ont éclos pendant la nuit » (action), et: « les fleurs sont écloses depuis ce matin » (état); l sons moins de l'état, et plus de l'action; commençons toujours par nous demander si la forme qui exprime simplement l'action ne suffi l pas.
FAUTES DE GKAMMAIRE 53
Au chapitre m de la première partie, le père Rouault vient apporter à Charles 75 francs en pièces de ko sous. Étourderie, non plus de grammaire, mais de comptabilité ! Une somme de 75 francs en pièces de 4o sous appartient à la même arithmétique hardie de bachelier es lettres que la joie du numéro 2 se gaudissant d'être impair, selon la traduction mémorable du vers de Virgile :
Numéro deus impare gaudet.
Ces peccadilles d'un grand écrivain, — dont plusieurs ne touchent pas la grammaire, — ne lui font, quand elles la blessent, que des égratignures. Parmi les vétilles proprement grammaticales, on pourrait mentionner encore l'usage anormal de quelques prépositions. Les prépositions ont leur emploi, qu'il ne faut point changer sans de bons motifs, et je n'aperçois pas du tout la raison que Flaubert peut avoir eue d'écrire : « Il était jaloux contre tout le monde », et : « Elle se sentait irritée de lui » (pages 5 et 67).
Avec une régularité dans l'abus, — d'où le bon usage est né quelquefois, — le vulgaire, peu porté de sa nature à l'économie, est prodigue de prépositions parasites, qu'on fera bien de surveiller et d'exclure du discours aussi longtemps qu'elles ne seront pas devenues obligatoires. On a pris l'habitude plutôt mauvaise de dire : « Il est gêné avec d'autres qu'avec moi »,
au lieu de : Avec d'autres que moi ; « Cela fut dit à d'autres qu'à lui », au lieu de : A d'autres que lui; « Je ne le croirais de personne, excepté du colonel » , au lieu de : Le colonel excepté.
Pour de bon, au lieu de Tout de bon ; « Le succès de cette pièce s'affirme », pour dire qu'il ^'affermit, furent d'abord des lapsus linguœ, ou peut-être des grâces affectées devenues des négligences ; « une politique néfaste (c'est-à-dire funeste) au pays » est un gros solécisme de parlementaire pédant ; en outre de est une petite abomination universellement répandue, qui d'ailleurs n'affaiblit point l'excellent discours prononcé à Lyon, le 3 mai 1906, par M. Clemenceau1.
« Il a été se promener », au lieu de « Il est allé se promener », serait-ce un quiproquo qu'on ne fait, d'ailleurs, qu'au passé défini et indéfini du verbe être ? Pour sentir ce que la confusion a d'étrange, il suffit, — comme l'a remarqué, je crois, M. Clédat, — de mettre le
1. « Dans la réalité, en outre des prescriptions de la loi, les instructions écrites et verbales furent, etc. » — Chateaubriand a fait la même faute : k En outre de mes vieilles dettes » (Mémoires d'Outre-Tombe, t. V, p. 54a). Répétons, même après l'autorité d'un tel maître, que c'est abominable, puisque en outre de mes dettes n'ajoute qu'un barbarisme inutile à ce que disait brièvement et oorret toment outre mes dett.es. — Je relève, avec regret, en outre de, chez un autre grand écrivain, Sully Prudhomme : L'expression dans les beaux-arts, page 208, « en outre de L'expression... » — Très fréquent aussi dans les beaux ouvrages philosophiques de M. Bergson; enfin, très fréquent partout, et môme chei les meilleurs.
verbe être à un autre temps : Il est se promener, il sera se promener1.
« Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer... » Portez armes! Battez, tambours! Vive Farinée ! Le voilà, le voilà, le grand solécisme historique, immortalisé par certain bordereau qui eut la gloire, — il y a treize ans, — d'être la sacrée source (sacrum caput) d'une littérature infinie. La paix soit avec lui ! Puisse-t-il dormir à présent pour l'éternité, — la langue d'Esterhazy étant aussi barbare que le français du ixe siècle, et la floraison littéraire qui date du bordereau ayant été close plus vite que l'ère inaugurée par les fameux serments de 8I12 ! C'est pourquoi je regrette délire dans le Petit Temps du 12 juillet io,o5: « Il y a des spécimens presque impossibles à se procurer. » Il faut dire « presque introuvables », ou : « très difficiles à obtenir »,
î . Voltaire a fait la même remarque, dans ses commentaires sur Corneille, à propos de ce vers de Pompée :
H fat jusques à Rome implorer le Sénat,
« Il y a plusieurs personnes qui disent : je fus le voir, je fus lui parler; mais c'est une faute, par la raison qu'on va parler, qu'on va voir ; on n'est point parler, on n'est point voir. » Cependant un hispanisant me fait observer que l'espagnol emploie le verbe être au sens d'aller, comme le français, et que cette langue « conjugue exactement de la même façon, au passé défini, les deux verbes ir (aller) et ser (être) ». Si, en français, l'on emploie être au sens d'aller, ce ne peut être, en tout cas, qu'au passé, défini ou indéfini.
s'il s'agit d'escamoter à l'ennemi une pièce aussi rare que le manuel... répandu partout . du tir d'artillerie de campagne1.
Certain emploi du pronom démonstratif celle, celai, ceux, joint à un adjectif ou à un participe passé, appartient le plus souvent2 à une langue si relâchée que la conversation même l'évite et qu'on n'en trouverait pas beaucoup d'exemples dans les livres qui se piquent de la moindre tenue ; mais ils pullulent sous la plume incontinente de nombreux journalistes que Rabelais eût trouvés « plus baveux qu'un pot à moutarde », que Montaigne aurait traités d' « esfoirés », et dont je dirais qu'« ils font sous eux », si j'osais m'exp rimer ainsi. « L'obscurcissement du soleil a été plus sensible que celai observé dans la dernière éclipse. » — « Les points moins importants après ceux résolus furent abordés ensuite. » — « La loi la plus ancienne est celle anglaise de 1677 », lisais-je avant-hier dans trois de leurs
1 . Je rencontre une incorrection toute pareille dans Victor Hugo le philosophe de Renouvier, p. 77 : « L'espèce d'être et d'action de Satan est impossible à se représenter. » — Pour d'autres observations sur ce tour, qu'on peut défendre... jusqu'à un certain point, voy. le chapitre vin.
a. Je fais cette réserve : « le plus souvent », parce que, comme l'a dit un poète français,
Igna point de réglation Qui n'ait son exceptation.
Nos classiques, il est vrai, ne s'étaient jamais exprimés do la sorte ; mais ce n'est peut-être pas une raison pour condamner absolument un tour elliptique et très clair qui peut faire une heuiviiro économie de mots. Voy. encore p. 216.
torchons. Je pense qu'une selle anglaise est une selle de forme particulière. Mrae Sans-Gêne n'oubliait pas d'ajouter ici l'article féminin ; elle disait en pleine cour de l'empereur, à ce que l'on raconte : — « Où sont vos femmes, messieurs les grands-officiers ? Je ne vois que la celle à Lannes. »
Le champ de la moisson est immense ; il n'y a d'autre raison pour lier sa gerbe que l'heure sonnée ou l'espace parcouru. Combien de richesses ne pourrais-je pas glaner encore, inconnues chez les petits auteurs oubliées dans les grands ! — « Ces outils de morsure contenaient assez de venin pour que de s'en piquer fût être assuré d'en mourir » (M. Paul Bourget, cité par La Revue du i5 novembre iqo3). — « Les croisés de l'Europe inondent la Syrie en bien plus grand nombre que toutes ces nations ensemble n'en ont jamais eu dans leurs émigrations » (Voltaire). — « Les fils de Gengiskan lui apportèrent les trésors de l'Asie. C'est de là que les Russes trouvent souvent aujourd'hui les ornements d'argent et d'or » (Voltaire). — « Les rois de Castille, d'Aragon, de Navarre se réunirent par le danger » (Voltaire). — « Le nom du pape Léon X est célèbre par son esprit » (Voltaire, Essai sur les mœurs, chap. lv et suivants). — « Bien que la mort violente soit préférable au lent engourdissement qui use et qui ronge, je ne crois pas que tuer le malade, quelque énergique que soit le moyen pour le guérir, doive être employé tant qu'on peut avoir recours à d'autres » (un rédao
teu» très spirituel et habituellement français de la Petite Gironde). — La même excellente feuille, en nous faisant le pathétique récit d'une partie de plaisir en mer terminée par une noyade générale, concluait avec le désespoir d'un cœur absolument navré : « Toutes les recherches faites pour retrouver la famille noyée n'ont pas abouti. » Mais, brave Petite Gironde, il n'était pas nécessaire que toutes les recherches aboutissent, si une seule avait été heureuse. '
On se lasse de tout, même des perles. Fermons cette fois l'écrin, sur le solécisme du génitif enchevêtré par grappe, du pronom relatif rebondissant en cascade : — « Comment le ciel est-il l'effroi des malheureux ? Il l'est des coupables et ce sont des malheureux dont il est le consolateur2 » (Voltaire, Éloge de Crèbillon). — « Je voudrais pouvoir transcrire ici cette curieuse pièce ; mais malheureusement je ne l'ai pas et ne m'en souviens pas d'un seul mot » (Rousseau, Confessions, IIe partie, livre XII). — Il n'y a vraiment pas lieu de nous sortir des phrases du genre de celles dont tu viens de me gratifier et dont je ne t'en veux pas d'ailleurs »
i. Il est amusant de rencontrer la même faute dans le français habituellement si net et si pur de Voltaire. Il écrit dans ses Mémoires : « Dieu était respecté (aux repas du roi de Prusse) ; mais tous ceux qui avaient trompé les hommes en son nom n'étaient pas épargnés. »
a. Il ne faut pas condamner sans merci toutes les tournures de ce genre, dont plusieurs sont moins des incorrections que des complications, qu'on a raison d'éviter maintenant mais qui florissaient autrefois avec pleine licence. Nous aurons encore un mot à dire sur ce sujet au chapitre vin.
FAUTES DE GRAMMAIRE 5o,
M. Paul Bourget, cité par La Revue du i5 novembre 1903). — « Les études dont j'espère lui en rendre compte » (La Bruyère). — « Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours » (Racine). — « Il est certaines choses que, une fois que nous les avons sues, nous les savons toujours » (Malherbe).
Le plus grand des prédicateurs a dit : — « C'est le fruit que je me propose de ce discours, qui étant de telle importance, je ne puis douter du secours que.. » Mais ici, chapeau bas 1 .. Nous ne citions tout à l'heure que du Voltaire ou du Rousseau... Voilà La Bruyère, Racine, Malherbe, Bossuet, voilà le grand siècle, et ce sont des « anacoluthes ».
On ressuscitera moins difficilement tout un lot de termes disparus qu'une seule forme grammaticale ancienne et tombée en oubli.
Quelques personnes, au xvne siècle, s'exprimaient encore de la façon suivante : « Il marcha contre les ennemis qu'il savait qui avoient passé la rivière. » — « Voici une façon de parler de M. Vaugelas, que je doute fort qui soit correcte » (Thomas Corneille). — « C'est un temps de confusion et de trouble qu'on souhaiteroit qui n'eust jamais esté. » — « Un jeune garçon qu'on lui disoit qui avoit un beau naturel » (Piacine).
Ce vieux tour, assez bizarre, commençait à étonner ceux mêmes qui continuaient de s'en servir. En vain Thomas Corneille, Vaugelas, l'Académie française cherchent à l'expliquer. « C'est, concluent-ils après y avoir perdu leur latin, une irrégularité de construction dont on ne peut rendre raison qu'en disant que l'usage l'a ainsi voulu. »
Comme cette construction irrégulière « choquait beaucoup les oreilles délicates », les grammairiens conseillaient de lui substituer l'infinitif et de dire, par exemple : « Les ennemis qu il savoit avoir passé la rivière. » Le Père Bouhours approuve : « Le soleil, que les mathématiciens disent estre bien plus grand que la terre », au lieu de : « qui est bien plus grand » Mais la correction n'était point heureuse ; car la lourdeur de la tournure infinitive rit moins à nos oreilles que le ricochet, amusant plutôt que dur, du relatif.
Sans trouver eux-mêmes l'explication de l'étonnante syntaxe, les lettrés du xvne siècle, par les remarques qu'ils ont faites et par les exemples qu'ils ont donnés, ont aidé ceux du nôtre à la découvrir.
Bouhours écrit : « Si l'on parloit selon la règle, on diroit: Le soleil, que les mathématiciens disent qu'il est plus grand que la terre. » A ce singulier exemple il ajoute cette réserve plus singulière encore : « Mais cette construction seroit bien choquante, quelque régulière qu'elle fust. »
Dans un discours assez ridicule qui fut servi à Louis X 1 V par l'abbé Colbertpour le complimenter sur la révocation de l'éditde Nantes, mais qui est, dit-on, de la cuisine du divin Racine, l'orateur flagornait le roi en ces termes : « Sans cela (sans l'édit de révocation), votre règne, que le ciel a voulu qui fût un règne de merveilles, auroit manqué de son plus bel ornement. » Cette platitude a un intérêt grammatical, à cause d'une variante du texte. Il portait d'abord : « Votre règne que le ciel a voulu qu'U
fût un règne de merveilles », et le changement de qu'il en qui est une correction postérieure.
L'auteur des Provinciales écrit : « Mais après tout, mon Père, à quoi avez-vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites qu'il est de foi de croire qu'elle est insuffisante en effet ? » J'ignore si au lieu de: « qu'elle est insuffisante », on lit: « qui est insuffisante » dans certaines éditions ; mais qu'elle ou qui, n'importe, c'était la même chose, la même syntaxe, la même phrase tournée avec la même élégance vive et légère dans les deux cas.
Rien n'est plus fameux en littérature que la première ligne des Caractères : « Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. » Ne perdons point l'équilibre de notre jugement devant les insondables abîmes de ce qui. Qui pensent et qu'ils pensent, qui et qu'ils, sont ici tellement identiques, que l'argot des « potaches » dirait : « C'est kif-kif! » et le fait est crue La Bruyère s'est soucié comme d'une guigne de la préférence que le choix de qui semble marquer. La preuve qu'il n'y a pas pensé une seconde, c'est qu'il écrit qui sans y prendre garde en maint endroit où qu'il serait évidemment la bonne leçon: « Ce qui lui faut » (lettre du 3 avril i685, à Condé). — « Vous avez la plus fertile imagination qui soit possible de concevoir » (lettre à Santeul). — « Il est impunément dans sa province tout ce qr\i lui plaît d'être » (De quelques usages, § 62). — a II semble qu'il y ait plus de ressemblance dans les poèmes de Ra-
cine, et qui tendent un peu plus à une même chose » (Des ouvrages de l'esprit, § 54) *.
Dans la langue populaire et dans celle des écrivains plaisants du xvie siècle, l'emploi de qui pour qu'il devient drolatique :
« Le lèchevin (l'échevin) fut si affable qui le renvoyi sain et sauf » (Agriable conférence de deux paysans, 1649)2.
Bonaventure des Périers écrit : « 'Et suis esmerveillé qui ne se soit encore trouvé roy, ni prince, ni seigneur. . . » Et encore : « Un des gentilshommes de la Beauce que l'on dit qui sont deux à un cheval quand ils vont par pays. »
A toi, Rabelais, la balle : « Je croy qui nous forge
i. Il y a, dans les Remarques de Vaugelas (tome I, page 375 de l'édition Ghassang) une phrase inintelligible par sa longueur et par ses pronoms relatifs enchevêtrés. Je me demande si un des qui ne doit pas être entendu au sens de qu'il, et si cette traduction ne donnerait pas la clef du rébus. Je souligne le qui en question. Il s'agit des rimes dans la prose : ... « Il faut nécessairement avouer que de sa nature la rime n'est point une chose vicieuse, ni dont le son offense l'oreille, et qu'au contraire elle est délicieuse et charmante, mais que le Génie de notre langue l'ayant une fois donnée en appanage, s'il faut ainsi parler, à la Poésie, il ne peut plus souffrir que la prose, comme j'ay dit, l'usurpe, et passe les bornes qu'il leur a prescrites, comme à ses deux filles, qui neantmoins sont si contraires l'une à l'autre, qui les a séparées, et ne veut pas qu'elles ayent rien à desmesler ensemble. » — Un lecteur de ce chapitre, publié d'abord dans la Bévue Universitaire, M. Boun-au, professeur au collège de Briançon, m'informe que son édition de Vaugel&S, datée de MDGLXII, porte qu'il et non oui.