UN CALCULATEUR EN PLEIN VENT
Mais notre forain faisait exception à la règle commune, car le procédé de son industrie mérite réellement d'entrer dans le domaine de la pratique. Son installation était fort modeste : un escabeau, un chevalet, un tableau noir en carton-cuir, une boîte de bâtons de craie, une grande pancarte donnant le boniment, un tiroir plein de prospectus, une sébile contenant la recette en gros sous et deux maigres lampions. C'était le soir, au moment de la cohue. La foule qui l'entourait semblait indifférente aux bruyants refrains des orgues de Barbarie, aux grincements- des chevaux de bois et des montagnes russes, aux rugissements des fauves dans les ménageries, aux parades des saltimbanques et récoutait religieusement. L'attention était de rigueur; il s'agissait d'Arithmétique, chose bien compliquée pour le vulgaire qui considère encore Barème comme un grand homme et qui tient toujours Henri Mondeux, le fameux pâtre de la Touraine, pour un enfant prodige. Il calcule comme feu Barème ! dit le père, glorieux de son fils, lorsque le bambin a remporté à l'école primaire le premier prix de Mathématiques pures et appliquées.
Le calcul sur les doigts.
Donc, pendant que la police veillait aux soustractions, notre forain expliquait au public ébahi les mystères de la multiplication rapide, tout en écoulant ses produits. C'était réellement bien curieux de voir tous ces visages attentifs, étonnés, illuminés par la clarté des lampes électriques d'un théâtre voisin, et qui suivaient avec tant d'intérêt les démonstrations du professeur improvisé. Je m'étais approché du calculateur afin de me rendre compte de son invention. Il écrivait sur son tableau deux lignes de chilTres pris au hasard ou dictés par le public; puis, rapidement, tout en marmottant quelques paroles confuses, il traçait Tun après l'autre tous les chiffres du produit des deux nombres indiqués, mais sans écrire les produits partiels.