‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 101 sur 259 · PICARD SUJET A SE PIQUER · texte numérisé non relu

PICARD SUJET A SE PIQUER

» que on me desmente. » {Lettres de rémiss, de 1397. — Du Gange, sous Picardi.)

Remarquez d'abord : Sanglant Picard banny^ c'eslà-dire vilain Picard publié, reconnu tel, mauvais caractère notoire. Pertat joue sur la double acception de Picard, nom propre et adjectif commun. L'autre lui répond en suivant le calembour : Je ne suis pas Picard, car je souffre bien un démenti ; donc je ne suis pas un si mauvais caractère, je n'ai pas cette chaleur de tète qui caractérise les Picards , et leur a valu leur nom. Je ne suis pas sujet à me piquer.

Je tiens l'étymologie donnée par Valois pour la bonne. Du Gange, Amiénois , comme chacun sait, la trouve douteuse par cette unique considération qu'elle n'est pas honorable à la province de Picardie. Du Gange montre en cela une susceptibilité que justiûe son origine et qui justifie un peu l'étymologie de Valois. Après tout, le déshonneur n'est pas grand d'avoir la tête chaude : la vivacité implique la franchise , que beaucoup mettent au premier rang des vertus, et elle exclut l'hypocrisie, qui est, du consentement unanime, le plus lâche et le plus odieux de tous les vices.

Pour finir comme nous avons commencé, Jean Corbichon, religieux augustin, chapelain de Charles V, traduisit, par l'ordre du roi son maître, un livre paj lui intitulé : Le grand propriétaire de toutes choses (1). Dans cette compilation indigeste de passages tirés des

(1) Voyez, dans la Biographie universelle, les articles Corbichon et Glanville.

lia GIFFE, GIFfER.

auteurs grecs , latins et arabes , on rencontre une étymologie du nom Picardie. Ce mot vient de Piquigny^ en changeant igmj en ardie.EiPiq?(igm/ iVoh vient-il? D'un général d'Alexandre appelé Piqiienon, qui vint fonder le château de Piquigny, aux environs d'Amiens, « comme dit Grodogne, au livre de la destruction des » Troyens. » Ce qui prouve que les Picards descendent des Grecs. L'étymologie de Jean Corbichon va de pair avec la note de la Chanson d'Antioche.

GiFFE ou GiFFLE. GiFFER OU GiFFLER. — PlusicUrs

indications semblent attester l'antipathie des Latins à faire sentir dans la prononciation deux consonnes différentes consécutives; cette antipathie est un fait constant dans le français. Ainsi pour gypsimi , du plâtre, le moyen âge, probablement par tradition, prononçait gissum. Cette forme est dans Du Gange, et l'autre non.

Nous disons à Paris, au xix* siècle, gypse et gypser, que M. Napoléon Landais {i^me jipece et Jipecer, pour en noter la prononciation plus clairement. Mais en province et parmi les ouvriers, point très-essentiel! c'est gy et gysser. On prononçait de même VApocalysse pour Y Apocalypse (voyez Froissart, II, 178, et Le Dl'Chat, sur Rabelais, IV, 16). Furetièrc écrit gyp et en cite des exemples, mais puisque la consonne finale est toujours muette , il importait peu d'écrire gyp, gyf ou gy. Ce mutisme de la consonne finale est dans la formation de la langue une cause qu'il ne faut pas

GTSSER, GIFFER. 156

négliger. Par exemple, antiqmis avait donné le français anti, formé par apocope ainsi qu'une foule considérable de mots. Il y en a une catégorie entière dont nous parlerons une autre fois. Mais lorsqu'une vovelle suivait , il fallait bien avoir une consonne finale sur laquelle elle s'appuyât. Étymologiquement ce devait être un y ; on choisit 1'/, apparemment comme plus euphonique , et l'on eut antif, au féminin antive. De là est resté dans l'argot battre l'antif pour signifier battre le grand chemin. C'est proprement battre le vieux. Le peuple dit encore en proverbe : Vieux conmie les rues, vieux comme les chemins. M. Paulin Paris s'est trompé lorsque, dans son Romancero frœicais (p. 18), il fait venir antif d'altus, et interprète une tour antive une haute tour : c'est une tour antique.

Gif, à quatre lieues de Versailles , célèbre abbaye de bénédictines qu'on appelait Notre-Dame du val de Gif, et Gy, petite ville de la Haute-Saône, voisine de Gray, portent le même nom, qu'elles doivent à la présence de la pierre à plâtre dans leur territoire.

Gypsum a fait en italien gesso, en espagnol yesso.

Ensuite la double ss s'est convertie en double ff, et gysser est devenu giffer, dans le latin du moyen âge, giffare. Une loi de Louis le Débonnaire porte : « Et s'ils récidivent leur mépris, leur cabane ou maison sera giffée. » — « Domus vel casa» eorum giffentur. » (Du Gange, sous Giffare.) Du Gange dit simplement que y^y^er c'était marquer d'un signe de confiscation au profit du trésor public ; ce signe consistait en un trait,

156 GIPFARD, GIFFARDE.

probablement une croix faite avec du plâtre sur le mur ou sur la porte. La propriété qui avait reçu cette giffe était confisquée.

La cjiffe était un affront; par métaphore, c'est un soufflet appliqué bien serré, comme cette balafre de gypse, ce coup de brosse sur le mur. L7 dans giffle est parasite, et introduite pour l'euphonie, comme dans joufflu, qui devrait ïiùrejoiiffii, venant de Joue.

Cotgrave explique gi^es par Joues. Il reste à demander pourquoi des joues s'appellent des giffes. C'est par le trope que Du Marsais appelle métalepse, qui substitue l'un à l'autre l'antécédent et le conséquent. La joue qui reçoit la giffe s'appelle même une giffe.— GiFFARD, c'est-à-dire joufflu. Une giffarde était une servante, comme qui dirait une grosse joufflue, une fdie des champs. (Du Gange, sous Giffardus.)

Résumons la série des idées et la marche des déductions. Du plâtre, une maison giffée, affront, soufflet. Joue, servante. Qui croirait que tout cela s'enchaîne? Voilcà comme procède l'esprit humain dans la formation du langage.

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