‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 103 sur 259 · PAIN A CHANTER · texte numérisé non relu

PAIN A CHANTER

une belle victoire grammaticale, et j'en ai trouvé l'occasion. Hier ma femme parlait de pain à chanter; ce qui ne signifie rien , car je ne sache pas que les ténors ou les sopranos se nourrissent de pain azyme. J'ai soutenu qu'il fallait dire Aw pain enchanté, ce qui signifie évidemment consacré , comme il convient à une substance qui est la nourriture corporelle et spirituelle des chrétiens. Ma belle-mère a pris fait et cause pour ma femme, et m'a chanté une gamme comme si elle s'était nourrie de ce pain toute la matinée. Veuillez , je vous en prie, venir à mon secours, et rétablir mon autorité ébranlée en leur démontrant leur bévue. J'en serai reconnaissant. » Un de vos Abonnés.

RÉPONSE

« Hélas ! monsieur, je vous plains d'être exposé aux intempéries de la grammaire ! Jai appris par mon expérience ce que les billevesées grammaticales portent d'orages dans leurs flancs. C'est des grammairiens qu'on peut dire en style oriental, qu'ils sèment le vent et moissonnent la tempête. Non , jamais on ne croirait combien les neuf parties du discours distillent de fiel et de venin dans l'âme de leurs séides. Pour s'être obstiné à prononcer kiskis et kankan au lieu de quisquis et quanquam , Ramus a été désigné aux poignards de la Saint-Barthélemy; ce qui m'étonne, ce n'est pas que ses adversaires l'aient fait assassiner, c'est qu'ils ne l'aient pas mangé tout cru. Souvenez-vous que Denys, chassé du trône de Syracuse, se fil maître

ou PAIN ENCHANTÉ? 4S0

d'école. Il enseigna la grammaire pour continuer son métier de tyran. Le mot est de Cicéron, bon juge!

» Je souhaiterais, dites-vous; une belle victoire grammaticale, et j'en ai trouvé l'occasion. — Hélas! mon cher monsieur, votre confiance imprudente vous a perdu! Vous venez, sans vous en douter, de vous lancer, la tête la première, dans l'abîme. Quel vertige ! Quoi ! vous n'avez pas compris que le pain d'hostie est du jjain à chanter {messe sous-entendue) ! Vous prétendez que ce soit diM pain enchanté, c'est-à-dire, selon vous, consacré? Vous confondez la consécration et l'incantation ! et vous venez , enchanté vous-même de cette heureuse idée, me proposer de m' unir à vous sur le terrain de cette étymologie hérétique? Je m'en sépare, au contraire, de toutes mes forces ! abremmtio! En vérité , je ne connais point cet homme ! Je vous renie trois fois ! Tout ce que peut m'inspirer un reste de pitié pour votre ingénuité, c'est le conseil, si jamais vous voyagez en pays d'inquisition, de cacher soigneusement votre belle étymologie, car elle sentie fagot d'une lieue !

» Saùl, en cherchant les ânesses de son père, trouva un royaume; et vous, en cherchant une victoire, vous avez rencontré une déroute. Vous n'êtes pas le premier: l'aventure de Saûl est plus rare que la vôtre.

» J'ai relu votre lettre. Non, cette lettre ne peut sortir que d'une âme innocente ; et puisque aussi bien j'ai été la cause première et involontaire de vos douleurs domestiques, je veux vous consoler par l'autorité de

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Vaugelas. L'opinion de ce grand homme, sanctionnée par le docte Basnage, c'est que, « dans les doutes de la j> langue, il vaut mieux pour Tordinaire consulter les » femmes, ceux qui n'ont point étudié, que ceux qui sont » bien savans en la langue grecque et latine, parce que » l'on peut plus naturellement apprendre d'eux l'usage, » qui ne peut tromper en matière de langue, la raison » et le raisonnement étant toujours de faux guides en » ce sujet quand l'usage est contraire (1). »

» C'est-à-dire que les femmes sont supérieures aux savans par leur ignorance même.

» Vous voyez par là que vos défaites intérieures n'ont rien de déshonorant, puisqu'elles rentrent dans l'ordre naturel des choses. De leur côté, madame votre femme et madame votre belle-mère sont , je m'assure, trop prudentes pour ne pas user discrètement de leurs avantages. Je finis en vous recommandant à la clémence et à la magnanimité de ces dames. »

FusTÉ (prononcez fùté) est la syncope de fustigé ^ fouetté. On sait que le fouet en public était une peine admise dans notre ancienne législation.

« Marotte Duflos , pour soupechon de larrecin , fut » fustée à le banlieue. » {Livre rouge d'Abbenille.)

« La mère d'Agnès cria à la mort , comhion que par » avant elle eust vendu sa dicte lille, dont elle fui pour » ce fustée et pugnie à Senz. » [Lettres de rémiss. de 1389.)

(1) Histoire des ouvrages des savans, février i69l, p. 276.

DÈCÎ LANGUES FRANÇAISES. 163

C'est alors que l'euphonie intervient : elle transpose la liquide / et la remplace après le d par la liquide r, afin de mieux appuyer les consonnes c et c? , et vous avez enfin esclandre.

Voilà comment se formaient les mots antérieurement au XVI* siècle, par l'organe du peuple, c'est-à-dire sous l'unique influence du génie français agissant dans toute la liberté de son instinct.

Mais la renaissance rompit la tradition, et changea le procédé du tout au tout. La langue (et c'est ici l'objet de notre seconde remarque), la langue cesse d'appartenir au peuple, et passe sous la tutelle des savans. Dieu sait avec quel bénéfice ! Il lui faut changer toutes ses habitudes; pour mieux dire, une seconde langue est créée par-dessus la première. La première était l'œuvre populaire, formée dans les rues et sur les places publiques ; la seconde est fille de l'érudition, née au fond du cabinet et de la bibliothèque. La première s'était formée en parlant; la seconde se fait en Usant : aussi l'une est pour l'oreille, l'autre pour les yeux; l'une s'était élaborée pendant six siècles dans le gosier du peuple ; l'autre s'improvise au courant de la plume des docteurs , et son caractère est si liàtif, que, dans cent cinquante ans, elle sera parvenue à son apogée, pour ne plus faire ensuite que décroître. Quel est donc ce nouveau procédé ? Ah ! mon Dieu ! tout ce qu'il y a de plus simple : il n'est plus question de forme syncopée ni de délicatesses d'euphonie ; c'est tout uniment un calque grossier du mot latin. S'ils prennent scandalum^ ils en

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