LOUCHE
cuiller, dont le berger ramasse la terre qu'il jette à ses moutons pour hâter le pas du troupeau : « Le sup- » pliant osta audit berger sa houlette , ou louchet. » {Lettres de rémiss, de 1393,)
Palsgrave, dans sa liste des homonymes (page 157), donne img louche^ un homme louche (1), et une louche^ une cuiller à pot , en vieille langue romane , ajoulet-il (2). Ainsi louche était déjà français en d297, et l'était encore en 1530. Rabelais même s'en est servi.
II n'y avait donc pas de motif pour bannir de la circulation un mot d'origine aussi ancienne et aussi légitime , un mot nécessaire et qui n'a point d'équivalent. Il fallait , au contraire , l'accréditer par l'insertion au Dictionnaire de l'Académie. L'Académie devrait n'y pas regarder de moins près avant d'exclure qu'avant d'admettre, et surtout lorsqu'il s'agit de déposséder. Elle autorise à dire à ceux qui se servent encore dii mot louche : Vous ne parlez pas français. Or, ils parlent en cela très-bon français. Mais peu à peu l'effroi de l'anathème se répand : on ne veut pas avoir l'air provincial; on lient à parler comme à Paris ; on s'abstient du mot condamné, et ce mot finit par disparaître. Hélas ! notre langue moderne n'est pas déjà si riche pour jeter ainsi les mots par les fenêtres!
({) L'adjcctir louche est le latiu luscus. Il est vrai que luscus sigoifle borgne, mais ces modifications du sens sont très communes. I
(2) " Une louche, h ladyll (old roman longue). » j
Dans le dictionnaire d'argot, à la suite du poème de Cartouche, la ^ main s'appelle la louche, parce qu'elle en fait l'ofOce.
POCHE, POCHON, POCHONNÉE. 175
Le plus grand éloignemeiit où l'on puisse apercevoir quelque chose qui ressemble au mot poche , c'est dans la basse grécité, ircuyyvj, itony-fioi/ {pougghi, poughion), qui signifie une bourse de cuir, un petit sac. II me paraît probable que les Grecs du Bas-Empire avaient fait ce mot du latin pugnus , poing, poignée. Le Français a i^Tononcè poiiche, pouchette [bougette, d'oii l'Anglais a tiré son budget) , et l'on prononce encore ainsi dans beaucoup de localités rustiques.
Il n'est pas difficile de saisir le rapport entre une poche, habituellement gonflée, arrondie, et une cuiller profonde, une cuiller à pot enfin. C'était le terme usité au xv^ siècle: « Jehan Esperon, cuisinier, frappa le sup- » pliant d'une cuiller, autrement dite j90cAe de bois. » {Lettres de rémiss, de l/i53.) Le diminutif d'iine poche était îtn pochon ou une pochonne. Dans l'inventaire de l'église de Cambray de 1371 : « Item deux pochonnes. »
Comme nous disons un verre de vin, une assiette de soupe, pour une verrée, une àisiettée, de môme on disait un pochon ou une pochonnée pour signifier la capacité d'une poche.
Au siège de Nimègue, les assiégés, montés sur les créneaux, versaient sur les assiégeans, avec des poches, de l'huile bouillante , de la chaux vive et du plomb fondu :
Grandes pierres jeUoient cil qui sont aus crestiaus, Pochons de vive chaux et de fer grans barriaus.
{Baudouin de Sebourg.)
De vire chaux jetèrent mainte grant pochonnée.
[Ibid.]
i76 œuFs POCHÉS, yeux pochés.
Des amfs pochés sont dits autrement des œufs à la cuiller, parce qu'on les apprête à l'aide d'une cuiller creuse en forme d'œuf et percée comme une écumoire. — Des yeux pochés sont des yeux dont Tenflure rappelle celle des œufs pochés ; et parce que cette enflure, effet ordinaire d'un coup de poing, est d'un violet sombre, le peuple, suivant sa métaphore culinaire, dit aussi des yeux au beurre noir, pochés au beurre noir. a Quant ce vint au tour deChiquanous, ils le festoyarent » à grans coups de guantelels , si bien qu'il resta tout » estourdy et mcurtry, un œil poché au beurre noir. » {Pantagruel, IV, 12.)
Un pâté d'encre ou de peinture s'appelle dans certaines provinces un pochon. « Pocher, dit Trévoux , » terme technique à l'usage des maîtres d'écriture. »
La Monnoye veut que ce pocher vienne de pollex, et signifie pressé avec le pouce : « Parce que quand on » l'appuie trop sur la plume, on fait couler l'encre en » trop grande quantité. » (Glossaire des Noëls bourguignons, au mot Craiché.) Cette explication forcée qu'il applique aussi aux yeux pochés, La Monnoye doit l'avoir empruntée à Nicot , lequel dit : « Pauchku ou Pollckr » les yeux {oculos pollice elidere). Aulcuns écrivant t pocher (l). » Quoi qu'ils en disent, et Ménage avec eux , le pouce ne fait point les pâtés d'encre , et , pour pocher les yeux, il y faut les quatre doigts et le pouce.
(I) /'ouk-er n'existe pas : c'est une orthographe supposée par Nicul pour colorer son éiymologie.
POISSON, POSSON, POCHON. 177
Patelin s'extasiant sur la prodigieuse ressemblance du père et du fils Jousseaume . Vraiment, s'écrie -t-il : Vraiment c'estes vous tout poché !
Il veut dire par là, vous vous ressemblez comme deux pâtés d'encre. Le Valentin des Ménechmes prend un terme de comparaison tout à fait opposé :
Et deux gouttes de ]ait ne sont pas plus semblables.
Dans le chapitre 1" de la Satire Ménippée , « De la vertu du Catholicon d'Espagne, » on lit : « Monsieur » de Mayenne en prend tous les jours dans un posson de » lail d'asnesse. » C'est-à-dire dans un pochon ou un poisson de lait d'ànesse. La double ss permute encore aujourd'hui avec le ch dans certaines provinces , par exemple en Picardie, oii le vieux verbe musser se prononce mucher; où \e poisson est à volonté du pisson ou du pic/ion. Le pichet, ancienne mesure, parait venir àepichon pour poisson, pochofi.
Je crois qu'après cela il demeure évident que poisson d! eau-de-vie est dit corruptivement pour posson ou i^luiùi pochon, lequel est un diminutif àepoche, cuiller à pot. Comme le vin, le cidre et la bière ne se boivent pas à si petite mesure , c'est la cause qu'on ne dit pas un poisson de vin, de bière, de cidre. Toutefois on disait au moyen âge , un pichon de vin , soit que le vin fût alors plus rare, ou le /?oc/iO/«plus grand.
J'ai entendu des peintres se servir du mot pochœi : « Ah! tu m'as fait faire un pochon! » Les pochons