‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 115 sur 259 · POCHADE, POQUES, CANNON · texte numérisé non relu

POCHADE, POQUES, CANNON

sont des pâtés de couleur. Ce n'est qu'un terme d'atelier, mais l'Académie admet aux liormeiirs du Dictionnaire pochade, qui sort manifestement de la même racine. Une pochade est une esquisse rapide et négligée, où la brusquerie du pinceau a jeté les couleurs comme des pochons, par saillies inégales- C'est tout l'opposé de faire léché, tranquille et miroitant.

Je ne veux pas oublier que nos pères appelaient la petite vérole « le mal despoques ». Du Gange dérive les poqiies de pungere. Avec tout le respect dû à un si grand nom , je crois que Du Cange se trompe : le mal des poques est tout simplement le mal des poches , c'est-à-dire des pustules, poche prononcé le ch dur, à la picarde. On lit dans les Annales de Saint Berlin : a Baudouin est pris du mal que les médecins appellent » varioles ou poques. » (Du Cange, sous Pocc.e.) Les Anglais le nomment encore ^oa: ; c'est notre mot hdM- (;a.ïs poqiie .

De même que \e pochoîi est le diminutif de h poche, Ife camion est le diminutif de la canne, et celte canne, mesure pour les liquides, est un mot saxon conservé dans l'anglais et dans l'allemand. Il élait d'usage dans le nord de la France :

Tant va la canne à i'iau qu'il li convient brisier. Tant va la canne à Piauve qu'en le fin est brisian.<.

C'est le proverbe favori de l'auteur du Baudouin dé Seboitrg. Nous disons : Tant va la cruche à l'eau. — > CàJitioîi, dans cet emploi, doit s'écrire par deux ;m,

comoie cannette ; et le premier n'a pas plus de rapport avec les canons d'artillerie, que le second avec les petites femelles de canards.

Le nom de l'arme à feu, étant au contraire un augmentatif, doit nous venir de l'italien : canna, un tube ; cannone, un gros tube. On devrait écrire cannon.

C'est à ce sens de tube, tuyau, qu'il faut rapporter les canons, objet de toilette, cités dans Molière. C'était un ornement de toile fine et garni de dentelles, qui, s'attacbant au-dessus du genou, retombait à plis flottans jusqu'à mi-jambe.

Ne voudriez-vous point, dit Sganarelle, m'obliger à suivre la mode? à porter tel ou tel ajustement ridicule ?

Et de ces grands canons où comme en des entraves On met tous les matins ses deui jambes esclaves.

(L'École des maris, I, 4.)

Les canons de l'Église sont d'une troisième étymologie. Le grec xavuv (A'rt/to/i), transporté en latin, signifie règle. Les canons de l'Église, du concile de Nicée, sont les règles de l'Église, les règles posées par le concile ; — Vàge canonique est l'âge prescrit par les règlemens, l'âge régulier; — un saint canonisé est un saint régulièrement reconnu et porté sur la liste qui se récitait originairement au canon de la messe. — Un canon d'auteurs est un catalogue officiel des écrivains faisant règle ; — le droit canon est la science de la jurisprur dence ecclésiastique , opposé au droit civil ; — un fermier paie son canon, c'est-à-dire la redevance annuelle

et régulière en blé, vin, fourrage, etc., à laquelle il est tenu par son contrat.

Quant au canon musical, espèce de fugue où chaque voix entre à deux, quatre, six, huit mesures de la première, en répétant le chant avec l'exactitude d'un écho, on voit tout de suite qu'il est ainsi nommé par analogie avec la canonnade, dans laquelle les coups partent l'un après l'autre et semblent se poursuivre.

MM. A. K..., à Altkirch, et X"', à Versailles.— Comme vous faites, messieurs, la même objection, la même réponse servira pour vous deux.

Vous ne voulez pas que le canon musical vienne, par analogie , de la canonnade d'artillerie ; vous le rattachez au grec kanôn , règle , parce que « le canon est » une imitation régulière » ; parce que « jadis on écri- » vait en tête des canons certaines règles, suivant les- » quelles ils devaient être chantés ; et , ces règles étant » appelées canon? ^ on a, par métonymie, nommé canon » cette espèce de fugue. »

Il est vrai que M. Castil-Blaze'a émis cette opinion après J. J. Rousseau, qui l'avait prise dans Zarlino.

Je respecte comme je le dois cette triple autorité, mais je n'en rejetle pas moins cette opinion. Zarlino me paraît avoir parlé par conjecture et divination , comme en pareille matière on fait tous les jours. Les canons qu'il allègue ne pouvaient être que des canons fermés, et ce qu'il appelle « certaines règles inscrites » en tête du niorcoau » se réduit à l'indication de

l'endroit où chaque voix devait entrer. Ce ne sont pas là des règles canoni. Parlez-moi des règles de la fugue, à la bonne heure : ce sont là vraiment des règles; elles sont constantes dans toutes les fugues. Mais l'entrée des voix dans un canon dépend de la fantaisie du compositeur : je puis faire entrer à la quatrième, à la sixième mesure, plus loin, s'il me plaît; le tout est de faire connaître mon intention par un signe sur le papier, si mon canon n'est pas écrit en parties. C'est à ces deux ou trois croix que vous voulez donner le nom solennel de règles? C'est se moquer! N'abusons pas des mots, et vous en abusez quand vous dites : « Les canons » étaient dans un chant régulier. » Tous les chants, canons ou autres, étaient réguliers ou devaient l'être. On n'a jamais reconnu deux catégories , l'une de chants réguliers, l'autre de chants irréguliers; on ne définit pas une chose par la qualité qui lui est commune avec d'autres, et l'on se moquerait avec raison de celui qui définirait le vin ou le sang une liqueur rouge.

C'est à vous seul maintenant que je m'adresse, monsiem- A. K... : « D'autant plus, dites-vous, que » le canon musical était indubitablement connu avant » l'invention de l'artillerie. »

On a de bonnes raisons de croire que les canons ont lire en 1338 , au siège de Puy-Guillaume , mais ne les prenons qu'à la bataille de Crécy, en 1346. Puisque vous connaissez un canon musical, un canon régulier, indubitablement antérieur à cette date , ayez la bonté de I. 16

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