‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 126 sur 259 · SUICIDE, SE SUICIDER · texte numérisé non relu

SUICIDE, SE SUICIDER

» puni Yliomicide de soi-même sans avoir le même » molif : • — Du lems de la république, il n'y avait » point de loi à Rome qui punit ceux qui se tuaient » eux-mêmes... Du tems des premiers empereurs, les » grandes familles de Rome furent sans cesse exler- » minées par des jugemens. La coutume s'introduisit » de prévenir la condamnation par une mort volon- » taire. » {Esprit des lois, liv. XXIX.)

Il faut avouer que toutes ces périphrases sont longues et flasques; le mot suicide est bien autrement vif et net. Aussi Voltaire, dans son Commentaire sur VEsp7'it des lois, n'hésile-t-il pas à s'en servir. Ce commentaire est de 1778, Tannée même de la mort de Voltaire et de la troisième édition du Dictionnaire de l'Académie.

« Les Anglais , dit Voltaire , en ont toujours voulu » aux Français : ils leur prirent non-seulement Calais, » mais tous les mots de leur langue, et leurs maladies, » et leurs modes , et prétendirent enfin à rboimeur » exclusif de se tuer. Mais si l'on voulait rabattre cet » orgueil, on leur prouverait que, dans la seule année » 176/i , on a compté à Paris plus de cinquante per- » sonnes qui se so?it donné /a mort ; on leur dirait que » chaque année il y a douze suicides à Genève, (jui ne » contient que vingt mille âmes, tandis que les gazettes » ne comptent pas plus de suicides à Londres, qui ren- » ferme environ sept cent mille spleen ou splin. » (Stfr le chapitre XII du livre XIV.)

Vous voyez que Voltaire emploie le substantif sans scrupule, mais il tourne encore le verbe.

SUICIDE, SE SLICIDER. 197

Ne négligeons pas d'observer comme l'histoire des mots suit et représente l'histoire des mœurs. Plus de cinquante suicides en 1764 ! C'est presque cinq par mois. Le mot devenait indispensable. Aussi fut-il admis sans difficulté.

Depuis ce tems la proportion des morts volontaires s'est considérablement accrue. C'est peu quand le journal de chaque matin n'en rapporte qu'une. Le verbe se suicider réclame ses lettres de grande naturalisation.

Je ne dis pas qu'il faille les lui accorder, je dirais même qu'il faudrait les lui refuser hautement, si en repoussant le mot nous pouvions faire reculer le fait. Il n'en est rien par malheur, et nous n'avons pour combattre la réception officielle du postulant que des raisons grammaticales. Voyons donc ces raisons. Nous discutons la théorie, le droit ; dans la pratique, on fera ce qu'on voudra.

Afin qu'on ne me soupçonne pas d'affaiblir ou de dissimuler les objections , je laisserai remplir l'office du ministère public à un écrivain qui, dans ces matières, n'est pas suspect de complaisance ni de faiblesse de caractère. M. Francis Wey a dressé contre le verbe ^c suicider et les novateurs qui l'emploient un véritable acte d'accusation, dont les élémens sont tirés du tin fond de la syntaxe. Le voici, cela est sérieux comme un réquisitoire :

< Se suicider. On ne donne à un verbe un pronom » pour régime que quand on a un régime à exprimer.

» Le mot suicide (composé de sui^ de soi) et de cœdes I 17.

198 SÊ SUICIDER.

» (meurtre), porte en lui son régime, et ne peut donner » lieu à un verbe qui n'aurait aucun régime possible.

» En effet , on tue soi-même ou les autres (cela est » incontestable); — l'action de tuer a pour objet une » foule de sujets ditîérens. Mais comme on ne saurait » suicider autrui, on ne peut dire tu te suicides sans » commettre un non-sens. Cela reviendrait à tu te tues » SOI. — Je me suiciderai, — je me tuerai soi.

» On ne saurait accepter non plus suicider, parce que » ces deux mots latins , soudés et non pas même tra- » duits, n'équivalent qu'à un verbe de forme impossible » tel que tuer de soi. Ce verbe serait contraire à la » logique de toutes les langues. — Il a suicidé pour il » s'est tué 6st aussi grammatical que il a suibn)lé pour » il s'est brt/lé; — il a égoïste \\our il s'est conduit en » égoïste. Quanta l'emploi de se suicider, c'est comme » si l'on prétendait trouver bon il s'est suibn/lé, il s'est » égoïste. D'ailleurs ce verbe à la première et à la seconde » personne serait le plus grotesque du monde : je soii> tue, tu soitues... Les gazetiers du plus bas étage » emploient seuls l'affreux verbe se suicider (1). »

Cette argumentation est grave : c'est, je crois, tout ce qu'on peut dire de plus fort contre le verbe se suicider. Surtout le dernier trait est d'une adresse qui semble tuer infailliblement l'expression condamnée , car qui bravera pour l'employer le danger d'être déclaré ipso facto « un gazetier du plus bas étage » ?

(1) Remarques sur la langtte française, t. I, p. 129.

Page 1