‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 134 sur 259 · BOUCLIER. COULISSE · texte numérisé non relu

BOUCLIER. COULISSE

peignait d'ordinaire une figure humaine, dont la bouche occupait le milieu. Buccula, dans Juvénal, est mis pour bouclier :

Lorica et fracta de casside buccula pendens.

(Sat. X, V. 134.)

Quand vous dites une coulisse , c'est de même un adjectif au féminin, employé substantivement en vertu d'une ellipse. Dans les vieux textes on trouve ce substantif exprimé : c'est une barre, une porte coulisse , du verbe couler; barre, porte qui coule, qui glisse sur elle-même. Toutes les rues de Damiette, dit la Chronique picarde anonyme mise arbitrairement sous le nom de Chronique de Rains [i), toutes les rues de Damiette « estoient bien garnies de grosses 'pierres et de pius » (de pieux) agus, et les entrées estoient bien garnies » de barres couléisses. » (Page 205.)

Dans le Baudouin de Sebourg :

Le pont a fait lever qu'à grandes kaines pent Et le porte couliche avaler vistement.

(Tome II, p. 174.)

La porte-coulisse, c'est la herse qui s'abaisse au bout du pon.t-levis.

Aujourd'hui l'Académie et avec elle tous les dictionnaires disent : « Coulisse, substantif féminin. » Comment les vents coulis n'ont-ils pas donné à réfléchir sur la qualité réelle du prétendu substantif coulisse ? Un

(1) Reims n'en a même jamais possédé de manuscrit. La seule raison connue de ce litre, c'est que l'éditeur était des environs de Reims, et demeurait alors à Reims.

èiÔ couLissn:. feintes, humour.

coulis, en termes de cuisine ou de pharmacie, est un jus coulis, c'est-à-dire filtré, passé à la chausse.

On me demandera peut-être de quel subslanlif il faut supposer l'ellipse dans les coulisses d'un théâtre ? Voici le plus beau mot de ma dissertation : Je n'en sais rien. Peut-être décorations , ou plutôt, comme on parlait à la naissance des représentations dramatiques , feintes. « On joua aussi la Passion et la Résurrection en la ville x> de Saumur, où je veis d'excellentes feintes. » (J. Bou- CHET, Annales d'Aquitaine, k' partie, fol. 267.)

Ce terme de feintes revient à chaque instant dans les mémoires d'artisans pour le Mystère des trois doms^ représenté à Romans en 1509. Le peintre- décorateut s'appelle le maistre des feintes.

Mais feintes est lui-même un adjectif féminin ; nous retombons sur la question : Quel substantif mettronsnous au-devant? Je retombe aussi sur ma réponse : Je n'en sais rien : qu'un autre le cherche. Parti de cossu et arrivé à feintes, en traversant marquise et coulisse, j'ai fait assez de chemin, et je me repose.

I HuMOun. — Qui est-ce qui a inventé que le mot humour n'avait pas d'équivalent en français , comme exprimant une qualité d'esprit toute spéciale à l'Angleterre? J'en accuse le président de Brosses dans son Traité de la formation mécanique des langues. Si ce n'est lui , ii'inqjorto : c'est toujours lui qu'il faut en rendre responsable , pour avoir appuyé celte idée de l'autorité de son nom. L'orthographe qui substitue les

AI, 01. VOLTAIRE ET BÉRAIN. 2ll

ai aux oi est très-bien appelée l'orthographe de Voltaire. Qui est-ce qui connaissait M. Nicolas Bérain , avant qu'un pédant , je ne sais qui , membre de la Société des bonnes lettres, allât réveiller dans sa tombe cet avocat normand justement oublié, pour retrancher de la gloire de Voltaire la gloire de Bérain ? Depuis cet heureux jour, les grammairiens d'une certaine école se passent Bérain de main en main. Voilà effectivement une superbe découverte ! Le système de Bérain avait produit une sensation tellement profonde, qu'on ne savait pas seulement que Bérain eût existé!

Mais quand Voltaire eut repris l'idée pour son compte, ce fut une autre affaire : la réforme s'accomplit immédiatement. Le public, qui en général possède un sentiment si Bn du droit et du vrai , baptisa trèsjustement cette orthographe du nom de Voltaire, parce que cefut Voltaire qui la fit triompher. Si Bérain avait raisonné comme Voltaire , il ne laissait rien à faire à son successeur; et si Voltaire avait écrit comme Bérain, nous en serions encore à confondre sur le papier François et Français , que nous distinguons très-bien par la prononciation. Telle idée qui fût morte méprisée sous la plume de son père , a fait son chemin dans le monde par son protecteur ; c'est donc au protecteur qu'il est juste de rapporter l'éloge ou le blâme, selon le cas. De Brosses a été le patron du mot humour, prétendu intraduisible; je m'en prends à de Brosses d'une erreur qui a augmenté les ressources du style maniéré déjà beaucoup trop riche de pareils colifichets.

Page 1