CHAPITRE XV
Des mois russes dans le Dictionuaire de l'Académie. — Élymologie de luron, par M. Nodier. — Mars en carême. — Mettre au violon. — Passage de Villon éclairci. — Un calembour du xiv* siècle. — tu mis au pluriel ; le duel en français.
Les Problèines philologiques éveillent un intérêt général constaté par les lettres qui nous arrivent journellement, et qui nous apportent soit l'explication des difficultés proposées, soit de nouvelles questions. Il nous en vient même de Russie. Malheureusement l'intervalle géographique entre Saint-Pétersbourg et Paris ne permet pas toujours que ces solutions nous parviennent en tems utile. C'est le cas qui se rencontre pour la lettre de M. Aubert, directeur du Conservatoire impérial de Saint-Pétersbourg. Le post-scriptum du moins a conservé toute son opportunité.
a A propos de philologie et de Russie , permettezmoi, monsieur, de vous soumettre quelques réflexions sur le Dictionnaire de l'Académie. C'est un travail sévère, logique, consciencieux : je l'honore comme tel ; j'y découvre cependant quelques fautes.
» Pourquoi mettre le mot « Kabak, cabaret russe » ? — Il faudrait « cabaret en russe », càr kabak est aussi exactement un cabaret que nogik est un couteau et keka une rivière. Il n'y a pas de raison pour choisir kabak. Si vous voulez mettre des mots étrangers , I. 19.
222 MOTS RUSSES A l'académie.
mettez ceux qui n'ont point d'équivalent dans votre langue et dont il est cependant quelquefois question chez vous. Prenez :
» Drosciiki , petit équipage à quatre roues, bas, découvert, à un ou deux chevaux, fort commun en Russie et que l'on voit quelquefois à Paris.
» Sterlet, poisson d'un goût exquis, cartilagineux, du môme genre que l'esturgeon, mais beaucoup plus petit, et qui se pêche aussi dans le Volga et dans la mer Caspienne. On en expédie à frais énormes jusqu'à Paris.
» Puisque vous mettez le motVERSTE, pounjuoi ne pas mettre le mot :
j» AucHiNE, unité des mesures de longueur eu Russie. Sept archines ne font pas tout à fait sept mètres.
» Enfin je ne pardonne pas à l'Académie d'avoir donné place dans son livre au mot Kabak , quand elle n'a pas voulu accepter les mots Reculdesgence, International, Miroitant, Interférence, etc. »
L'article Kabak se trouve déjà dans la 4« édition du Dictionnaire (je n'ai pas regardé aux autres). L'Académie , dans son édition de 1835, a purement el simplement reproduit l'article de 1778. Je me trompe , l'article de 1778 finissait par ces mots : « C'est une » espèce LVcstaf/tinette. » L'édilion de 1835 a corrigé « estaminet ». Qu'on dise encore que l'Acudémie française ne marche pas !
Quant à son obstination à repousser certains mois.
luron; étymologie de m. nodier. 223
nous ii'ajoulerons qu'une seule remarque aux observations judicieuses de notre correspondant russe : ces mots n'en continuent et continueront pas moins d'être employés, car ils sont indispensables. Si l'Académio persiste dans son refus , elle n'y gagnera que de compromettre son autorité. On se passera d'elle (et l'on a déjà commencé). Il est toujours imprudent à un corps d'aider à se constater inutile.
TDeux lecteurs ont réclamé contre mon étymologie de luron. Le premier se fonde sur ce que le mot levron est « un mot fantastique » , fabriqué par moi pour le besoin de la cause. Je prie ce lecteur soupçonneux d'ouvrir, non pas les auteurs, ce serait trop de peine, mais simplement le premier dictionnaire venu, par exemple celui de l'Académie.
Le second me reproche de n'avoir pas au moins cité l'étymologie de 3L Nodier, qu'il préfère à la mienne. Tous les goûts sont dans la nature; d'autres personnes pourraient être du même goût que notre correspondant : c'est pourquoi je m'exécute et je cite aujourd'hui bien volontiers ce passage de l'illustre philologue. Je le recouimande à ceux qui aiment les faits précis.
« Luron. Ce mot, très-caractéristique, ne se trouve » dans aucun dictionnaire (1). Il y a plus : on ne lui » connaît aucune analogie immédiate, et la lettrine lur^ * qui exprime une des racines les plus gracieuses et les » plus fluides que puisse articuler la voix humaine, est
(1) Par la raison qu'ils donnent tons la forme kvron.
22â LIRON, DE TRA LA DERI DERA.
» tout à fait inusitée chez nous comme initiale. Je ne » serais pas éloigné de croire que luron est fait de ce » mimologisme commun du chant et de la danse, de ce » ira la deri dera qui supplée aux paroles et quelquc- » fois à la musique dans les danses joyeuses du peuple, » et qui a fourni aux vieux chansonniers, entre autres » gais refrains, /won lurette et lalure. Un luron ne » demande qu'à chanter et à danser. Ma lurette est » devenue, dans ce sens, un nom de femme. »
La lettrine ou le mimologisme lur qui est une racine, une racine fluide, une racine articulée par la voix humaine, cela est d'un style métaphorique hien hardi! M. Nodier, s'il eût rencontré pareille phrase dans un autre écrivain , dans Voltaire , par exemple , s'en fût donné à cœur joie, car il aimait à se moquer du monde, et même je soupçonne que telle était, son intention lorsqu'il faisait venir luron de ti'a la déridera. L'expérience démontre qu'en fait d'étymologie on ne risque rien de tout risquer, puisqu'il s'est trouvé des gens pour goûter celle-là. M. l'abhé Corhlet, dans son Glossaire picard, où il a fait entrer un tiers de mots français comme Iwon (1), enregistre gravement cette opinion de M. Nodier. Il n'y fait pas la moindre observation ;
(1) Par exemple, madame, affiqtiels, âge, à mort, août, bec, bouchon, cabri, chou cabus, cornette, flandrin, filer, s'eufuir, etc., etc.
M. l'abb)' Corblel, dans une proL-hainc édilioii de ce livre couronné en 1849 |)ar rAcadéniie d'Amiens, fera bien de faire disparaître aussi
des mots tels que b , b..gresse, f.. taise, f...,iiias<!er, f.triquct, ci
d'autres p.ireils, qui sont assez français pour u'avoir pas besoin d'èlre recueillis dans un glossaire du patois picard.