‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 149 sur 259 · VILLON. PUIÈRE DE PICARD · texte numérisé non relu

VILLON. PUIÈRE DE PICARD

abrégés et que son évêché passe à un autre (1). » Villon, qui s'accuse de n'avoir pas étudié, possédait pourtant, comme on voit, assez bien l'Ecriture sainte, et il en faisait des applications fort ingénieuses, sinon fort chrétiennes. Mais l'intention du poëte qui a échappé à tous ses éditeurs, c'est l'équivoque du mot psautier par lequel Villon semble indiquer le recueil des psaumes de David, et désigne réellement la prison. Voilà pourquoi il prend soin d'ajouter « qui n'est de bœuf ne cordouan ». C'est un psautier qui n'est pas relié en veau , ni d'aucune espèce de cuir. « Quand suis à même », autre équivoque , c'est-à-dire quand j'y suis enfermé. C'est alors, dit Villon , que je récite à son intention le septième verset du psaume cvin.

Le bibliophile Jacob, qui vient de donner une édition de Villon, met en note sur cet endroit : « Je crois qu'il » joue sur le moi psaultier, qu'on prononçait peut- » être paultier. Il fait allusion aussi à la reliure du » livre qui n'était pas de basane ni de cuir de cor- » douan ou maroquin. »

Le commentateur a passé à côté.

(1) M. P. Lacroix explique prière de Picard, prière d'hérétique, de Vaudois, c'est-à-dire prière nulle, parce que les hérétiques surnommés picards ne Taisaient aucune prière pour les morts. — « De là le proverbe prière de Picard. » — Je ne crois pas que ce soit là le sens, puisque Villon fait positivement une prière que sa malice change en imprécation. D'ailleurs Thibault d'Au.^signy n'était pas mort, et par conséquent n'était pas dans le cas d'une pri're de Picard, comme l'entend M. Lacroix . Enfin M. Lacroix avance qu'on disait en pro» verbe; prière de Picard. Ce n'est qu'une supposition, et je ne la crois pas fondée; il faudrait citer des exemples.

232 m CALEMBOUR DU XIV* SIÈCLE.

De tous nos vieux poètes , Villon est le plus rempli de ces équivoques malicieuses, de ces subtilités de mots et de pensée qui le rendent obscur et souvent impénétrable, car Dieu sait où il va cherclier ses allusions ! Et lorsqu'on ne les devine pas, lorsqu'on ne voit qu'une face de l'idée, son texte paraît froid, insignifiant; de quoi le passage en question peut servir d'exemple.

Je veux, avant d'aller plus loin, citer un exemple de cet esprit de mots, et de ce goût du calembour inné aux Français. Je le prends dans un poëme du xiV siècle, dont l'auteur, malheureusement inconnu, pourrait lutter de verve dans la plaisanterie avec l'Arioste, Voltaire tt Beaumarchais.

Le roi Morgan t est assiégé par le roi de Bagdad. La forteresse de Morgan t est située au sommet d'une montagne, au bas de laquelle sont assises les tentes de l'ennemi. Ludiane , femme de Morgan t , éprise d'un fol amour, se résout de trahir son époux et de livrer aux assiégeans le secret d'un souterrain par oii ils peuvent s'introduire au milieu de la place. Mais comment s'y prendra- t-elle? Voici son stratagème. Elle écrit au roi de Bagdad , fait quinze exemplaires de sa lettre et se fait amener quinze moutons. Au cou de chaque mouton elle attache une lettre, et à minuit elle chasse le troupeau par une poterne, à la grâce de Dieu.

Aux premiers rayons de l'aurore, les soldats du camp aperçoivent les petits moutons éparpillés qui vont paissant sur les flancs de la colline. Chacun happe le sien, et la lettre de Ludiane [)arvient à son adresse.

UNES SEPT SAUMES. 233

Ici le poëte s'interrompt , et s'adressant à son auditoire , comme il fait à chaque instant : Hé bien ! leur dit-il , jusqu'ici aviez-vous jamais lu ni ouï conter qu'on fit avec des moutons des maquereaux?

Ains mais n'oïstes dire en livre n'en roUel Qu'on fesist de motions oncques jour maquerel ?

{Baudouin de Sebourg, XIV, v. 311.)

La plaisanterie semblerait un peu drue dans un de nos salons du xix* siècle, mais elle était excellente sous Philippe le Bel , comme plaisanterie de plein vent , débitée dans les carrefours où le poëte tenait ses séances.

Nous voyons par là que Voltaire , lorsqu'il a qualifié du nom de ce poisson le métier de l'ami Bonncau , n'a point commis d'anachronisme.

I Venons à l'explication que j'ai promise de unes sept saumes.

Ce que cette locution offre d'intéressant, c'est moins d'y voir psaume féminin , puisque après tout les genres sont arbitraires, que d'y voir un mis au pluriel. Rien n'était plus fréquent dans l'ancienne langue française, et comme cet usage a totalement disparu , il ne sera pas inutile d'en faire la commémoration avec quelque détail.

En français comme en latin il existe des substantifs

privés de singulier. Par exemple : compiles^ vigiles^

obsèques, matines^ fiançailles, heures (livre de prières),

vêpres, ténèbres, entrailles, dépens, etc. Le nombre

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