PREFACE. XXVII
en abondance les sucs vigoureux et les vertus salutaires. Quand le français sera malade d'épuisement, on ne le rajeunira point avec les azalées et les camélias académiques, qui n'ont que de l'éclat sans odeur ni saveur ; il faudra préparer le bain de Médée avec des herbes autrement énergiques et viviOantes ; oii les j.rendrez-vous alors, ayant négligé de les recueillir et même de les connaître? La science médicale a été plus prudente et mieux avisée que la vôtre ! Où en serait-elle aujourd'hui si, vaine et dédaigneuse, elle eût toujours dit: C'est du foin! comme vous vous obstinez à répéter : C'est du patois !
Ces glossaires patois avanceraient tout dun coup la besogne du Dictionnaire historique : l'Académie prendrait là ses élémens sur le vif. Tant de mots dépareillés, barbouillés, méconnaissables, errans à travers le langage comme des mots sans aveu, le glossaire patois fournirait sur-le-champ de quoi leur reconstituer une famille, rétablir leur vraie physionomie, et les remettre dans le monde sur le pied d'honnêtes et légitimes citoyens du vocabulaire, sur le pied de leur naissance, avec restitution dt.' leur anlique apanage. Les écrivains du moyen âge seraient appelés à déposer comme témoins et a confirmer la possession d'état par preuves écrites et irrécusables. La langue française se trouverait tout à coup restaurée : ce serait un monument simple et grandiose dont chacun pourrait mesurer l'intérieur et examiner toutes les assises depuis les plus anciennes jusqu'aux plus récentes, éclairé par le flambeau du génie
XXVlll PRÉFACE.
même qui a présidé à la fondation. Cela durerait, au moins ! on n'aurait pas à reprendre le temple en sousœuvre tous les vingt ou trente ans, et l'Académie cesserait de rouler son rocher de Sisyphe toujours soulevé et retombant toujours : le Dictionnaire !...
Un dictionnaire fait par l'Académie ne devrait-il pas anéantir [)ar son nom seul toute concurrence? Eh bien ! que se passe-l-il ? C'est que, malgré le prestige du litre, le Dictionnaire de l'Académie est obligé de subir la concurrence de trois ou quatre rivaux. Tout dabord , comme ces édifices ruineux qu'on étaie à peine terminés, il a fallu le flanquer d'un complément aussi volumineux que lui ; et, somme toute, Boisle, Laveaux, M. Landais, MM. Bescherelle, lui disputent l'autorité, incontestablement supérieurs à certains égards. L'Académie laissera- t-elle exécuter à côté d'elle le Dictionnaire historique et philosophique de la langue française? Les Quarante se laisseront ils prévenir par un simple particulier? Je dis prévenir, je ne veux pas dire dépasser. Copeiulant supprimez en idée le caractère odiciel de l'Académie, la solennité de son nom et la consécration légendaire : est-il bien sClr que son dictionnaire, abandonné à lui-même et par la seule vertu de son mérite intrinsèque, se soutint au prenûer rang? Franchement, il est permis d'en douter. On l'achète aujourd'hui par scrupule de conscience : c'est un honnnage rendu au principe d'autorité; mais avec celui-là on en achète un autre à qui l'on demande le service réel et complet d'un dictionnaire. D'après cela, n'est-il pas