RÔTIR LE BALAI
meilleurs auteurs nous certifient que les sorcières allaient au sabbat montées sur un boue très-bideux et barbu ( le diable lui-même déguisé sous cette forme ) , et tenant à la main un balai enflammé, dont la lumière éclatante et sinistre éclairait leur voyage nocturne à travers les airs. C'est pourquoi Régnier, parmi les objets qu'il découvre en furetant le bouge de son mauvais giste, met sur son inventaire :
Ua balet pour brasier en allant au sabbat.
Ainsi, dire d'une femme qu'e//e a i^ôti le balai, cela revient à la traiter de vieille sorcière , qui a passé par toutes les voluptés immondes du sabbat. Cette expression ne s'applique point aux bommes , et l'exemple de Trévoux est mal inventé. On ne dit pas qu'un homme a rôti le balai, parce que les sorciers avaient une manière différente de se rendre à l'assemblée : ils allaient à pied ou à cheval, mais, dans tous les cas, Satan ne leur prêtait pas son dos , et le balai embrasé n'était point à leur usage.
J'aime à citer Lippi comme j'aime à citer Scarron , parce que leurs écrits sont riches en locutions et en témoignages des coutumes populaires :
Corne quand ella s'unge et s'iuzavarda Tutta ignuda nel canto del cammiao Perandar sul barbulo sotto il mento Colla granata accesa à Benevenlo.
[Malmantile, III, st. 69.)
« Comme lorsqu'elle (la sorcière) se barbouille de ses onguens, toute nue, dans un coin de la cheminée, pour ». 21
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aller à Bénévent sur le dos du barbu, tenant en main le balai allumé. »
Bénévent était le rendez-vous général de la sorcellerie italienne , qui tenait là ses assises, dans l'ombre noire d'un vieux noyer. Le noyer de Bénévent était célèbre au loin ; son nom seul inspirait la terreur. 11 existe une comédie, imprimée à Naples en 1682, intitulée : Le Noyer ensorcelé de Bénévent déraciné par saint Barbato (1) .
Le commentateur du Malmantile , Paul Minucci , docteur en droit, raconte une anecdote où figure le balai flamboyant des sorcières. Comme depuis longtems on est sans nouvelles du sabbat, je pense qu'on ne lira pas sans intérêt celle bistoire , aujourd'bui fort inconnue et cachée au fond d'un travail d'érudition, où nul ne s'aviserait de l'aller déterrer. J'abrège :
Vers le milieu du xvni* siècle, une sorcière fut amenée dans les prisons de Florence. Le juge qui l'interrogea reconnut en elle une femme très-convaincue de l'eflicacité de ses opérations magiques : qu'elle envoûtait son prochain, suçait les petits enfans , allait au sabbat, en un mot, toutes les sottises du métier. Cependant pas un seul fait prouvé : il n'y avait contre elle que ses aveux. Le magistrat lui dit : « Vous allez à Bénévent, sous le noyer? — Sans doute. — Eh bien, je vous ferai grâce, à condition d'y aller cette nuit, et do me raconter demain malin lout ce que vous y aurez
(J) La Noce mago di Benevenio cslirpala da san Barbato, opéra poslutna di Niculo Fipp riio, in Nnpuli,i)«r Fraiiceicolieusi, tti82.
HISTOIRE d'une SORCIÈRE. 243
fait. — Mais, dit la femme, il faut me rendre la liberté, pour que je puisse faire mes conjurations et mes frictions dans ma chambre, car le diable ne viendrait pas me chercher ici en prison. — Accordé; je veux même vous paver un souper, où vous admettrez deux convives. » Elle v consent , et rentre chez elle. Les convives étaient deux jeunes gens, deux camarades, dont l'un était garçon jardinier chez le juge. Ils firent boire et manger copieusement la voyageuse, qui, après le dessert, se leva et passa dans un cabinet voisin pour y procéder à sa toilette diabolique, prenant bien soin de laisser la porte et la fenêtre ouvertes , car le diable exige cela. La sorcière s'étant frottée de plusieurs sortes d'onguens mal odorans, s'étendit sur un lit, et s'endormit tout de suite.
Alors les deux jeunes gens, bien instruits de ce qu'ils , avaient à faire, entrèrent dans la chambrette, et, avec de bonnes cordes, ils attachèrent solidement la magicienne, par les bras et par les jambes, aux quatre coins du lit; après quoi, ils l'appelèrent par son nom, de toutes leurs forces. Mais elle resta aussi insensible qu'un cadavre. Ils se mirent alors à la martyriser, lui brûlant le sein, et puis après une cuisse; ils lui firent des plaies en différentes parties du corps, et lui brûlèrent la moitié de sa chevelure jusqu'au cuir de la tête. Tout cela ne produisit rien. Aux premières lueurs de l'aube, la femme donna quelques signes de vie et parut se réveiller avec des soupirs et des gémissemens. Le jardinier courut chercher une chaise à porteurs; l'autre
'Ihll ESCOUVETTES.
délie la femme et la rhabille comme il peut, lout étourdie du sommeil, et surtout du traitement qu'elle avait enduié. La chaise arrive, on transporte la sorcière, et la revoilà en présence de son juge : « Eh bien, ôtes-vous allée àBénévent? — Oui, mais j'y ai cruellement souffert ! On m'a fouettée avec des verges de fer rougies au feu. J'ai été traînée , puis attachée par les bras et les jambes, et, en me rapportant sur son dos, le bouc m'a brûlé la moitié de mes cheveux avec le balai allumé. — Et pourquoi vous a-t-on fait souffrir de la sorte ? — Pour me punir de vous avoir obéi. » Elle ajouta qu'elle se sentait mourir de la douleur de ses plaies.
Le magistrat la fit panser avec beaucoup de soin et lui dit après : « Vous n'êtes pas allée à Bénévent ; vous n'avez pas bougé de votre chambre ; c'est moi qui vous ai fait maltraiter pour vous démontrer votre erreur et vous déterminer à y renoncer; si vous le faites, je vous pardonnerai. »
Minucci termine en disant : « Grâce à ce stratagème, » l'habile magistrat acquit la certitude d'une vérité sur » laquelle il ne formait aucun doute (I). » C'était bien la peine de torturer une pauvre folle !
^ Parlons présentement du mot Escolvettes. Il vient du latin scuùœ, escouvcs; diminutifs, escouvctteSy escoKvillon.
Scobœ sont des brindilles comme celles de l'asperge
{i)MabnanlUc racquislalo^ 10-4°, t. I, p. 387.
ESCOUVETTES , BALAI. 2/|5
montée en graine, ou les menues tiges du bouleau, du jonc, de la bruyère, du genêt, etc. Une poignée de ces brindilles formait unes escouvettes , autrement dit un ramon, dont on se servait pour ramoner la maison ou pour escouer les habits [scobare vestes).
Un écouvillon est un chiffon attaché au bout d'une gaule, avec quoi l'on nettoie l'àtre du four.
Un balai, en langue d'oc, s'appelle escoubo ; en espagnol, escoba; balayer se dit escobar. 11 semble que le père Escobar ait été ainsi nommé par prophétie et prédestination , parce que sa doctrine balaie tous les péchés.
Le balai avait fourni aux Latins plusieurs métaphores dont Cicéron nous a conservé des exemples. S'amuser à des choses inutiles , à des riens , c'était délier un balai [dissolvere scopas). — Un homme nul, un propreà-rien, comme dit le peuple, était un balai délié {scopœ solutœ).
Mais, à propos, d'où vient balai? Ménage répond que le balai s'attache au bas du manche ou à val de ce manche. De val on fit vallus; de vallus, valletus, et de val/etus , balet , qu'on s'est accoutumé à écrire balai.
Ce qui me surprend, c'est qu'un homme qui sait trouver de pareilles étymologies et qui s'en accommode sans hésiter, soit jamais embarrassé de rien ! Et Ménage l'est quelquefois... pas souvent, il est vrai.
Il est certain que le mot balai existait dès le milieu du xiii" siècle, comme le prouve cet endroit de Matthieu Paris, sur l'an 1252 : « Ferons in manu virgam quam I. 21.